FORMATION ET ACCROISSEMENT DES COLLECTIONS
D’une façon générale, on ne peut concevoir que deux principes d’enrichissement: don ou achat. Mais l’un et l’autre sont susceptibles de modalités diverses, que nous allons examiner successivement, nous plaçant en première ligne au point de vue des bibliothèques françaises.
Le dépôt légal. — Après longues réflexions, je ne suis point arrivé, sur cette institution, à une opinion définitive. On sait ce que ces mots désignent : tout imprimeur établi en France doit déposer deux exemplaires de tout ce qui sort de ses presses : l’un est destiné à la Bibliothèque Nationale, irrévocablement; l’autre, suivant le sujet du livre, va à l’une des trois bibliothèques publiques de Paris (Arsenal, Mazarine, Sainte-Geneviève), à moins qu’il ne soit retenu par quelque administration. J’ai, plus d’une fois, au Ministère de l’Instruction publique, pris part à ce laborieux dépouillement : un dixième environ des papiers amoncelés sur une longue table paraît, à première vue, mériter quelque intérêt; pour le reste, on manie des palmarès, des scénarios de cinémas écrits à la machine, des affiches de ventes aux enchères dans un lointain village des réclames commerciales ou électorales, des catalogues de pharmaciens, de nouvelles éditions, d’ailleurs immuables, des catéchismes de chaque diocèse, des itinéraires de chemins de fer à prix réduits, des douzaines de tirés à part faisant double emploi avec le périodique ou la collection dont ils proviennent, etc...1. Mes collègues et moi en laissions une bonne part, et sans remords. Mais la Nationale doit tout prendre et tout inventorier. Fière besogne. Des bibliothèques ainsi « enrichies » ne manquent pas de pièces et de brochures. En Angleterre, c’est plus simple : le Britisb Muséum et quelques autres bibliothèques du royaume ont un droit de réclamation sur tous les imprimés qu’ils tiennent à posséder; on
1. En Espagne, depuis 1896, le dépôt légal encombre pareillement de non-valeurs la Bibliothèque Nationale de Madrid. Môme inconvénient en Suède.
comprend que leurs fonctionnaires puissent être moins nombreux que les nôtres. Et je ne parle pas de nos commis de préfectures qui timbrent et chargent d’un numéro d’ordre les affiches d’une feuille et les brochures de quatre pages. Ne serait-il pas plus économique de renoncer au dépôt légal ?
L’intérêt de police qui l’a fait instaurer demeure; et on ajoute : Là est le point de départ d’une bibliographie de la France. Sans doute, mais l’utilité en est discutable ; le contenu des livres importe surtout, bien moins la liste scrupuleuse de tout ce que notre pays a imprimé Des documents qui paraissent aujourd’hui sans valeur en auront peut-être une capitale dans dix ans; je le veux bien; pourtant les imprimés ne sont pas seuls dans ce cas, et on renonce gaiement à conserver bien des lettres et notes manuscrites. On invoque enfin l'utilité du dépôt pour la propriété littéraire; ne suffirait-il pas de déclarer les chiffres de tirages?
Évidemment il y a le pour et le contre; encore faut-il noter que la loi est mal appliquée : le chiffon méprisable ne manque pas, mais trop souvent l’ouvrage de luxe à planches n’est pas déposé, car le législateur n’a prévu aucune sanction efficace. Peut-être au moins devrait-on débarrasser l’immeuble de la rue de Richelieu en reportant en banlieue les futilités, en particulier le fatras des quotidiens de province; pourquoi même garder ceux-ci à Paris? Si chaque département conservait un exemplaire des feuilles de chou qui y paraissent, ce serait très suffisant. On se rapprocherait ainsi du système italien, où le dépôt est régional ; en Allemagne, un certain nombre d’Universités reçoivent de même les ouvrages imprimés dans leurs ressorts respectifs. Cette méthode aura toujours des adversaires en France, pays centralisé. Du moins, il y aurait tout profit (politique à part) à imiter la Bavière1, où l’envoi direct aux bibliothèques, sans intermédiaire préfectoral, produit ces résultats : pas de retards, pas de « fuites », et moindres frais 2.