‹ L'organisation de la liberte et le devoir socialChapitre 55 sur 65 · UE PEU · texte numérisé non relu

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Pour bien se rendre compte des conditions de la

culture actuelle, il n’y a rien de tel que de la com-

parer à la culture du début du xix° siècle; et si notre Société pouvait se recueillir et remonter aux premiers

jours de la seconde Restauration, elle verrait combien le changement a été profond.

Je ne dis pas que c'était mieux alors : les souvenirs,

je le sais, sont souvent des illusions, et il est rare de

de pas regretter une société disparue. Je dirai seulement que c'était autre chose, et que le calme réparateur qui a suivi les commotions tragiques de la Révolution et dé l Empire a eu sur les de une influence bienfaisante. ù

À qui n'est-il pas arrivé, en rotaut un épisode, en

- revoyant un vieux portrait, du temps dont je parle,

d’avoir comme une vision lointaine d’un monde dont la physionomie a été si particulière et dont le règne a

été si court?

C’est par exemple à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, une jeunesse vibrante se pressant aux cours de Guizot, Villemain, Cousin; ou bien rue de Sèvres, au troisième étage de l'abbaye au Bois, la petite chambre de M®* Récamier; non plus de Mr Récamier adulée, fêtée, et dans tout l’éclat du triomphe, mais de M®° Récamier telle qu’elle est décrite dans Îles Mémoires d’oulre-tombe, vieillie, ruinée, ne conservant plus autour d’elle, de tout le luxe passé, que quelques livres, une harpe, le portrait de Mr de Staël, une vue de Coppet au clair de lune. Elle recevait là, le soir, Chateaubriand, Talma, Benjamin Constant, des- hommes tous les partis, de

toutes les opinions, de toutes les conditions : is. venaient dans ce réduit pour le simple plaisir de causer, et, chose qui nous paraîtrait étrange aujour-

d'hui, ils y trouvaient d'autant plus de charme qu'ils appartenaient à des camps différents. La tourmente

dissipée, ils étaient retournés avec bonheur à la vie

sociale. Gardant des orages passés comme une sorte de vibration intime, ils apportaient, en outre, à Ja

société nouvelle de grandes manières, un goût déli- +

cat, beaucoup de tolérance et de chaleur de sentiment, et une véritable noblesse intellectuelle.

C'est, à peu près à la même époque : à Berlin, le salon de Varnhagen von Ense et de sa femme, la

célèbre Rachel Liévin, qu on a surnommée la Réca-

mier allemande, et qui avait divisé les hommes en deux catégories : ceux qui sont eux-mêmes et ceux.

qui sont autrui. Comme Mme Récamier, elle avait su

grouper autour d'elle ce qu'il y avait en Allemagne

d'esprits élevés, ce qui représentait l'intelligence :

Humboldt ou Schlegel, Fichte ou Schelling, Arndt ou

Stein. Cette élite de penseurs, mèêlés à tous les événements de leur temps, imprégnés de l’idéalisme

platonicien à la facon de Schiller, encore dans le rayonnément de leur xvirre siècle si enthousiaste, Si

poétique, professaient, eux également, le mépris des

distinctions sociales, le culte de la valeur personnelle,

l'horreur du pédantisme, l'amour du naturel, de la sincérité.

Et il y avait ainsi, à Bériin comme à Paris, une. société d’un optimisme un peu naïf, mais raffinée, vive, brillante, douée d’une grâce séductrice, d’une

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: flamme de vie qui attirait et réchauffait ; dédaigneuse

des vanités mondaines, avide des vrais plaisirs et des

vraies supériorités de l'esprit; avide aussi de calme, de

nu et en quelque sorte de sérénité.

au D accalmie, HopR EE ont été de courte durée : l'idéal changeant qui à chaque détour du chemin se dresse devant les hommes pour les faire marcher, s ‘est - bientôt présenté à eux sous une forme nouvelle; et la fièvre s’est encore une fois emparée des pi la sève a circulé avec plus d’ardeur, les passions ont fermenté; et partout, dans tous les domaines, ont recommencé les luttes d'écoles et de partis, les conflits et les déchirements qui durent encore. Tout s’y retrouve : dès Je début, ce sont déjà nos partis politiques et sociaux; les saint-simoniens, les disci- ples de Bazard et d'Enfantin sont les précurseurs des collectivistes; les disciples de Blanqui et de Barbès sont les précurseurs des anarchistes; Balzac et Flaubert dissèquent déjà la bourgeoisie et étalent ses plaies morales; Victor Hugo, Lamartine, George Sand, Quinet, sont les apôtres de la rénovation sociale, et Thiers a dit du romantisme quil devait aboutir à La Commune. |

La grande mêlée actuelle n’a donc rien d’ inattendu ; elle continue le mouvement commencé. Elle a toutefois sa caractéristique.

Les polémiques sont plus ne plus acharnées. Il suffit de comparer les polémiques du Globe et de l'Avenir aux discussions de notre presse. Les cote-

É ries sont plus étroites, plus exclusives, et la politique

de l'intérêt personnel l’emporte définitivement sur la

As

politique de l'idéalisme et du ot Œut On a autour 4 de soi l'impression d’une agitation fébrile; on voit des hommes pressés d’ arriver au but et accélérant toujours .

leur course. Jamais on n’a autant écrit, publié, parlé,

inventé de systèmes, échafaudé de théories. Mais les écrivains restent isolés; on lit trop de journaux pour avoir le temps de lire is livres; de telle sorte que l’abîme entre ceux qui pensent et ceux qui regardent penser les autres s’élargit tous les jours davan- ne tage. Enfin, il faut le dire aussi, il y a plus d'in- . certitude que jadis; on n'entre plus dans un parti

politique, dans une école littéraire, comme dans

une pension bourgeoise, où l’on vous fournissait tout …

ce dont vous aviez. besoin, et où l'on avait le droit

désire s inquiéter de rien. On ne trouve plus la

table toute servie, il faut composer le menu soi-même.

Partout c’est un fouillis d'idées, d’ aspirations, d’espérances qui se lèvent comme les blés au soleil: et au milieu des tendances contradictoires, entre les idées anciennes qui descendent etl es idées nouvelles qui montent, les individus ue rencontrent nulle part “4

d'autorité reconnue, de formule acceptée. Les uns

sont effarés, indifférents; les autres, systématique- e -ment hostiles, d’autres encore se jettent avec fré-.

nésie sur les institutions établies comme des enfants

qui veulent détruire un jouet parce qu'ils l'ont depuis

longtemps. En un mot, l'équilibre est rompu.

On dit : C'est la fin d’un siècle; mais ce mot na

aucun sens. Pourquoi, dans le cours infini du temps,

la fin d'un siècle aurait-elle une autre portée que la.

fin d’une année, d’un mois, d'une heure? On dit : C'est

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| la fin d’une bee sociale, et il y a longtemps qu'on

le dit. Vers 1840, le grand misanthrope de la légiti-

mité, Chateaubriand, écrivait : « Toute classe ire geanfe a trois âges : l’âge des supériorités, l'âge des

does et l’âge des vanités. » Il est bien possible que nous soyons à l’âge des vanités; mais s’il est vrai que

Lesclasses sociales vieillissent et déclinent, il est vrai aussi qu'elles se renouvellent et se remplacent inces- samment et qu'ainsi l'humanité reste toujours jeune.

Seulement, sil n’y à ni fin de siècle, ni fin d’une classe,

il semble bien qu'il y ait un de cesmoments d'évolution

rapide de la civilisation : le développement prodigieux de toutes les sciences a agrandi, dans des proportions inconnues jusqu'ici, le champ de la pensée; la concentration prodigieuse des richesses a agrandi dans les

mêmes proportions le chämp des conflits sociaux. Les conceptions se transforment dans tous les domaines;

l'aspect des choses varie dans toutes les directions. Pour suivre ce mouvement, pour s’y adapter, l'esprit public

devrait être plus fortement armé que jamais par la

haute culture, et c’est précisément maintenant que l'on

constate un appauvrissement indéniable de cette haute culture qui est cependant aussi nécessaire à l’homme pour bien pEuses que l'air lui est nécessaire pour respirer.

Quelle est la cause de la situation ? poniquui notre culture n’est-elle pas plus générale?

Et tout d'abord, quand on parle de haute culture, on songe immédiatement aux universités et l'on se

: demande quelle est leur part de responsabilité dans l'état des purs |

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| Le universités n’ont plus Le grand rôle qu elles ont ‘ eu à différentes heures de l'histoire.

Au moyen âge, leur mission était, il est vrai, plus simple qu'aujourd' hui, mais cette mission plus simple, le elles l'ont accomplie avec une puissance extraordinaire; elles n'étaient pas des écoles nationales, mais des écoles européennes; elles étaient les organes de la pensée humaine, de vastes arènes ouvertes à toutes FA les aspirations. Prenez le xurr° siècle, époque de rénovation intellectuelle, qui a tant d'analogie avec ‘4e

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nôtre : Paris pour la philosophie, Bologne pour le à droit, étaient des foyers de haute science; on y accou- 4 rait de tous les points du monde pour participer au grand élan des esprits, et on y formait des hommes, 4 des penseurs. Voyez les universités d'Allemagne au

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xvir° siècle : elles ont i incarné le génie allemand. Les petits princes allemands ont prêté à rire en faisant de leurs résidences des réductions de la cour de Louis XIV, en adoptant l'étiquette, les cérémonies, les mœurs, les costumes de Versailles; mais ils ne s’entouraient pas seulement de chambellans : ils S ‘entouraient de savants ; ils fondaient des universités dans un but de pure science; ils multipliaient les ateliers où s ‘élaborait la haute vie intellectuelle, et ils ont fait éclore un des mouvements les plus florissants de la civilisation. Et ce mouvement a laissé des traces jusqu'au moment actuel, car c’est encore en Allemagne que l’on fait le mieux la distinction nécessaire, et que nous avons HécOœtus entre ce qu'exige le culte de la science ei; ce qu'exige l'exercice d’une profession. | Les universités ont perdu leur influence civilisa-

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: rice ; elles l'ont perdre d'abord parce que, dans un En. onde comme le nôtre, elle est plus difficile à exercer; ensuile, parce que, pour répandre la haute culture, il. ne suffit pas quil y ait beaucoup d’ universités, d'étu- 4 ” diants, de cours et de professeurs; il faut aussi que le public s'y prête, qu'il ait le goût de la science, qu'il 4 aime l'instruction pour elle-même et non pour le 4 ons immédiat à en retirer. La haute culture c’est, en effet, le goût de l'instruction pour l'instruction et: non pour l’usage à en faire. Ft Or, l'opinion publique a résisté : elle a organisé une poussée formidable vers les études pratiques; elle a obligé les universités à aller à à l'encontre des néces- . sociales; et le législateur n’a rien essayé pour la retenir sur cette pente. Alors que toutes les carrières Ë libérales sont encombrées, les universités en ont . cependant été réduites à fabriquer régulièrement des pie de médecins, d'avocats, d'ingénieurs; et comme l'essentiel pour eux a été d’ aller vite, comme ils n ont We Da acquérir la haute culture ni dans l'enseignement moÿen, ni dans l'enseignement supérieur, et qu'une fois dans la vie active ils n'ont eu ni le temps, ni le note de l'acquérir, ils sont entrés dans la classe diri- | geante sans les qualités nécessaires pour diriger; et l'on a vu une chose dangereuse entre toutes : 4 Le. hommes exerçant comme un métier des fonctions poli- 6 tiques où publiques, qui sont une science difficile et 4 un art compliqué. ï AA ea # 54 LL Europe, dit Fouillée (, constituera l'élite intel-

0 Revue des Deux Mondes. jet juillet 1894 : « Les caractères des

lectuelle à une condition, c'est que nos démocraties » ne se perdent pas en nivelant tout, en abaissant le 4 niveau de l’enseignement sous prétexte d'égalité, en … ouvrant les carrières libérales à ceux qui n’ont reçu qu'une instruction inférieure, en admettant à leurs | universités une foule de plus en plus envahissante eh | de moins en moins choisie.» | | - On a cru trop longtemps à un vieux cliché disant que les professions libérales mènent à tout. On y croit encore. À la veille de 1789, chacun voulait figurer 4 parmi les gens de qualité; actuellement, chacun veut figurer dans les carrières libérales! Et le drainage des forces intellectuelles du pays vers ces professions a eu … des conséquences désastreuses auxquelles on n’a pas … toujours songé : il a produit dans le monde moral à … peu près le même effet que les excès du capitalisme dans le monde économique; e 'est-à- -dire un déplacement et une concentration de forces au détriment de l'intérêt général, ou, pour parler d'une façon plus précise, l’affaiblissement de l'élément vital d'un pays, de la petite bourgesisie rurale et urbaine. Fe En effet, quand le petit négociant, le boutiquier, le 1 cultivateur travaille avec la pensée d’avoir dans ses | | enfants des continuateurs de ses efforts; quand ceux-ci, 3 à leur tour, ont la certitude de transmettre à leurs L descendants le métier paternel agrandi, développé, il « se forme naturellement une classe indépendante qui a ses idées et ses intérêts et ne perd pas le contact avec M le ue Elle n’a point de bien hautes visées, mais ”

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