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SON RECRUTEMENT, SON RÔLE ET SA CONDITION

La maison est construite pour des lecteurs et pour des livres; on pourrait traiter aussitôt des règlements imposés aux premiers, de l'acquisition et du classement des seconds. Mais à tout ceci préside le personnel; en parlant de ce dernier d’abord, nous suivrons l’ordre logique.

J’éprouve un embarras marqué à développer ici ce sujet extrascientifique \ mais du recrutement des bibliothécaires dépend, pour une bonne part, l’utilité des dépôts dont ils ont la charge. M. Réau a louché deux mots de celui des conservateurs de musées; aussi bref, je serais incomplet: il n’avait qu’à enregistrer, approuver, un vœu banal, mais unanime ; je me trouve en présence de controverses ardues et passionnées. D’autre part, supposez une collection de tableaux dont le conservateur disparaît, après l’avoir parfaitement aménagée ; un successeur incapable la maintient telle quelle et, dans d’autres salles, dispose maladroitement des acquisitions regrettables : la valeur de la pinacothèque ne s’accroît pas, mais demeure. Une bibliothèque en stagnation déchoit très rapidement.

Quelles sont les fonctions essentielles d'un bibliothécaire ? Acquérir et classer des livres, renseigner le public. Tout cela suppose des connaissances et des aptitudes, mais lesquelles ? Et comment les constater? Pour classer et cataloguer, il faut de l’ordre et une écriture lisible ; qualités qui n’ont rien d'universel, au demeurant faciles à rencontrer. En France, elles se révélaient naguère chez le postulant au cours d’un stage, fâcheuse institution 1 2. Un

1. Le Zentralblalt y revient souvent et les Congrès internationaux ne le négligent pas.

2. Elle est fâcheuse surtout dans le système français ; le stage existe en Allemagne, mais autrement compris, limité à deux ans, et la titularisation se fait bien moins attendre, car les cadres sont beaucoup plus considérables. Un fait caractéristique, c’est que, dans ce pays, l’augmentation du budget des traitements a précédé celle du budget du matériel. Là, il n’y a pas d 'exploitation (cf. Laude, art. cit .).

examen aussi servait à les contrôler ; mais celui-ci vérifiait surtout la connaissance des règlements et de la bibliographie.

La bibliographie est une science assez récente, qu'a fait naître le développement prodigieux de la production ; elle n'a dans renseignement supérieur qu’une place restreinte ; je parle de la bibliographie générale. Encore celle-ci n’est-elle vraiment enseignée nulle part, pas meme, malgré les illusions de beaucoup d'archivistes, pas même à l'École des Chartes, où, destinée à des érudits, la bibliographie se borne à l’histoire, largement comprise. Son programme est à peu près celui des examens pour bibliothèques, en fait, car rien n’est précisé dans les textes ; on oblige parfois encore les candidats à connaître, de nom et de vue, pour des sciences à côté, des bibliographies si compréhensives que la préparation, l'impression ont demandé des années et que le répertoire, une fois publié, est déjà absolument arriéré et hors d’usage. De tels travaux sont un leurre; quelques bibliothécaires y recourent, les spécialistes presque jamais. Ils aident fort mal à renseigner le public, et ils ne guident nullement le choix du bibliothécaire parmi les offres incessantes de la librairie.

Pour cette dernière fonction, ce que j'appellerais le «recrutement» des livres, on se bornait à compter sur 1’ « intelligence » du fonctionnaire, et on lui en faisait généreusement crédit, car ni travaux personnels ni études spéciales attestées par diplômes n'entraient en considération, et l’on n'a guère vu qu'ils fussent, au seuil ou au cours de la carrière, une cause de préférence.

Je parle au passé ; tout ceci changera, et changera forcément pour quelques bibliothèques, dont les anciennes méthodes d’enrôlement se trouvent abrogées, sans qu’on ait encore rien mis à leur place. L’A. B. F. sollicite une réforme d’ensemble ( et veut des barrières à l’entrée de la profession. Son idée est avant tout de l’interdire désormais aux transfuges de la politique, aux « littérateurs » soutenus de puissantes relations.

Des barrières! Le motet la chose exaspèrent M. Morel. Il y en aura toujours, quoi qu’il fasse, quand ce ne serait que le manque de protections. Il aimerait à installer des poètes en ces emplois, parce qu'ils « aiment les livres» et honorent la maison. C’est une raison un peu vague ; les anecdotes foisonnent, et délicieuses, sur

1. Voir dans le Bulletin de VA. B. F., I (1907), p. 81-90, le lamentable état de situation des bibliothécaires français ; add.pp. 47 sq., 132 sq.

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Leçon te de Lisle bibliothécaire au Sénat ; combien d’ailleurs M. Morel a-t-il à signaler de ces artistes dans les bibliothèques étrangères qu’il prise le plus haut? « Un examen peut barrer la porte aux timides. » S’imaginerait-il que l’absence d’examen la barrera, par exemple, aux attachés de cabinets, que leurs patrons ne savent plus où caser ? Ce ne sont pas les timides qui souffriront vraiment d’un examen, mais les autres, qui redoutent bien plus de concourir que de quémander. Bien des gens ont peine à se libérer d’un souvenir attendri pour les années de gloire de l’Arsenal, au temps de Charles Nodier ; mais la mission des bibliothèques, en 1830, n’était point celle qui leur appartient aujourd’hui, et je suis très persuadé que le don de cet honnête homme de lettres, d’assembler des amis, ne tenait point à la maison où il avait domicile et sinécure ; Mme Récamier n’avait pas besoin, pour enchaîner les hommes illustres, d’empiler des livres dans ses appartements, pas plus que toute femme du monde qui, actuellement, tient un « salon ». M. Morel, dans son paradoxe, accumule les contre-sens : « C’est justement le fait que l’on ait vu là « une carrière » qui a livré aux « épiciers » ces emplois tranquilles, sûrs, bien chauffés. » Point du tout; c’est qu’on y a vu une carrière trop facile pour les fils de famille, possesseurs de quelque fortune, pouvant se contenter de maigres émoluments et les attendre de longues années. Il est révoltant de se dire qu’un bachelier fait l’affaire, même s’il ne connaît pas un traître mot d’allemand. Notre auteur s'emporte avec insistance contre les chartistes ; je n’en suis pas un, et dès lors me sens bien à l’aise pour riposter que, dans le bataillon de médiocrités (ou de gens de valeur qui n’étaient pas in the rig ht place) dont se garnissaient les bibliothèques, les anciens élèves de l’École des Chartes faisaient de très honorables et trop rares exceptions ; c’étaient presque les seuls qui offrissent la garantie précieuse d une culture au-dessus du secondaire. Certes, ils n'étaient pas la majorité ; ils formaient cependant un noyau assez compact. J'en vois très bien la raison.

Les chartistes n’ont point créé (ils en ont seulement profité) la notion de bibliothèque, telle qu’elle est encore répandue en province, et même un peu à Paris : sanctuaire où s’abritent de vieux livres vénérables, à reliures de maroquin gaufré, chargés de miniatures et de gravures sur bois, dont le langage ne parle pas à toute oreille, n’est clair qu’à ceux qui savent l’interpréter et

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deviennent dignes d’en garderie dépôt. Durant de longues années, cette science s’acquit surtout à l’École des Chartes; c’est à elle qu’un jeune homme, en qui s’éveillait le bibliophile, demandait spontanément le baptême et l’initiation ; il fallait d’ailleurs que le néophyte eût des moyens de vivre, car devenu prêtre du livre, il était rétribué comme un prêtre, fort mal, et ne pouvait recueillir aucun casuel. Cette notion, aujourd'hui risible, des bourgeois d’il va soixante ans s'explique d’ailleurs à merveille : on imprimait déjà beaucoup sur les matières étudiées dans cette école, sur l’histoire et ses prolongements : la vieille littérature, les monuments du passé. L’enseignement supérieur n’existait que de nom ; même chez ses représentants les plus distingués, il gardait la forme oratoire ; les sciences exactes, alors si réduites, appelaient des laboratoires avant tout. Actuellement toutes les sciences ont forme livresque, au moins pour une part. Les bibliothèques ne peuvent plus se borner à la menue curiosité; les dilettantes n’y suffiront pas; il faudra aussi des hommes nouveaux, j’en tombe d’accord avec M. Morel; mais gare à leurs exigences !

Tout récemment, on faisait d’une façon uniforme ses débuts au service des bibliothèques par un stage non rétribué1, de durée variable — plus de dix ans parfois — et qui devait être ininterrompu ; stage précédé ou suivi d’un examen; à la longue, par le hasard d’un décès ouïe départ d'un écœuré, on arrachait une rétribution de misère à la condescendance des bureaux. Des décrets avaient bien fixé l’échelle des appointements; fixation théorique : bon nombre étaient maintenus fort en deçà sous ce prétexte commode : « Il n’y a pas d’argent »; c’est merveille que le Conseil d’État n’ait jamais été invité à en connaître. L’Administration chassait aisément les scrupules : « Dans les bibliothèques on ne fait rien. . . » . C’était vrai sous l’Empire.

De notre temps, il y a de la besogne, ne lut-ce qu'en raison du dépôt légal et des dons de l’État. Et puis les travailleurs ont besoin delivres; sous leur poussée, des crédits d’achats supplémentaires ont été obtenus dans quelques maisons ; le travail s’est accru, le

1. Je ne puis répéter ici ce que j’ai écrit ailleurs [Bulletin de VA. B. F., I (1907), p. 91-95; add. J. Gautier, ibid ., III (1909), p. 28-31) sur cette condition absurde, injuste et démoralisante. Il s’agit de Paris et des Universités ; pour le reste, il y a naturellement bien des régimes; certaines bibliothèques de petites villes demandent à leurs préposés deux heures de présence dans la semaine ; en pareil cas, la gratuité elle-même n’a rien de choquant.

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personnel beaucoup moins ; comme on n'en exigeait pas plus de lumières que jadis, on n’a point embelli sa condition, dont les progrès sont même retardés par une hiérarchie savante : toute une série de degrés, avec délais minimums. Aucune émulation d’ailleurs : on n’avance guère qu’à l’ancienneté. « Triomphe des gâteux », dit M. Morel. — Sévère, mais trop juste. Lui-même, certes peu avide, insinue : « Franchement, 3,000 francs à Paris, ce n’est pas trop demander. » On plaint le sous-lieutenant qui, majeur de la veille, y gagne davantage et n’est pas plus occupé ; par contre, on citerait les bibliothécaires qui atteignent à ce chiffre avant leurs trente-cinq ans, et d’autres, à cet âge, en sont encore à 1200. Il n’est donc possible de les prendre que dans les lettres, les disciplines qui ne « rapportent » pas. Mais mieux vaudraient des représentants plus nombreux des autres catégories. Voilà une grande bibliothèque riche en livres sur les sciences appliquées ou la médecine opératoire; M. Morel voudrait un ingénieur, un chirurgien ; qu’il les procure ! car dans l’année le premier recevra l’équivalent d’un mois de salaire industriel, le second le prix d’une petite opération ... Au fond, cette censure serait juste, si elle ne récriminait sur le présent et le passé ; qu’on en tienne compte pour l’avenir.

Il faudra en résumé un effort pécuniaire, comme pour les acquisitions de livres, mais moins considérable qu’on ne croirait peut-être. Accroître le personnel ne sera pas toujours nécessaire, surtout s’il est mieux recruté et son travail mieux réglé. M. Morel relève triomphalement que la Nationale, à la comparer avec le British Muséum, compte trop de fonctionnaires et pas assez de gens de service. Il oublie que le British a terminé son catalogue imprimé avec un supplément); l’autre a seulement ébauché le sien ; d’où, pour ses fonctionnaires, un surcroît écrasant : confection même du catalogue et recherches de cotes pour les lecteurs; de plus ils sont occupés, grâce au dépôt légal, à cataloguer longuement de pâles niaiseries, dont le British s’exonère. Enfin, dans presque toutes les bibliothèques, il conviendrait d’opérer diverses réformes, que je proposerai plus loin, de supprimer quelques formalités oiseuses, sans raison d’être plus avouable que le désir de se garer du public. Gomment ne pas convenir aussi que, dans un personnel mai choisi et mal traité, on compte toujours des unités de très faible rendement et de médiocre exemple? La réforme souhaitée en réduirait le contingent.

Cette réforme sera difficile à accomplir san:fp'ovoqner quelques froissements; l’expérience en est déjà faite. LA. B. F,, avàilvoté un projet favorable au concours unique, sans aucun privilège ou dispense pour les archivistes-paléographes. Aussitôt protestations furieuses, démissions coup sur coup1. Privilège? Allons donc! Simple usage d’un droit, prétention à des postes pour lesquels on est, avant quiconque, désigné! — Je ne voudrais contrister personne; mais, pour certains services de bibliothèques, un archiviste est sans compétence; l’étude approfondie du moyen âge français ne confère pas l’omniscience ; elle n’introduit pas naturellement même au seul classement des livres de médecine ou de géologie, pas mieux de ceux d’histoire orientale ou de philologie classique. On parle d’un concours unique, et vous voulez y échapper? Quel rang d’admission recevrez-vous de plein droit ! En tête ou en queue? Vous êtes fins connaisseurs en livres vieux ou rares, mais ceux-ci sont presque tous catalogués; pour les derniers entrés, un chartiste sur dix fonctionnaires suffira.

A vrai dire, je n’aimerais guère le concours unique, et je ne conçois pas une science — ou un art? — de la bibliothéconomie, partout la même2. Un bibliothécaire du Muséum d’histoire naturelle n’a que faire de Potthast ou des répertoires d’Ulysse Chevalier. J’établirais avant tout une démarcation : bibliothèques pour savants, bibliothèques pour le grand public. Ces dernières seront en majorité: municipales : quelques-unes classées 3, c’est-à-dire soumises à un contrôle de l’État, pour leur importance passée ou leurs raretés ; à l’égard des bibliothèques entièrement libres, force sera bien d’abandonner aux communes le choix de leurs agents. Dans ces cabinets de lecture agrandis, j’ai idée qu’il faudrait plutôt des hommes doués de qualités administratives, flairant les goûts des lecteurs et sachant les servir promptement. Mais, en général, dans les bibliothèques de travail au moins, partout où il y aura pluralité, on ferait bien de varier les compétences.

Varier les compétences! Voilà ce dont on s’est, jusqu’ici, fort peu

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