LES CONSTRUCTIONS POUR BIBLIOTHÈQUES ET LEUR AMÉNAGEMENT
Ici se placeront bien des vœux platoniques : d’habitude les bibliothèques sont chez elles et non en location ; à moins d’exiguïté trop évidente, elles ne changent guère de domicile, car on s’effraie de la dépense et des embarras du déménagement1 *. J’envisage les très grands dépôts de livres; les autres se logent au petit bonheur, au hasard des locaux disponibles : un fonds minuscule est souvent à l’Hôtel de Ville, ou relégué dans quelque soupente. Cependant, en toute conjoncture, un fait indéniable ne doit pas être perdu de vue: un amas de papiers s’enflamme très vite et brûle très longuement; c’est, pour les incendies, un agent de propagation de premier ordre. On l’éloignera donc de toute chose précieuse; jamais une bibliothèque ne devra être conservée dans un monument historique. On conçoit une fantaisie de grand seigneur étalant dans une salle du xve siècle son trésor d’incunables, ornant un boudoir Louis XV d’ouvrages du xviii9 siècle, avec reliures de l’époque; c’est luxe privé. Un semblable accord de style entre l’édifice et les objets exposés serait, pour un musée, très heureux. Mais une bibliothèque n’est point un musée, c’est même tout le contraire : dans l’un, des objets immobiles, à voir sans les toucher ; dans l’autre, des objets destinés à un maniement de tous les jours. Un respect mal entendu pour toutes les productions de la pensée a seul fait combiner des édifices au fronton desquels se lit : Musée et bibliothèque. C'est une aberration. On voit d’ailleurs quel intérêt je défends : la bibliothèque, en permanence, est une menace pour le musée ; et ce dernier est le plus précieux : copies à part, il ne comprend que des œuvres uniques ; dans l’autre, en dehors des manuscrits, les pièces sans doubles connus sont d’une extrême rareté.
Il arrive malgré tout, même en France, qu'on ait à construire un bâtiment nouveau pour bibliothèque; une grande ville, décidée à
1. On a communiqué un procédé de déménagement ingénieux au Congrès de 1900
.voir pour le détail, op. ci.t., p. 131—4).
amplifier ce service public, devra le plus souvent s’y résoudre. Elle serait bien inspirée d’agir comme suit: choisir un architecte sans gloire et sans ambitions, ayant renié le corinthien et rebelle au modem style , disposé à entendre les recommandations du bibliothécaire en chef et à admettre que, quoi qu’il fasse, le contenant, son œuvre, n'aura jamais l’intérêt du contenu, les livres. Pas de fresques déroulant l’histoire du livre, pas de bois sculpté, et même, autant que possible, pas de bois du tout 1 ; comme pour une cave à coffres-forts, du fer et du verre, que le feu ne saurait surprendre et qui tiennent peu de place. La pierre, forcément, pour le gros œuvre. Un terrain, suivant les cas, vers le centre de la ville ou dans le voisinage de l’Université; terrain pour la bibliothèque seule, qui n’aurait rien au-dessus ni au-dessous d’elle, ni à côté, que des rues ; mesuré sans parcimonie, car ici mieux vaut l’extension en surface qu’en hauteur. Aspect général de l’édifice : une rotonde pour locomotives ; aux esthètes révoltés on répondra : ce n’est pas le palais d’un prince, c’est un atelier, une usine. Au milieu, une grande salle de lecture ; tout autour, une disposition rayonnante d’armoires à rayons, contenant les volumes. Un seul étage au centre: le rez-de-chaussée, éclairé par en haut; par suite, dans les magasins de livres du pourtour, le moins d’étages que l’on pourra; il ne faut point que les employés gravissent à tout instant des escaliers ; ce serait fatigue et perte de temps; et quant aux monte-charge, ils ne se manœuvrent pas sans bruit. L’emmagasinage des livres à la périphérie convient à un accroissement continu, sans refoulements, et du même coup la recherche des ouvrages demandés devient rapide et très claire pour le public lui-même2.
1. Le bois (certaines essences tout au moins) paraît être, en outre, un moyen de propagation pour une partie des insectes ennemis des livres.
2. Le principe du local distinct est rigoureusement observé en Allemagne (et en Hollande). Je reconnais, par contre, qu’on 11e s’y conforme guère au modèle de construction que je préconise. La nouvelle bibliothèque royale de Berlin (P. Schwenke, Zentralblalt, XXV (1908), p. 1—18) a bien adopté la grande salle de lecture centrale, octogone éclairé par en haut; mais les livres sont massés d’un seul coté du quadrilatère qui l’enveloppe. et sur plusieurs étages. La bibliothèque universitaire de Münster (/</., Zentralblalt , XX III 1906), p. 529-537) est en équerre; de même celle de la ville de Dantzig (O. Günther, ibid., p. 173-182) ; la salle de lecture est à une extrémité de l’équerre, les magasins à l’autre, avec un grand intervalle entre deux. A Giessen (H. Ilaupt, Zentralblalt , XXII (1905), p. 161-170), le plan dessine une sorte de longue carafe; au fond du vase, la salle de lecture, les magasins constituant, le goulot. Voilà autant de dispositions qui me semblent des plus fâcheuses. Je cite des exemples tout récents; Graesel en fait connaître bien d’autres : aux Universités de Bâle ( op . cit .,
ARCHIVES, BIBLIOTHÈQUES, MUSÉES
Supposons un classement méthodique, où les principales sections soient indiquées par des lettres ; au mur de la grande salle, ces lettres, de forte taille, sont marquées à l’entrée de leurs travées respectives. C’est du côté qui le concerne que le lecteur dirige sa demande et reporte les livres avant de se retirer; de là une division très pratique du travail et une manutention réduite au minimum. Question capitale et presque toujours négligée. Pourquoi les lecteurs attendent-ils si longtemps à la Nationale, même quand ils donnent la cote? Parce qu’il y a dans cet immense palais des kilomètres de couloirs \ et que les livres communiqués doivent parcourir un chemin fort long et superflu.
Encore s’agit-il là d’un immeuble déjà ancien ; mais voyez la Sorbonne, dont la bibliothèque est installée depuis moins de quinze ans dans ses nouveaux locaux, dus à un architecte de haute réputation : les livres y sont presque tous enfermés dans deux corps de bâtiments à cinq étages, qui communiquent fort mal; je sais bien que deux monte-charge y fonctionnent ; il n’empêche que des recherches journalières les employés reviennent fourbus. On a oublié que rien n’est pénible comme de longues ascensions ou descentes d’escaliers ; n’importe qui préférerait doubler ses pas au même niveau. Il sera allégué qu’on devait conserver, dans leurs grandes lignes, les plans de la vieille Sorbonne et que ce fut un obstacle à une combinaison plus pratique; preuve nouvelle qu’il faut à une bibliothèque un édifice distinct et fait pour elle. Des retards souvent considérables sont mis par les lecteurs mal informés au compte du personnel, qui n’en peut mais et souffre autant de l’erreur initiale.
J’ai parlé d’une seule salle de lecture, mais j’admets pour les manuscrits, rarement demandés, et les livres précieux, une pièce spéciale à prendre sur les disponibilités du pourtour; de même pour les journaux quotidiens, dans les bibliothèques non scientifiques. On pourrait à cet effet ajouter à la rotonde deux annexes se
p. 110-1) et de Marbourg (p. 113), on semble s’ôtre proposé d’éloigner le plus possible les livres des lecteurs. Leipzig connaît un compromis : la salle de lecture est entourée d’une grande partie des volumes (p. 104-5) ; celle de Strasbourg est assez centrale (p. 106-7). Ce que j’ai rencontré de plus acceptable est la bibliothèque du Congrès à Washington (p. 72-75) : de l’octogone du milieu, réservé au public, partent quatre importantes séries de rais, entre lesquels s’interposent des rangées parallèles aux murs extérieurs, dont l’ensemble forme un carré. Toute grande distance est au moins supprimée.