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LE RÉGIME INTÉRIEUR ET LE PUBLIC

Il n’est personne qui ne souhaite de voir une salle de lecture très longtemps ouverte * ; l’idéal serait du matin au soir, et même dans les premières heures de nuit. M. Morel s’approprie ce vœu, très compréhensible; mais ailleurs : « Il faut des fonctionnaires toujours présents. » Qu’est-ce à dire? De huit heures du matin à dix heures du soir? Et prenant leurs repas en séance? Qu’on les recrute alors parmi les repris de justice... Un roulement devient nécessaire, et on le ne réalisera qu'avec un grand nombre de bibliothécaires et de gens de service. Or, on ne se doute guère du chiffre auquel atteint bien vite le budget d’un personnel, même, comme aujourd’hui, très mal payé. C’est donc une affaire d'argent, et nous sommes actuellement, dans n’importe quelle bibliothèque française, ou presque, extrêmement loin de l’ouverture quasi-permanente. Supposons de fortes augmentations de crédits; il faudra encore, le plus souvent, choisir entre la restriction des heures d’ouverture et celle des acquisitions; la seconde ne sera-t-elle pas la plus fâcheuse? Et si les fonctionnaires ne siègent qu’à tour de rôle, les compétences diverses ne pouvant guère être en double, les lecteurs seront exposés à quêter en vain un renseignement. Question d’espèce en somme; mais si plusieurs bibliothèques se trouvent dans une même ville, qu’elles évitent de faire coïncider leurs fermetures. Ainsi se justifient certains horaires, parfois très critiqués, comme celui de Sainte Geneviève : cette bibliothèque, qui double en quelque mesure celle des Facultés de droit et de médecine, ouvre à des heures où les autres ferment. On pourrait encore varier les heures d'ouverture dans les divers jours de la semaine, pour satisfaire successivement les convenances particulières. En tout cas, afficher l’horaire bien en vue, en dedans et à la porte extérieure ; bonne mesure fréquemment omise.

1. Elle peut l’être d’autant moins que le prêt est plus étendu : deux à trois heures par jour dans les Universités allemandes, écrivait M. Laude. J’ai vu par la Minerva que ce chiffre avait généralement augmenté depuis dix ans.

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Suivons le lecteur, à partir de son enlrée dans la salle Souvent, il se contente des livres quon a le droit de prendre soi-même, ou il arrive qu'il déploie son journal; le local est chauffe en hiver, parfois assez frais l’été; profltons-en; les fonctionnaires voient de bon œil, car il grossit la statistique journalière, le piéton sans parapluie qui vient s’abriter de l’averse. Mais ces tolérances doivent cesser si la salle est exiguë et sérieuse l’affluence; que le désœuvré ne gêne pas le travailleur.

Celui-ci, d’habitude, a des ouvrages à demander; il les inscrit sur un bulletin, avec son nom et son domicile. Le mieux serait de passer aussitôt ce papier à un employé, qui ferait les recherches; je les suppose très brèves, admettant que le catalogue, lui aussi, est public. Mais quelques comités ingénieux ont institué et maintiennent jalousement une formalité vaudevillesque : le visa. Un fonctionnaire reçoit le bulletin du lecteur et le lui rend après y avoir apposé une ébauche de signature, en fait un gribouillis indistinct; les visiteurs, s'ils sont nombreux, peuvent sans danger se viser eux-mêmes. L’un d’eux, ironique, questionne de loin en loin, sans succès, sur les raisons de cette exigence; en secret, on en allègue d’inavouables : le visa obligerait les fonctionnaires à l’exactitude! L’éventualité d'un renseignement à fournir n’y suffit donc pas? Or, le visa ennuie tout le monde, y compris ses partisans, qui le délivrent avec nervosité. Les employés sauraient bien voir si le bulletin est rédigé selon les règles. Les bibliothécaires ne siègent que pour guider, informer, trancher les cas difficiles, et non autoriser ce qui est concédé d’avance; pour retirer un billet de chemin de fer, on ne s’adresse pas au chef de gare. J’ai quelque honte de plaider une cause si évidente, mais on ne la gagnera pas de sitôt.

Un lecteur doit avoir licence de se faire communiquer plusieurs volumes à la fois; on cite la bibliothèque de la Faculté de Médecine de Paris comme reniant cette loi de bon sens. 11 est difficile de suggérer un maximum : la très grande majorité des travailleurs restera toujours fort en dessous, et il en est à qui l’on n’oserait opposer un refus.

Cette liberté du reste ne fera plus question, si l’on admet le public à circuler dans les magasins. Cela se fait déjà dans quelques bibliothèques, peu considérables, peu fréquentées, et pour des gens dont l’âge et la condition semblent offrir des garanties, inspirent des

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égards. N’est-il pas vrai que la plupart des bibliothèques laissent un certain nombre d’ouvrages à la disposition de tous? Jadis, étudiant en Sorbonne, je me servais librement dans la salle Albert Dumont et à l’Institut de géographie; la surveillance était nulle, et il arrivait seulement au garçon de grommeler, quand par hasard un oublieux avait, en s’en allant, abandonné les volumes sur la table. Mais il s’agit d’une pièce unique. Faut-il généraliser? Étendre aux recoins éloignés cette mesure libérale? Il me paraît que oui.

Pour la Nationale, bien entendu, ce serait non. Devenue conservatoire, réserve et dernier recours, elle demande plus de rigueur; il faut la certitude d’y retrouver tout ce qui y est une fois entré. A l’égard des bibliothèques publiques, il y aurait lieu de faire des essais, d’arriver peu à peu au régime de liberté, et je ne doute pas que dans plus d’une il ne triomphe. Quant aux bibliothèques universitaires, j’estime que toute latitude doit appartenir aux étudiants, comme elle appartient déjà au corps enseignant.

Les avantages du système sont énormes et certains, les risques moindres et problémaliques, certaines mesures pour les réduire tout indiquées.

Le bienfait capital, le voici : désormais les bibliothèques, ne recélant plus d'inconnu, rendraient beaucoup plus de services; il se trouvera des administrateurs routiniers et timorés pour en faire fi; il me paraît de taille à justifier de l’audace, même une certaine témérité. Mais y a-t-il témérité? M. Morel, qui produit quelques bons arguments, fait une comparaison spécieuse avec les étalages des magasins du Louvre, des Galeries Lafayette, ou des portiques de rOdéon. Elle n’est point tout à fait juste : les objets exposés là sont examinés sur place, les livres d’une bibliothèque enlevés de leurs rayons ; en outre, les articles de commerce sont l'objet d’une surveillance constante de la part d’un essaim de commis qui les débitent; au contraire, le régime de liberté dans les bibliothèques aurait pour conséquence une réduction notable des agents, par suite une économie.

Mais on volera des volumes!!! C’est possible, probable, même sûr, puisqu’on vole déjà, malgré de multiples formalités. Il n’y aura qu’à s’y résigner. Les « conservateurs » vont blêmir devant cette monstrueuse indifférence. S’ils vont jamais en Amérique, ils ne verront aucun contrôle aux stations du métropolitain de New-York ; les voyageurs sont invités à payer leur passage; l’entreprise pros-

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pérant, il se présume que presque toul le monde se met en règle. Preuve de conscience? De pudeur à l’idée des réflexions possibles devant ou derrière soi? Quelques cents échappent évidemment; mais on a compris que ces menues pertes étaient moins onéreuses qu’un rouage supplémentaire.

Dans les bibliothèques, bien des précautions sont aisées, qui rendraient le déchet peu sensible1 : Une seule porte d’entrée; et devant, deux employés, qui dévisageront les sortants, feront ouvrir les portefeuilles et au besoin retourner les poches un peu rebondies. Aucune pitié envers le flagrant délit, et une prime à l’agent qui l’a dénoncé; le cas échéant, ajouter à la peine correctionnelle des sanctions administratives : perte d'inscriptions pour l’étudiant escroc, interdiction de toute candidature dans une période donnée. Afficher bien nettement que tout livre disparu ou mutilé ne sera pas remplacé; c’est donner l’impulsion à une très louable surveillance mutuelle dictée par l'intérêt. Enfin, une police occulte : M. Morel a pleinement raison, pas de bicorne, d’épée, ni d’épaulettes; mais de temps à autre un homme comme vous et moi (jamais le même!), d’allure inoffensive et sachant épier. Les cambriolages surpris feront peut-être réfléchir les lecteurs qui se laisseraient tenter.

Après tout cela, qu’est-ce qui pourra disparaître? Difficilement les in-folio et gros livres en général; quelques minces brochures? les livres minuscules? Naturellement, je suppose l’existence d’une « Réserve », où soit maintenue la règle du bulletin individuel et contenant tout ce qui a valeur exceptionnelle par sa rareté ou son prix, surtout si les dimensions en sont faibles. Mettons qu’on perde au bout de l’an pour cinq cents francs — et je n’en crois rien — de livres quelconques qui se trouvent partout, ou qu’on ne tient pas à remplacer; on aura gagné sur le personnel cinq à dix mille francs ; il me semble que cela en vaut la peine.

On ne peut guère d’ailleurs voler les livres d’un dépôt public que

1. Combien vaines celles d'aujourd'hui ! Exemple : tout lecteur reçoit un bulletin, à rendre à la sortie. L’un d’eux déclare le sien perdu ou volé et, pour affaiblir les soupçons, évite de demander des livres. Que faire ? On ne va pas le garder là, l’envoyer au poste pour cette bagatelle. Le lendemain il revient, se fait communiquer plusieurs volumes, qu’il cache dans sa serviette ou celle d’un complice, guette l’éloignement de l’employé qui l’a servi et remet d’un front calme le bulletin blanc de la veille. Car les. bulletins ne sont généralement pas datés. Ils devraient l’être ? Embarras de plus, et les deux phases de la filouterie peuvent tenir dans une journée.

pour les conserver; les revendre est périlleux; ils reçoivent toujours quelque marque, qu’on n’arrive pas à effacer sans qu’il y paraisse (papier troué ou coupé); or, les bouquinistes connaissent d'ordinaire l’emplacement de ces timbres, invariable dans la même bibliothèque. On devrait l’unifier, puisque la légende de l’estampille suffirait à identifier le dépôt; la fraude serait plus sûrement dépistée. Garder chez soi les volumes dérobés ne va pas non plus sans risques, et l’on se voit obligé de les cacher, de n’en user qu’à portes closes.

Aussi bien l’inconvénient majeur n’est-il pas dans les chances de disparition. Pour que l’économie d’agents soit considérable, il faut que les lecteurs remettent eux-mêmes les volumes en place; c’est ce que plus d’un aura toujours grand’peine à faire de façon correcte. En toute bonne foi, un myope, de petite taille et pressé par l’heure, voyant un vide sur les rayons, le comblera d’instinct avec ce qu’il tient à la main, et un livre déplacé équivaut pour un temps à un livre perdu1. On en sera quitte pour doubler les récolements. L’expérience mérite en somme d’être tentée Un bibliothécaire pourra, dans les dernières minutes, circuler parmi les tables pour veiller à ce que personne ne s’esquive sans avoir rien rangé, et faire un tour dans les magasins. Quelques observations un peu vives aux négligents, fussent-ils professeurs, les détermineront peut-être à prêter plus d’attention une autre fois. Des récidives manifestes motiveraient très bien une exclusion temporaire.

Oui, les consciencieux seront chaque jour victimes et dupes des autres; mais n’en fut-il pas toujours ainsi? N’est-ce pas à leur détriment que le régime de méfiance subsiste encore? Faut-il craindre enfin qu’un habile escamoteur ne déplace sciemment un livre, pour avoir plus de chances de le retrouver le lendemain ? Je ne pense pas, s’il a la ressource, plus simple, de l’emprunter.

Les prêts à Vextérieur. — Une bibliothèque, en effet, doit prêter

1. Il sera moins fâcheusement déplacé s’il reste du moins dans son groupe. Signalons à ce propos l’idée ingénieuse de M. Henri Brocard, de Bar-le-Duc ( Congrès international de 1900, p. 145 sq.). Il distingue très visiblement les catégories d’ouvrages par des étiquettes de couleur et par des reliures de diverses teintes ; les étiquettes, suivant les cas, sont collées d’équerre ou en losange ; on pourrait en ajouter de rondes. Évidemment, les erreurs involontaires seraient ainsi considérablement réduites.

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largement1, non point, comme dit M. Morel, parce que « la lecture à domicile est la meilleure » (aphorisme que je ne comprends guère), mais parce que certains livres sont nécessaires à des travaux qu’on ne peut rédiger que chez soi, dans le silence, parce que certaines personnes sont empêchées momentanément de venir à la bibliothèque, et que je ne vois pas d’inconvénient au prêt par correspondance2, pratiqué depuis longtemps, sans repentir, dans les bibliothèques allemandes, bien moins chez nous; en définitive, parce qu’on décharge d’autant la salle de lecture, qui risquerait sans cela d'être trop étroite.

La plupart des bibliothèques refusent le prêt des périodiques, des collections, des livres à planches ou simplement de grand format. Je ne puis approuver cette limitation : l’absence d’une année dans la série d’un méchant périodique est moins grave que celle d’un livre excellent, qu’on a dédaigné d’acheter, comme cela se voit tous les jours. L’essentiel, selon moi, est de ne prêter qu’à court terme3, variable suivant l’ouvrage, et dont la fixation appartiendrait au bibliothécaire ; les prolongations de délai seraient condamnables dans le système libéral que j’ai défendu, car on ne saurait pas au bureau si le volume emprunté a été d ésiré par d’autres; mieux vaudrait renouveler le prêt au bout d'un intervalle.

On prête beaucoup en Allemagne et en Amérique, fort peu en Angleterre, médiocrement dans les bibliothèques françaises, excepté les universitaires, plus complaisantes; en revanche, on y prête sans précautions. Est-ce un tort? Les livres ne disparaissent guère par cette fissure; je comprendrais pourtant qu’on imposât le dépôt d’une provision, inutile peu à peu, quand cette mesure aurait décidé certains emprunteurs à songer à autrui comme à eux-mêmes. Quelques-uns, notamment des professeurs, abusant de leur situation, gardent des livres deux, trois ans, ou davantage, en dépit de supplications réitérées. A l’amende les clients sans gêne, dès qu’un rappel sera resté sans effet ; ; et qu’elle soit infligée aulomatique-

1. A la Nationale seulement, maintenir le système actuel : on ne prête pas de livres, rien que des manuscrits.

2. Eu Hollande, les bibliothèques ont franchise postale. — Cf. en général Ch. Mortet, Les prêts de bibliothèque à bibliothèque en France et à V étranger [Bull, de l'A. B. F., III (1909), p. 85-93).

3. Un mois en Allemagne, deux à trois semaines en Hollande; en France, rien de précis dans la pratique.

4. Dans les Universités allemandes, il y a d’abord avertissement en cas de retard, puis réclamation à domicile par un garçon de salle, qui reçoit pour sa course une gratification du coupable.

ment par un agent subalterne, sans recours possible ; il n’v a pas lieu de traiter en hommes ceux qui agissent en enfants.

Renseignements an public. — Cette dernière fonction des bibliothécaires leur sera bien simplifiée, si les magasins restent grands ouverts, et ils auront plus de loisirs pour le travail courant d’inventaire et de catalogue; par suite, le personnel supérieur pourra être réduit comme celui des employés. N’en concluons pas cependant qu’on cessera d’interroger les fonctionnaires ; plus d’un lecteur, avec raison, croira abréger en s’adressant à eux; pour le maniement des bibliographies en particulier, ils auront forcément plus d'expérience. On est en droit d’attendre d’eux de la courtoisie et de l’empressement, sans prétendre les accaparer.

Le Congrès international de Bruxelles a annoncé cette discussion : « Dans quelle mesure un bibliothécaire est-il tenu, de par ses fonctions : 1° D’établir la bibliographie des matières au sujet desquelles les lecteurs viennent faire des recherches dans son dépôt? 2° De communiquer des renseignements ou de signaler des sources de renseignements inconnues au lecteur et qu’il ne connaît luimême qu’en raison de la préparation d’un travail personnel sur la question? » Belle énigme! L’établissement d’une bibliographie est œuvre scientifique qui, petite ou grande, peut, doit être signée; un bibliothécaire n’a pas à la fournir; ce qu’il a découvert au cours d’un travail personnel est à lui, rien qu’à lui; ce n’est pas en tant que bibliothécaire qu’il a été mis sur cette voie; il n’en doit donc, pas la confidence. On ne saurait astreindre un professeur à enseigner et mettre dans la circulation ce qu’il projette d’imprimer plus tard, pour se constituer un titre personnel. Les deux cas sont analogues. Je crains d’ailleurs que la discussion ne demeure stérile ; tout ceci restera, chez le fonctionnaire, affaire de conscience; comment soupçonner cette information exceptionnelle dont il ferait mystère? Pas de contrôle; et si on la connaît, pas de sanction.

Le même congrès étudiera un système pour la vente ou l’échange

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des doubles des bibliothèques1. D’abord, je crois préférable de ne compter à cet égard sur aucune combinaison internationale, j’entends diplomatique; de bibliothèques à bibliothèques, ce serait excellent, mais il faudrait laisser latitude absolue à leurs directeurs, et leur épargner toute initiative, toute ratification ministérielles. La Nationale particulièrement, une fois débarrassée de son public exagéré, pourrait multiplier les trocs avec l’étranger, car elle possède en trop d’exemplaires des ouvrages dont le dépôt légal lui assure tous les tirages successifs. Le seul grief viserait le catalogue imprimé devenu partiellement inexact; mais puisque les échanges ne porteraient que sur ouvrages « trop » représentés, le dommage resterait faible, même nul quant aux volumes du catalogue en préparation, si on adoptait pour les doubles la formule simple et globale que j’ai suggérée.

Je ne parle que d’échanges; la vente me paraît moins pratique, et elle aurait un caractère déplaisant en cas de livres donnés2; l’échange, lui, ne se ferait qu’entre bibliothèques et non avec un bouquiniste ; il va sans dire qu’on serait amené à tenir compte de la valeur marchande, mais de façon assez simple, car il suffirait en général de partir du prix de vente initial, en supposant la même dépréciation uniforme.

Cet usage pourrait s’étendre aux incomplets : d’un ouvrage en quatre volumes, une bibliothèque a les deux premiers, une autre le reste ; mieux vaut qu’une seule possède le tout et dédommage la seconde. Ces hasards ne sont pas fréquents; pourtant, ils se rencontrent, et j’en ai observés. Sous cette seule réserve, je serais peu porté à admettre les échanges d’exemplaires uniques, hors peut-être le cas où deux bibliothèques chercheraient à se spécialiser dans des voies différentes.

Je comprends encore moins cette proposition de M. Morel : retour à la Nationale des vieux livres, au bout d’un certain temps, — dix ans au plus! Ira-t-on accroître son engorgement, déjà terrible, et anémier davantage les autres fonds? Un ouvrage ne serait jamais utile plus de dix ans? La dernière édition du Thésaurus grec d’Estienne remonte fort au delà, et l’on s’en sert tous les

1. Le fâcheux principe (le la domanialité y mettrait obstacle. Conçoit-on une loi spéciale pour autoriser l’échange d’un livre à 3 fr. 50 ?

2. Et l'estampille de sortie pourrait n’ètre pas toujours apposée dans des conditions régulières.

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jours, à défaut d’une plus récente. Il y a, dans la collection des grands écrivains de la France, chez Hachette, des éditions de vingt ans; les reléguerez-vous au grenier? Et avec elles les recueils de planches de Piranesi? Il existe des répertoires illustrés qu’on ne refera jamais. N’insistons pas.

Institutions bibliographiques internationales. — Ce sujet touche au nôtre par quelques points, notamment pour la confection des fiches de catalogues et les bureaux d’informations.

On a dénoncé de vieille date cette aberration d’infliger à toutes les bibliothèques du monde possédant un même livre l’obligation d’en dresser séparément la fiche ou les fiches de catalogue ; celte vieille routine accuse en somme un dédain complet des ressources de l'imprimerie. Il serait pourtant simple d’inviter les imprimeurs à tirer, en plusieurs exemplaires, des bulletins portant, pour chaque ouvrage soldant de leurs presses, les indications adoptées pour l'identifier; ces bulletins accompagneraient tous les exemplaires livrés, et il ne resterait, dans les bibliothèques, qu’à les coller sur cartes ordinaires. Des particuliers même s’en serviraient volontiers pour leurs catalogues personnels. Pour l’imprimeur — ou l’auteur — celle charge serait négligeable à côté du dépôt légal ; donc pas de scrupules. À vrai dire, ce système si pratique 1 est déjà en vigueur dans des cas isolés : les Denkschriften de l'Académie des sciences de Vienne, par exemple, paraissent avec un dépouillement sur étiquettes des importantes dissertations contenues dans chacun de leurs tomes. Et toutes les publications académiques de France et d’Allemagne font chaque année l'objet d'un catalogue d'ensemble sur papier pelure, imprimé seulement au recto. En Amérique, les tentatives ont été plus nombreuses encore 2.

1. Je le préfère à a» autre qui a été proposé : une fabrique de fiches indépendante, qui imprimerait les mentions habituelles, au moment du dépôt légal ; ces fiches seraient vendues aux bibliothèques sur leur demande. Mieux vaut certainement recevoir les fiches en même temps que les volumes ; on évite ainsi des retards, des frais et une complication de service. En Hollande, pour les nouveautés, les fiches manuscrites sont expédiées par 150 à la fois à un imprimeur, qui les retourne tirées à 25 exemplaires, qu’on utilise pour les divers catalogues et les renvois.

2. Cf. Ch. Sustrac, Les fiches imprimées pour catalogues ( Bulletin de l'A. B.

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L’obstacle souvent allégué provient des dimensions différentes et de la disposition diverse des fiches, dans la plupart des bibliothèques ; les bulletins dont je parlais ne pourront pas toujours s’y adapter. Quant à choisir un type déterminé de fiche, les bibliothèques de fondation nouvelle seront seules en mesure de le faire; les anciennes ne sauraient renouveler tout leur catalogue, pour en changer le format. Certaines cartes ont le texte en longueur, comme sur une carte de visite (nommons-les cartes larges), d’autres en hauteur, ainsi que dans la majorité des livres (cartes hautes). Il conviendrait de donner aux bulletins à coller un format intermédiaire, à peu près carré, et une petite taille; cela laisserait un blanc, sur le côté dans les cartes larges, en bas dans les cartes hautes; mais quel inconvénient? Pour ne pas trop réduire le numéro des caractères, on abrégerait le titre le plus possible ; des lettres grasses mettraient en vedette le nom de l’auteur.

Un congrès de bibliothécaires pourrait s’entendre sur un format1, en partant du format moyen des cartes des bibliothèques les plus considérables. Malgré ces précautions, beaucoup encore ne profiteraient pas de l’innovation ; mais ne serait-ce rien que d’avoir diminué pour les autres une tâche inutile et fastidieuse, réduit les chances d’erreurs et supprimé l’incommodité des écritures peu distinctes ? 11 faudrait, dira-t-on, une entente internationale. Point du tout ; qu'un pays commence, et les autres suivront 2.

Individuellement, les bibliothèques qui ont plusieurs catalogues (alphabétique, méthodique) évitent le recopiage en usant de la machine à écrire, qui procure plusieurs exemplaires à la fois; mais les derniers sont peu nets; aucun ne l’est autant que l’imprimé, malgré la taille excessive des lettres. Ce n’est là qu’un succédané; il faudrait quelque chose d’universel, un tirage par milliers.

Cette nouveauté profiterait surtout aux bibliothécaires; pour le public, on rêve d’une institution non moins « mondiale », un office de renseignements, indiquant les ouvrages sur une question et les

1. Au Congrès international de 1900 (voir p. 183\ M. Maurice Godefroy était partisan de 12 et 13 centimètres, ce qui me paraît exagéré.

2. Depuis la rédaction de ces lignes, le bureau de l’A. 1>. F. a risqué une démarche en ce sens auprès du syndicat des éditeurs parisiens. Le succès en a été jusqu’ici fort médiocre, mais il ne faut pas se décourager et, comme on l’a dit, l’État pourrait imposer cette mesure nouvelle à l’égard de toutes les publications qu’il paie lui-même ou subventionne.

bibliothèques où ils se trouvent. Il existe déjà en Allemagne un Auskunftsbureau ; je le connais mal, et je ne suis pas le seul \ car on doit communiquer une note descriptive à son sujet au Congrès de Bruxelles ; ignorant les résultats d’un essai, j'hésite à consigner quelques réflexions sur l’idée en elle-même. Les voici cependant.

Dans le désarroi actuel, celui de la France en particulier, l’institution rendrait, sans doute, des services; mais c’est justement ce désarroi qu’il faudrait d’abord enrayer. Cela obtenu, je crois que ce grand office n’aurait guère de clientèle; les lecteurs ignorants s’adresseraient peut-être à lui, quelques-uns du moins, car la plu part satisferaient leur curiosité restreinte en rendant visite à la bibliothèque de leur résidence. Savants et chercheurs, étant donné la nature d’un livre, sauraient presque toujours où le découvrir, et ils se constitueraient eux-mêmes leurs bibliographies. Celles de l’office de renseignements encourraient, je pense, le même reproche que les catalogues méthodiques : elles ne distingueraient pas le bon du médiocre, l’indispensable de l’insignifiant, et le durable de l’annulé; ou ceux qui les dresseraient seraient des spécialistes véritables, au-dessus de ce métier, adonnés enfin à une tâche énorme, très coûteuse et d'une utilité dérisoire1 2.

1. La notice du Dr Fick, Bas Auskunftsbureau lier deutschen Biblio/hehen und seine Suchliste ( ZentralbLatt , XXIV (1907) , p. 347-363) n’est pas assez explicite. Elle fait voir cependant que l’institution rencontre en Allemagne un accueil très favorable; on paraît attacher du prix surtout au fait que voici : un bibliothécaire, apprenant par là que tel ouvrage existe déjà dans plusieurs maisons, se dispense, grâce aux facilités de prêt, de l’acquérir pour la sienne.

2. Il m’est impossible de ne pas songer à ce propos à Y Argus et au Courrier de la Presse, qui ont d’ailleurs plus de raisons d’être. — Je tiens à mentionner encore une idée intéressante de mon collègue, M. Ch. Sustrac ( Une lacune de l'outillage bibliographique : les guides bibliographiques, dans le Bulletin de l’Institut international de bibliographie , 1909). Il souhaite la création d’un annuaire bibliographique, choisi et critique, indiquant les meilleurs livres à consulter sur toutes matières. Je crains qu’il n’y ait dans ce vœu une bonne part d’utopie ; cependant je le crois susceptible de réalisation partielle. Que ce « Bottin » de la pensée - j’emprunte à l’auteur son expression pittoresque — puisse être vraiment utile à tous les savants, j’ai peine a l’admettre ; ils ont besoin d’une bibliographie extrêmement détaillée, supposant un répertoire absolument colossal, très dispendieux par suite et qui trouverait bien peu d’acquéreurs. Par exemple, la seule bibliographie des études grecques couvre tous les ans une bonne cinquantaine de pages compactes, en menus caractères, de la Revue des Études grecques ; et elle ne porte que les nouveautés de l’année, lesquelles sont loin d’englober toutes les questions qui intéressent l’helléniste. Or, que représentent ces études dans l’ensemble des curiosités humaines ? Un compartiment minuscule. M. Sustrac, il est vrai, parle d’un choix ; mais tout choix est arbitraire, et ne sera précieux qu’aux amateurs. Il ne parle également que de livres ; ce n’est pas assez. Dans beaucoup de disciplines, notamment les sciences (au sens français du mot), les progrès et

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