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ouverts de toutes parts à la production de Roubaix. Je ne parle pas des expéditions directes qu'il faisait à Douai, Cambrai, Valenciennes. Rien d'étonnant non plus à ce que ses tissus s'écoulent dans les Pays- Bas, (1) en Hollande (2); mais c'est l'Espagne encore qui s'ouvre à elle, et, au loin, ses colonies des Indes et d'Amérique (3).
Le commerce avec cette clientèle lointaine se faisait par Lille. Il semble bien que les commissionnaires de Lille n'étaient au début que de simples consignataires qui avaient pour mission de vendre et tout au plus ensuite de faire diligence pour assurer le paiement de la marchandise livrée. Leur irresponsabilité rendait leur concours dangereux.
Aussi des requêtes furent-elles présentées par les manufacturiers au magistrat et des mesures furent-elles prises pour qu'ils fussent astreints à certaines obliga-
tions, soit vis-à-vis de leurs acheteurs {1}, soit aussi
vis-à-vis des industriels pour le compte de qui ils se
seraient entremis (5).
@) En 1720, requête tendant à obtenir du Conseil privé de Bruxelles, la levée de l'interdiction faite pour les Pays-Bas autrichiens, de recevoir des marchandises de la France, même de la Flandre française.
(2) Archives de Roubaix, H. H., 48.
(3) Archives de Roubaix, B. B, 16. Modèle ou questionnaire pour la paroisse de Roubaix (1726).
(4) Archives communales, H. H, Tter, N° 4. Ainsi ne pouvaient-ils vendre aux étrangers, qu'au comptant ou par lettre de change.
(5) Règlement de la manufacture, fo 119.
Cette intervention des marchands lillois peut faire naitre une objection. Est-ce vraiment grâce à la qualité de sa fabrication que Roubaix à joui d’une clientèle aussi nombreuse et aussi étendue? Ou, au contraire, n'est-ce pas parce que le commerce de ses étoffes, confondu par les circonstances avec le commerce des étotfes de Lille, bénéficiait de leur réputation ? Ce serait une erreur de le croire.
Il est vraisemblable d’abord que les marchands Hllois ne manquaient pas d'établir vis-à-vis de leur clientèle, entre leurs marchandises et celles du plat pays, des distinctions à leur avantage. Mais surtout, les témoignages ne manquent pas qui mettent en relief les qualités spéciales des tissus de Roubaix et qui nous font connaître la vogue dont ils jouissent.
Le 27 Juin 1675, le magistrat de Lille écrit «qu'il ne se fait pas dans celte ville tant de négoce pendant un mois qu'auparavant en huit jours » (1), tandis qu’en 1683 l'Intendant Le Pelletier constate que la manufacture de Roubaix (2) est prospère et qu'on y fait des étoffes plus belles qu'à Lille; il recommande à son successeur de tenir la balance égale entre ces intérêts rivaux. Encore, à cette époque, en 1684, signale-t-on
(1) FrammerMonT, IListoire de l'industrie à Lille, p. 88.
(2) Il cite aussi celles de Tourcoing et de Wattrelos. LE PELLETIER DE Souzx : « Instructions que je dois donner à M. Breteuil, en luy remettant l'intendance de Flandre, au mois de décembre 1683. » (Bulletin de la
Commission historique du département du Nord, p.434 et suiv ,t X),
à Lille 1161 métiers en activité; en 1694 leur nombre sera réduit à 562. Il ne sera plus que de 396 en 1697! (1) Et voici, en 1698, ce que dit, de Roubaix, l’Intendant Dugué de Bagnols (2) : « Les bourgs de Roubaix et de Tourcoing sont les plus considérables pour les différentes étoffes de laines. La commodité que les babitants y ont de joindre quelque labour avec le travail de leurs maisons leur donne le moyen de subsister plus aisément que dans les villes fermées, et cela y contribue non seulement à faire fleurir ces manufactures, mais aurait par la suite ruiné celle des villes, si on ny avait apporté du remède en réservant aux villes la fabrique de plusieurs étoffes qu'il n’est pas permis de faire à la campagne ».
I faut être prudent dans le choix des propos exprimés par les roubaisiens sur leur propre compte et sur les déductions à en tirer. Mais on peut en citer quelquesuns. En 1697, ils disent de leur fabrique que le mérite en est reconnu dans les lieux les plus reculés de la terre (3). En 1762, ils réclament à leur profit le bénéfice de l'arrêt de cette date qui avait proclamé dans toute la France la liberté de la fabrication. Ils disent : « Les fabricants de Roubaix, inventeurs et
@) Fcammermoxr. Histoire de l'industrie à Lille, p 90.
(2) Mémoire de DuGué pe BaGnozrs, en 1698, ex-intendant de la Flandre wallonne. Bulletin de la Commission historique du département du Nord, p 434 et suiv.
(3) Archives communales, H. H., 48, No 40, 1697.
artistés au point que nul ne saurait les égaler, trouveront enfin l’occasion propre à faire valoir leur industrie et leurs talents. Les privilèges pour les Calemandes dont jouissait Roubaix, étaient aussi accordés à Lille, Lannoy et Tourcoing, mais on préférait celles de Roubaix parce qu’elles étaient mieux travaillées et beaucoup plus belles (1) ».
Et un contemporain, cité par M. Klammermont (2), et qui n'est pas suspect, à en juger par la conclusion de l'extrait reproduit, authentifie ainsi l'affirmation des intéressés : « On ne peut exprimer à quel point » l'industrie, l'intelligence et le goût du travail sont - portés dans plusieurs bourgs de la châtellenie et » surtout dans celui de Roubaix. L'arrêt qui publie » la liberté de commerce n'a été publié en Flandre
+ que le 3 septembre 1764 et, depuis ce court espace
» de temps, les fabricants y ont établi plusieurs nou- » veaux métiers. Ils ont fait venir d'Angleterre des » échantillons de toutes sortes détoffes dont ils » ignorent même le nom; ils les imitent déjà assez » bien et ils espèrent accroître et étendre extrème- - ment leur commerce. Rien de tout cela ne se fait » à Lille ». Et l’auteur d'ajouter : « Mais il faut » hésiter longtemps avant de meltre à exécution un » arrêt dont le premier effet serait d'appauvrir et
@) FLamMERMONY, p. 101.
(2) P. 101, Histoire de l'industrie à Lille,
» de dépeupler une des plus grandes villes de la » France ».
Enfin, les procès que Lille n'a cessé d’intenter à Roubaix, en disant la crainte qu'il lui inspirait, sont le témoignage historique le plus concluant que Roubaix puisse invoquer pour établir son ancienne
réputation.
L'avenir devait donner raison aux craintes de Lille.
L'industrie de la laine, était ruinée chez elle à la fin de l’ancien régime. Elle fleurit depuis ce temps à Roubaix. Après avoir pendant plusieurs siècles lutté contre la cité, le bourg s’est substitué à elle.
Si la ville a été vaincue par le village, c’est que, pendant trop de siècles, au lieu de se renouveler, elle s’est bornée à défendre ses monopoles ; à s’enfermer et à s'endormir dans leur sécurité.
Roubaix, au contraire, ne cessait de développer sa fabrication, d'en multiplier la diversité. Il avait élargi d'abord les limites des concessions qui lui furent attribuées. Bientôt il sortit de ces concessions, progressivement et hardiment, au mépris, déguisé d’abord puis ouvertement affiché, du système des privilèges. Ainsi se développèrent peu à peu ses qualités d'initiative et d'ingéniosité. L’attitude de Lille en fut le stimulant continuel.
Assujetti par force aux formalités corporatives, nous
avons vu comment Roubaix sut en atténuer les inconvénients.
En même temps, il comprit le parti qu'il pouvait tirer des règlements de fabrication, gênants dans leur application mais qui pouvaient être si utiles et peut-être indispensables, en raison du régime industriel, au regard de la consommation :
« Se tromperait qui croirait que nous demandons la liberté de fabriquer toutes sortes d’étoffes sans être astreints à aucun règlement ; nous ne voudrions point de liberté à ce prix, persuadés que nous sommes que notre manufacture ne s’est accrue que par une exacte exécution des règlements » (1).
Les étoffes de chaque manufacturier portaient, devant la clientèle, le sceau commun de la corporation. Solidaires les uns des autres, les artisans de Roubaix voulaient faire honneur à leur marque de fabrique. Nous avons vu quelles précautions ils prenaient avant de l’apposer. Ils doivent sans doute, en effet, à leur égarderie le meilleur de leur réputation.
Ingénieux, opiniâtres, ils firent preuve aussi de bon sens et de probité. On peut bien dire que leur prospérité fut la fille de leurs propres œuvres.
(1) Archives communales, HH, 46, N° 94.
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