‹ L'organisation de la liberte et le devoir socialChapitre 21 sur 65 · TON · texte numérisé non relu

TON

A leur tour, les théologiens, les philosophes et les

poètes, Thomas d'Aquin ou Occam, Marsile de Padoue

o ou Dante, rapportant tout à une source divine unique,

tôt proclamant le principe : Multitudo derivatur ab uno, font prévaloir, au milieu de la complexité du Hot

âge, la simplicité d’une monarchie centralisée. Les

humanistes comme Æneas Sylvius, Patrice de Sienne, cherchant leurs exemples dans l’histoire romaine,

à imitent les théologiens et propagent la même he

Enfin, la transformation économique de l'Europe

ee de détruire le gouvernement local et d'étendre le vaste outillage dont toutes les parties reçoivent uniquement leur impulsion d’en haut. A la vie sociale

organique succède la vie individuelle mécanique ;

l'apparition de la fortune mobilière et de l'industrie

supprime les rapports patriarcaux, les citoyens ne

consacrent plus leur temps à la chose publique, les charges locales exercées gratuitement, en accomplissement d’un devoir social, disparaissent : elles sont remplacées par des one Salariés, nommés par l’État et payés au moyen de l'impôt. Ces agents

| techniques, élevés loin de ceux qu’il faut administrer, finissent par former un corps spécial et permanent,

distinct du peuple, et, à mesure que de nouveaux

besoins surgissent, de nouvelles places doivent être

! créées, et l’absolutisme se développe. Après le xv° siècle

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surtout, les progrès de la centralisation sont continus et rapides. La royauté brise les dernières résistances | des grands ; la guerre de Trente ans brise les dernières résistances des petits ; le traité de Westphalie consacre ka: souveraineté territoriale des princes, et quand

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toutes les FE sociales ont été house peu à peu par l'État, Louis XIV faisant un dernier pas encore, refusant la convocation des Etats gérféraux, supprimant les assemblées provinciales et la vie municipale, concentre toutes les fonctions de l'État en sa personne. | ie

Lorsqu’à Versailles on se trouve sur la nes ter-. rasse, au pied du château, ayant, derrière soi, le long

développement des bâtiments de Mansard et, devant soi, le parterre d’eau, le tapis vert et le grand canal,

centralisation sur l'esprit public, la littérature et les

chant l'harmonie et la souveraine beauté, non dans la

on comprend, mieux que jamais, l’influence de la

mœurs. Après la profondeur de l'art gothique, cher.

symétrie géométrique, mais dans l'intensité du senti- < ment, dans la splendeur des proportions, dans l’infinie

variété de détails, dont l’ensemble converge vers un

but commun ; après la robuste floraison de la Renais-

sance, son éclat, sa richesse, son exubérance de vies !

de pensée, d'imagination, ses aspirations ardentes :

. vers une nature plus joyeuse et une humanité plus

libre, voici que se dresse un art sec, compassé, uni-

forme, rectangulaire, d’une régularité et d’une mono- 3

tonie désespérantes. On l’a revêtu de pompe et de

magnificence; on a entassé les ors et les marbres; sur. |

le fond des allées architecturales se détache la Hans

cheur des statues; dans les bassins, les dieux et les : naïades émergent des eaux tranquilles. Mais rien ne: ‘parle à l'âme ou aux sens. Partout l’on se heurte à la ligne droite, à l’inflexible logique de l’unité classique, … au nivellement universel qui, après avoir mutilé la!

nature’ même, | étouffe les esprits et les cœurs et

outrance, la France ne s’est plus arrêtée et a entraîné

… abaisse l’homme et la société

Une fois lancée sur la pente de la SR atalentibe à

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avec elle le continent. 1789 à continué, à ce point de

vue, le siècle de Louis. XIV, comme l'Empire a con-

tinué la Révolution, comme le xix° siècle a continué

VEmpire. Et, ensemble, ces trois derniers siècles ne

sont, sous des formes hr que le reflet et le pro-

longement du siècle d’ Auguste, c'est-à-dire du système

qui, faisant de la nation une pâte molle, permet au L:

législateur de la découper en tranches et à un soldat dé fortune, de l’égarer et de l’enchaîner à son char.

Les cent ans qui viennent de s’écouler nous

À apprennent cependant quelque chose de plus encore :

. ils nous. montrent clairement que, pour empêcher les

abus du pouvoir central, il ne suffit pas de le démo-

cratiser. La France a renversé du trône le monarque absolu; elle y à installé le peuple; elle a appris à ses dépens que la centralisation peut être aussi funeste quand elle est aux mains du peuple que quand elle est aux mains du roi. Et si un souverain absolu, comme Marie-Thérèse, Frédéric le Grand ou Léopold de

Toscane, ne fait pas nécessairement le mal, une

assemblée absolue ne fait pas nécessairement le bien. La Convention n° a pas mieux que Louis XIV respecté les libertés locales. Elle n’a pas exercé une moindre contrainte sur cette partie de la nation uniquement

réalisation de ses volontés.

désireuse de vivre à l'abri des agitations. Elle n’a pas

reculé davantage devant les obstacles opposés à la |

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Que signifie, d’ailleurs, dans le système centralisa-

teur, le gouvernement du peuple par lui-même, sinon le gouvernement de la majorité ou de ceux qui se font accepter comme majorité? Et pourquoi Île despotisme majoritaire ne serait-il pas redoutable à légal du despotisme d’un seul? On peut même, avec Stuart

Mill, soutenir qu'il est plus dangereux ; car, fort de À

son caractère démocratique, il se croit autorisé à

pénétrer plus avant dans tous les domaines, et, se fondant sur l'origine populaire du pouvoir, il n’hésite pas à lui donner un maximum d’attributions, si bien. que la démocratie est plus exposée que tout autre

régime à exagérer les effets du gouvernement unitaire. |

Ainsi, quand la démocratisation s'ajoute à la centralisation, tous les appétits étant éveillés en même temps, sans qu’il y ait de responsabilité nulle part, il se produit une lutie à outrance où ce ne sont ni les

meilleurs ni les plus capables qui l’emportent. La

multitude n'ayant pas appris par la pratique du gouvernement local à se servir de la liberté, ne sait

ni se modérer nise recueillir; elle applique, dans la vie publique, l'opinion que tous nous sommes tentés

d'appliquer dans la vie privée, à savoir que chacun devrait agir comme nous- mêmes; elle devient peu ae

peu intolérante et sectaire, et le niveau social s’abaisse graduellement avec les âmes et les carac-

(ones sn à | Lea * Mais si le remède n’est pas dans 1 démocratisation,

est-il peut-être dans l'affaiblissement, de l'État? De

nombreuses écoles, depuis les Girondins jusqu'aux économistes classiques, ont réagi contre la théorie

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du pouvoir fort, et essayé de restreindre de plus : en plus le domaine de l’État en proclamant que PÉtat

| devait préparer sa destitution.” * Quont-elles produit? | Pr Si suffisait d’énerver l'autorité pour assurer la 4 marche régulière de la société, nous aurions atteint le point culminant de la civilisation. L'histoire moderne, en effet, nous fait assister à la dissolution progressive

de l'idée de l'État ; monarchie de droit divin, monar-

2 chie constitutionnelle, monarchie oo sou-

veraineté des assemblées démocratiques, souveraineté des individus, telles sont les étapes de ce recul con:

, tinu. La monarchie parlementaire est déjà une réaction contre l’absolutisme. Le parlement à pour but d'abord d’abaisser, ensuite d’absorber la royauté.

| Li roi ne peut plus rien sans le parlement. La majorité . parlementaire asser vit le pouvoir; elle lui impose les lois, les nominations, les dépenses, et balaye ce qui lui résiste. Puis le parlement, après avoir battu en

- brèche la royauté, est lui- même battu en brèche par la

- multitude. Le gouvernement doit se faire modeste,

s'effacer, agir le moins possible, piétiner sur place, se

ÿ résigner au rôle de veilleur de nuit. Et il devient

instable.

-ILest à la merci des passions ‘a la foule. Il donne 2 par exemple, en France, à la fin du règne de | NOR au moment des procès scandaleux de Teste, de Cubière, du duc Praslins) le spectacle de l’au- torité en proie aux soupçons haineux, aux erreurs,

i aux préjugés, à l'envie, et finissant par sombrer de la tourmente. ia

ut On dt désorais que le pouvoir a se retremper dans le peuple. Le roi était devenu impuissant na sans le parlement, le parlement devient impuissant | sans les masses; le droit de vote est accordé à tous, la doctrine du plébiscite s'affirme; le ministère doit compter avec les coalitions, les cabales, les intrigues des partis; les partis doivent compter avec les coalitions, les cabales, les intérêts des électeurs et des courtiers électoraux; la presse, les livres, les brochures, les clubs font de chacun de ces électeurs un homme d’État présomptueux et omniscient; chacun d'eux, dans la démocratie unitaire, aspire au portefeuille ministériel, comme sous l'empire napoléonien tout soldat aspire au bâton de maréchal ; tout citoyen se considère comme le but de la vie ie &t-pohe 1e tique, et les théoriciens de l'anarchie, Max Stirner où: Nietsche, proclament que l'univers n’existe que pour le triomphe, le bonheur et la jouissance de l'individu. : | Telle a été la marche de l'esprit public. Et il est dat visible qu’en affaiblissant simplement l'État, en en: faisant une sorte d'abstraction sans se préoccuper des abus de la tendance unitaire, on à poussé à tn l'absurde les défauts de l’individualisme, on n'a pas ; réagi contre les défauts de la centralisation. La cen-. tralisation est toujours vivace, c’est-à-dire que les £ centres seuls ont un rôle, la vie locale est nulle, | l'esprit local est anémié, le gouvernement local un souvenir. Aux jours de fête officielle, on voit se dérouler le cortège éclatant et splendide des grands corps de l'État. La nation le regarde passer. C'est, dans | Jes pays latins, l’image du régime moderne. Toutes les

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: fonctions publiques d’un côté, tout le peuplede l’autre;

ds quante encore par la plaie Run grandissante de

toute l’activité sociale drainée vers le centre; toute la

population des petites villes et des campagnes végé-

tant dans l'inertie et ayant désappris le self- Sp er

ment.

N'est-ce pas un fait saisissant, d’ailleurs, que r nil

férence des classes appelées gouvernantes pour le gouvernement dans le vrai sens du mot? Elles y par-

ticipent aussi peu que les gouvernés. Elles font, il est

vrai, un peu de politique théorique aux jours d’élec-

tions, mais retombent bien vite dans leur marasme et, s'imaginant avoir payé leur dette au pays en payant

l'impôt, elles refusent les charges sociales et aban-

donnent l'administration au gouvernement, lui iMposant la tâche surhumaine de tout faire, de suffire à tout, sans lui apporter aucun secours. | C'est là une des faiblesses de la société actuelle, et cette faiblesse se manifeste d’une façon plus mar:

l’absentéisme. Hat

Le monde est peuplé de localités paisibles, de villages obscurs où des humbles, dont on ne saura jamais le nom, travaillent dans je. silence et meurent ensevelis dans l'oubli. Au-dessus d’eux a passé l’ouragan

des passions humaines; ils ont entrevu tour à tour les

excès du despotisme féodal, les fureurs révolutionnaires, les horreurs de la guerre ou la corruption

d’orgies analogues à celle que Paris a surnommée J’orgie libératrice de Notre-Dame de Thermidor. Et rien ne les a terrassés. Après la tourmente, on les a retrouvés attelés à la tâche coutumière, toujours de-

boutcommeles blocs granitiques que la vague recouvre

pendant la tempête et qui, bientôt après, sur la mer.

apaisée, se dressent dans le bleu du ciel profond. Ils sont, eux aussi, le granit de l humanité.

constante avec la nature, la confuse notion de la con-

tinuité des choses; leur bon sens terre à terre est un : d si \ ° e. PE | ES ® G

contrepoids à la surexcitation cérébrale, à l'agitation

nerveuse des intellectuels des grandes villes; c’est dans leur milieu que naissent les esprits pondérés

dans des corps robustes; les hommes qui: ont aux pieds l’humus de la terre natale et dans les yeux les

clartés de la civilisation, combinent en eux les deux grandes forces directrices de l'univers, l’hérédité et l’évolution, la tradition et le progrès, et se gardent à.

la fois de cette double exagération : n FREE ue le neuf ou ne trouver bon que le vieux.

Et quand ceux qui ont le temps, la fortune, Pine "4 fluence, l'expérience dédaignent ces milieux vivifiants,

quand il$ abandonnent la terre ou l'usine pour les grandes villes, ils sèment la haine et l'envie là où ils

auraient pu faire germer la paix sociale; ils dessèchent les sources de la vie locale, favorisent par l'exemple

l’exode vers les capitales ; ils provoquent le dépeuple-

ment et l’appauvrissernent des campagnes ; l'exercice des fonctionslocales devient impossible faute d'hommes

pour les remplir, et l’autorité centrale est obligée, une

fois de plus, de suppléer à l'absence du gouvernement Jocal. On croit dès lors que toute la force perdue par.

les organes locaux s’est réfugiée au centre. et les | 9 (|

Ils conservent éternellement le dépôt de la santé | morale et physique; ils puisent, dans leur communion

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mains sont tendues vers l'État, à qui, de plus en plus, on demande l'impossible. | |

Pour combattre ces maux, il n’y a qu’un remède : | Ja décentralisation et le self-government.

| La croyance que l'on pourrait arriver de nos jours à se passer de l'autorité a été une illusion et une erreur. L'autorité, dans la société telle qu'elle existe, -est indispensable. Dans tous les domaines, ordre intérieur et extérieur, législation, Justice, finances, police, | hygiène, rapports économiques, voies de communica- a . tion, instruction, colonisation, elle a un rôle à jouer, “4 une action ou un contrôle à exercer; et, dans tous ces :. domaines, elle a besoin de spécialistes, c’est-à-dire de VS fonctionnaires surveillant avec esprit de suite, science 4 et compétence, la marche FUHCRE et continue des services publics. | R . On ne saurait le nier : plus la on se déve... }1 M0 loppe, plus les contrastes s’accentuent, plus manifes- ; | tement apparaît pour l'État le devoir de chercher à régler et à équilibrer les rapports sociaux, et son atti- ‘4 ‘tude négative au xrx° siècle non seulement a enfanté la 15 théorie socialiste revendiquant plus d'harmonie entre 0 . l'État et les éléments sociaux, mais, de plus, elle a été illogique. En obéissant aux partisans de l’abstention, . | en maintenant par la prétendue liberté du contrat de ES travail la prépondérance des employeurs, en laissant s’accroître les inégalités, en ne contribuant pas à la formation des petits patrimoines en face de la concen-

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hi tration des grandes fortunes, et n intervenant pas en, | | faveur des humbles demandant protection, l’État, par | … cela même, semblait protéger uniquement ceux qui

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