‹ L'organisation de la liberte et le devoir socialChapitre 16 sur 65 · HAUT · texte numérisé non relu

HAUT

La théorie d’Adam Smith qui, depuis 4814, date de l'abolition de la loi sur les apprentis, a inspiré les classes dirigeantes non seulement en Angleterre, mais aussi sur le continent, est le fondement de l’économie

politique classique. L'État doit s'abstenir; l'industriel doit être libre d’obéir à ses tendances, ét de ses

facultés, d'exercer ses aptitudes, De cette façon, chacun contribue le mieux au bien général. Le bon-

heur résulte de la liberté individuelle, de la libre concurrence, du jeu régulier de la loi de l'offre et'de

la demande. Il faut laisser faire et laisser passer. On est aux antipodes de Colbert. Pour Colbert, Vingé- : rence des gouvernements provoque le progrès ; pour Adam Smith, leur ingérence arrête le progrès, et lui à ne l'attend que du cours naturel des choses. |

Le revirement est de nouveau absolu. Mais les conditions du phénomène restent invariables. En Angleterre comme en France, le passage de l’autorité à la liberté

est favorable aux grands, défavorable aux petits;

l'émancipation des grands industriels a pour contrecoup la dépendance et la misère de la classe ouvrière,

de ceux qui sont trop DAS trop. isolés pet se servir de la liberté.

. Aussi en France, en 4776, les ouvriers font éclater leur joie àla publication de l’édit de Turgot qui abolit .

les jurandes, et Louis XVT peut dire : « Il n'y a que 4

Turgot et moi qui aimons le peuple. » En Angleterre, en 1814, les ouvriers résistent à la suppression de la loi d'Élisabeth. C’est que la France de 1776 n’avait pas | de grands industriels capables d’abuser dela liberté contre les petites gens, tandis que 1h Angleterre de ee

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HS ï “HAE de nee de Lreht, de Watt était déjà un pays de g grande industrie et les masses sentaient le besoin de la protection. ul Brentano montre parfaitement que la réglementation méticuleuse de 4362, désormais génante pour les capitalistes, avait régularisé pendant des siècles le sort des ouvriers (!)et que lorsque cette réglementation disparaît, la destinée de ceux-ci s assombrit : leur vie si paisible devient incertaine, difficile, cahotée; l'apprentissage est détruit; les nécessités de la, concurrence obligent les eur à faire travailler les femmes et les petits enfants ; à prolonger outre mesure la durée du travail, à tin le salaire jusqu’au niveau dérisoire du salaire de famine; les heures et le prix du travail sont soumis à des soubresauts continuels; l'hy-

giène, la salubrité, la santé, la moralité, l'instruction, la

famille, tout est sacrifié au succès de l’entreprise. Les … prolétaires, privés de toute vraie joie sociale, végétant | dans la misère, forment peu à peu au milieu des È Anglais une nation à part, haineuse, envieuse, redoutable, qui en arrive à maudire la liberté, Et avec la

continuité d’un mouvement mécanique de pendule,

les esprits oscillent de nouveau du côté Opposé; ils font appel aux pouvoirs publics; ils obtiennent La limitation des heures de travail: une loi sur la législation des fabriques; une loi sur la construction pe maisons ouvrières, sur l'instruction obligatoire ; ; une extension de l'intervention administrative ; des

Lois sur l'organisation de la justice, sur l'épargne,

à 6) AN Arbeits-Verhäliniss gemäss dem heutigen Recht. 4877, p. 51.

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sur les droits des fermiers contre leurs propriétaires,

la législation industrielle se développe, et bientôt

malgré ses traditions locales, malgré son organisation, l'Angleterre des Cobdéts des Brougham, des

Bright et de la doctrine de Manchester passe au

chartisme d’abord, au socialisme ensuite, et possède

bientôt des théoriciens tels que les Hyndman, les

Arch, les Burns qui, bien loin de destituer lÉtat, veulent lui abandonner be direction complète de la vie sociale.

Si de l’organisation A ile nous passons à l’organisation de l'assistance et de la charité et à la

lutte contre le päupérisme, qui est en définitive le nœud de la question sociale, nous voyons que dans ce

domaine également, les hommes ont toujours incliné

de l’autorité à la liberté. Et l’histoire nous montre le

lien intime et constant qui s'établit entre la liberté de

la charité et la liberté industrielle, d'une part, entre l'assistance légale et la réglementation ‘économique, d'autre part (). L'association d'idées est naturelle et facile à comprendre. Quand l'autorité asservit le

citoyen, quand elle lui enlève l'indépendance et la + responsabilité, elle en fait un mineur, un incapable,

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et elle assume à son égard un devoir de protection; elle lui doit le secours dans l’indigence; celle-ci de- …

vient une dette de l’État qui prend aux riches pour

nourrir les pauvres. Quand au contraire-le citoyen est

émancipé, il est responsable; puisqu'il est libre, per-

(9:De l'assistance dans les campagnes, par Émie bris Pan

1889. — Die Arbeiter-Versicherung. BRENTANO. en 4879 (p.51 à 86).

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sonne n’a à s'occuper de lui; son indigence est le ré-

sultat de son inconduite, de son imprévoyance ; elle ne crée aucune obligation d’assistance; tout au plus peut-elle inspirer les cœurs compatissants qui doivent pourtant se garder d'encourager le vice et de multi-

plier les bouches inutiles.

L'empire romain a l'esclavage et la cniole Aussi le paupérisme y devient une institution légale et Rome

. nourrit les indigents. Sous Valentinien, elle fournit :

aux assistés 90 ,000 livres de pain par jour et affame

"tes provinces au profit d’une armée de fainéants.

Après avoir subi le développement du paupérisme

par l'autorité, l'Europe subit le développement du

paupérisme par la liberté.

Le christianisme émancipant le travail, l’assistance

comme devoir de l’État disparaît. Mais l'Église Sanc-

tifie la pauvreté, lui donne un appui dans les ordres

mendiants et contemplatifs, fait de la charité un

devoir religieux et, par un excès de fraternité, accroît le nombre de ceux qui cherchent à vivre sans travail-

ler. Il y a dans la marche en avant de la misère deux

points d'arrêt : Ja féodalité et la corporation. Car le “seigneur féodal comme le règlement corporatif, en restreignant la liberté du travailleur, lui donne en échange le pain quotidien et la protection contre l’adversité. x Cependant les liens féodaux se relàchent, les liens cor-

poratifs se rétrécissent, le patronage et l'assistance

mutuelle s’effacent; le serf affranchi'et l’ouvrier libéré

deviennent des mendiants; ils se multiplient; ils affluent autour des églises, des couvents, des ordres religieux, des institutions charitables ; et la Réforme

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trouve devant elle un monde à peu de chose près

que Rome avait légué à l’Église. |

Le danger était grand. L'État entre en scène. En

aussi affaibli, aussi dégradé par l’'aumône que ver |

même temps qu'il détruit les organismes locaux et”

met l’industrie en tutelle, il s'empare du soin et de la protection des pauvres. En Angleterre, les lois de Henri VII, d'Édouard VI et d'Élisabeth avec la taxe

des pauvres, en France, les réformes du chancelier de

l'Hôpital, l'ordonnance de Moulins et les taxes levées

par les princes sont la revanche de l'autorité.

En Angleterre surtout, le mouvement a eu: Une à

grande netteté. Le pouvoir prend ses précautions et

procède avec méthode. Il a compris que le tort de la

charité impériale et de la charité religieuse était de confondre dans ses largesses les méritants et les

vicieux ; il essaye de distinguer : il fait preuve d’une

impitoyable rigueur envers les vagabonds rebelles au travail qui, à la troisième rechute, sont exécutés ; il se

montre paternel envers les invalides et les vrais pau-

vres, auxquels il procure tantôt la licence ou autorisa-

tion de mendier, tantôt des secours, tantôt un refuge

dans une maison de travail; et il établit, pour subvenir aux dépenses nécessaires, la taxe obligatoire des

pauvres. On connaît l'échec de la loi des pauvres; on sait les charges effroyables qu’elle fit peser sur l’An-

gleterre; en 1817, la taxe s'élevait déjà à 8 millions

de livres! Et, preuve évidente de la connexité reliant la charité légale à la réglementation industrielle, sous

Georges [V, la taxe des pauvres servait à fournir des suppléments de salaires aux ouvriers Ancaes ne

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gagnant pas assez pour payer le prix des subsistances.

Ainsi J’autorité qui avait voulu séparer les pauvres,

des paresseux, ne savait même plus distinguer Île travailleur de l'infirme, et tous, valides ou invalides, étaient poussés à ne plus compter que sur elle.

Ala fin du xvin° siècle, le paupérisme était toujours : là, répandu sur l’Europe comme à l'aurore de la

Renaissance, plus menaçant même peut-être, car il / , . Al pie , CE À , . £ .

‘était moins résigné. La liberté reprend son empire. La grande industrie, d’ailleurs, la réclamait et prêtait,

une oreille attentive et complaisante aux théories de

Malthus démontrant que taxer les riches pour nourrir les pauvres, c'est accroître la pauvreté, favoriser la

paresse et contrarier la nature. D’après Malthus, le

pauvre arrivant dans un monde trop RebDIe pour lui

fournir du travail est un intrus qui n’a qu'à partir. Ï faut laisser agir librement les lois naturelles. Sans aller aussi on que Malthus, les théoriciens de la

liberté ont imprégné notre siècle de leur doctrine;

rejetant les lois révolutionnaires, le droit à l’assis-

tance, le droit au travail et les ateliers nationaux, ils . ont cru à la bontéet à la puissance de l’homme libre ;

ils ont mis leur espoir en lui; ils ont entrevu une

Société modèle où, grâce à lui, on allait enfin être

heureux; ils ont cru fermement à l’idée qu'il fallait,

dans le domaine de la charité, intervenir le moins * possibles ils ont répété avec lord Brougham: « Toute « tentative humanitaire pour élever le prolétariat est

« une atteinte à la loi naturelle d'assainissement qui, < par l'augmentation de la mortalité, conduit à FPREe « vation des salaires. »

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On connaît le résultat de leur système : en cinquante

ans, presque partout le vagabondage et la mendicité.

ont doublé et même triplé. Et comme aux jours inquié-

permanente de la misère ».

L'Europe penchée du côté de la liberté se recourbe du côté de l'autorité. Les assurances ouvrières obligatoires du prince de Bismarck, qui mettent entre les

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tants de la décadence latine, comme aux jours troublés du déclin de la féodalité, comme aux jours sombres de la guerre de Trente ans, comme aux approches de la Révolution française, on entend de nouveau ce que Louis Blanc appelle : < le bruit sourd de l’armée

| mains du pouvoir des forces considérables, sont une hardie tentative de faire résoudre par l’État la ques-

tion du paupérisme. Et de son côté, le socialisme laisse

entrevoir aux masses l’État de l'avenir où l'autorité, chargée de la production et de la répartition des

richesses, fera disparaître la misère.

Jusqu'à présent, il semble donc que ces sanoies

alternatives d'autorité et de liberté soient inévitables.

La société humaine est un organisme qui doit s’adap-

ter à des besoins toujours nouveaux. La vie circule sans interruption. Tel ordre de choses nécessaire un jour à la croissance d’un peuple devient un obstacle à

: son développement ultérieur ; tel système d'instruction qui avait fait jaillir les idées les étouffe; tel système

de gouvernement, jadis sauvegarde de la nation, devient une menace pour son existence.

La liberté est l’idéal. Thomas Morus, dans son Royaume d’Utopie, la présente avec raison comme le

but-suprême de toutes les nations. La société la plus

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parfaite que l’on puisse rêver est celle qui combine-

rait le minimum possible dé contrainte avec le maximum possible d’individualité. Mais si nous prenons

… les hommes tels qu’ils sont, nous devons reconnaître ‘que jusqu'à présent, dans le domaine économique,

2 politique et social, toujours la liberté a été utile aux

forts, l'autorité aux faibles. Et à ce point de vue la. réaction du socialisme contre la doctrine de Man-

chester est aussi compréhensible que la réaction de la

doctrine de Manchester contre le régime mercantile.

L’humanité arrivera-t-elle un jour à ce niveau de perfection suprême rêvée par les philosophes où la

discipline spontanée et volontaire de chaque être

répondra à tous les besoins sociaux ? Nous n’en savons rien. Mais au lieu de poser cette question insoluble,

demandons-nous s’il n’y a pas moyen de diminuer la

. fréquence et l'intensité des ondulations alternantes de

désorganisée à l’autorité centralisée.

liberté et d'autorité. S'il n’est pas possible de réduire

l amplitude des oscillations qui nous lancent sans cesse : d’un extrême à l’autre. On a tort de faire croire aux hommes qu'ils doivent choisir entre deux principes

absolus et inconciliables. Il ne s’agit nullement de savoir si le monde sera entièrement livré à la liberté ou complètement abandonné à l'autorité. Il faut simplement savoir si nous irons toujours de la liberté

Quand on confond la liberté avec l’atomisation,

l'autorité avec la centralisation, il est bien naturel

que l’opposition entre les deux notions paraisse irréduétible et que l’on en arrive à prononcer contre l’une

des deux une condamnation irrévocable.

ou à l'autorité.

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