ELA
À chaque fois qu'une étoffe nouvelle sortde Roubaix, elles élèvent leurs protestations. Vers 1608, Roubaix avait entrepris la fabrication des bourats et futaines Lille voulut s’y opposer. Mais Roubaix dressa alors vis-à-vis d'elle la ligue défensive des quatre baïllis hauts justiciers de la Chätellenie auxquels ne manque pas de se joindre le remuant chapitre de Saint- Pierre (1). La fabrication des bourats et futaines fut permise par le Conseil d'Etat.
En 1628, Roubaix à entrepris la fabrication des satinés damassés + tant unis que à fleurs -, et pour y être officiellement autorisé a adressé une requête au au roi d'Espagne. Lille et Tournai interviennent. Ce fut sans succès, car, en 1634, les comptes des égards révèlent qu’un droit de scel a été touché par le roi et le seigneur sur les damassés.
En 1669 Lille est réunie à la France. La clientele se restreint; l'Espagne et les Indes Espagnoles se ferment presque complètement. Lille, aux aboiïs, prétend interpréter certains articles de la capitulation comme une interdiction de la fabrication dans le plat pays. Mais cette fois ce ne sont plus seulement le; manufacturiers qui s'insurgent contre cette exorbitante prétention. L'émotion gagne tous les habitants, et l’on voit
(1) Enclavé dans le territoire de Lille et célèbre surtout au Moyen âge par ses démêlés avec Lille, en matière de juridiction. (FLammermMonT. Lille et le Nord au Moyen âge).
ET
les pasteurs des trois districts de Roubaix, Tourcoing et Wattrelos s'élever de concert contre cette menace d'interdiction et signer une protestation collective. Le retrait de la fabrication c’est la ruine, c’est ia désertion d'au moins neuf à dix mille manans vers la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne où ils sont désirés et où ils feront assurément naufrage dans la foi fi). La manufacture de Roubaix put encore détourner le coup. Lille, lassée d'une lutte dans laquelle elle n’était pas heureuse, allait être près d’un siècle sans la menacer à nouveau dans son existence.
Elle n'avait point cependant abandonné sa querelle. Elle n'allait plus pendant un certain temps barrer ouvertement la route à l’industrie des campagnes. Au moins allait-elle la lui semer d'obstacles.
Un peu après 1669 elle essaie de faire restreindre les concessions de Roubaix à la fabrication des damas. Mais en 1671 l’Intendant de Flandre, sur les instructions du roi, prend parti pour le bourg
Ce n'est point d’ailleurs que les intendants, si leur esprit fut généralement libéral, fissent preuve, en faveur du plat pays, d’une bienveillance plus grande qu’à l'égard de Lille. En 1683, l'Intendant Le Pelletier de Souzy, dans des instructions qu'il laissait à son successeur, Constate que les manufactures de Tourcoing,
(1) Archives de Roubaix, H. H., 13. V. aux pièces justificatives le texte latin de cette pièce.
NE
Roubaix, Wattrelos sont prospères, qu'on y fait des étoffes plus belles qu'à Lille et il lui recommande de s’efforcer de tenir la balance égale entre ces intérêts rivaux.
Vers le même moment, lalle s’avisait d’un autre moyen. Roubaix, jusque-là, s'était surtout occupé de fabrication. Il teignait à Lille ses damas écrus. Quelle aubaine! On n’a pu l'empêcher de fabriquer ; on va lui refuser de teindre ses étoffes. Elles n’entreront plus à Lille. Roubaix les envoya à Gand et à Amsterdam et s’en trouva bien. Cependant, un arrêt du Conseil d'Etat, le 28 août 1671, interdit cette exportation. I fallut de nouveau s'adresser à la ville, qui, cette fois, le 17 juin 1697, accepta de recevoir les étoffes mais en les grevant d’un droit de plomb.
Au nombre des étoffes dont l'entrée fut ainsi autorisée, l'arrêt en énumérait un certain nombre dites « manufactures étrangères » dont Roubaix n'avait entrepris qu'en hésitant la fabrication. C'était une concession indirecte de Lille. IL s’empressa d’en profiter.
Quelques années après, Lille devait exiger que, sur certaines des étoffes, le droit fût porté au double. Mais c'était par trop manquer de mesure! Roubaix décida de s'adresser à la justice, avec l'appui du prince de Soubise et des quatre haut-baillis de la Châtellenie. Le Conseil d'Etat, dans un arrêt du 9 mars 1728, fit « trés expresses défenses aux sayetteurs et bourgeteurs de Lalle d'exiger aucun droit sur les calmandes
apportées du bourg de Roubaix et de ses dépendances dans ladite ville pour y être teintes, apprêtées ou vendues en gros, à peine de concussion (1). =
Plus tard, Roubaix sera autorisé à faire lui-même toutes teintures et apprêts, et ses éloffes ne porteront plus, sous aucun prétexte, le plomb de Lille.
En 1728 encore, Lille avait prétendu que certains villages du dictrict manufacturier de Roubaix n'avaient point le droit de participer à la concession faite au bourg. Mais Croix et Wasquehal répondirent en invoquant avec succès une coutume immémoriale.
Enfin, en 1762, les prétentions de Lille vont se reproduire avec une intensité quon n’a point encore rencontrée jusque là. Un arrêt du 7 septembre de cette année accordait à tous les habitants des campagnes et des lieux où 1} n'y avait pont de communauté, la liberté complète du travail (2). On l’adressa à l'Intendant de Flandre le 7 octobre, pour qu'il le publiât dans cette province. L’Intendant n’en fit rien et, le 5 novembre, se borna à présenter certaines observations que l'arrêt lui suggérait. C'était en différer d’autant la publication. Lille, qui faisait démarches sur démarches,
réussit à l'ajourner encore. Enfin, en 1763, les Rou-
(:) Archives de Roubaix, H. H,, 21.
(2) La formule de l’arrêt consiste à proclamer « le maintien aux habitants des campagnes. de filer toute espèce de matières et fabriquer toutes
sortes d’étoffes ( LEVASSEUR, op. citat., t. IT, p 556).
M pu
baisiens vinrent à bout de décider l’Intendant du Commerce à donner l’ordre d'y procéder.
L'intendant de Flandre se déroba de nouveau par le moyen d’une nouvelle réponse, et ce n'est que sur une troisième sommation, le 3 septembre 1764, qu'il publie l'arrêt. Agitation de Lille : nouvelles députations, envoi de mémoires, emploi surtout de « poussière d'or » (1. Mais on put espérer que cette agitation serait vaine. Le 13 février 1765, l'arrêt du 7 septembre 1762 était adressé au Parlement de Douai pour l’enregistrement On l'enregistre et il allait être publié par le Parlement le 22 juillet, quand, brusquement, voici que la Cour enregistre un autre arrêt, celui-ci de surséance. De septembre 1764 à juillet 1765, l’industrie avait été libre dix mois, il fallut encore attendre le 31 avril 1776, pour obtenir la révocation de l'arrêt de surséance. La liberté de fabrique était enfin acquise à la Flandre.
Ce dernier acte de la lutte séculaire entre Lille et la campagne vit se reproduire de part et d'autre tous les arguments invoqués depuis trois siècles dans tous ces différends dont nous avons relaté une partie. Il est intéressant de les résumer.
L'une des premières raisons invoquées par la ville
fut que Roubaix n'avait ni corporation ni égards, que
(1) Lettre de Ducrrasreau DE ViLLERMONT, procureur syndic de Lille, cité par M. FLamMERMoNT : L'industrie à Lille, p. 99.
"sou
sa liberté serait donc excessive et toucherait à la licence et qu'on y pourrait abuser, faute de surveillance, les simples gens et étrangers. Ainsi déprécieraiton toutes les marchandises du pays, d'autant que la campagne ne se faisait pas scrupule de contrefaire les marques des bonnes villes.
En même temps, déchargée d'impôts et se fournissant à meilleur compte vivres et demeures, la campagne fabrique et vend à vil prix; elle consomme toutes les matières premicres et les villes n’en trouvent plus qu'à des prix excessifs.
Quel regret qu'il en soit ainsi! Car Lille est le rempart de la France et contribue à la splendeur de l'Etat : « La gloire de cette capitale éclipsée couvrirait d’un sombre nuage toute la province de Flandre. :
Enfin, c’est l'intérêt du pays que les fabricants s’abritent dans les murs des villes. Car les guerres continuelles qui bouleversent les campagnes flamandes auront vite fait d’y ruiner les manufactures.
Autant de prétextes, autant d'erreurs !
Les fabricants de Roubaix devaient, dès 1554, se constituer en corporation. Nous verrons ce qu'était cette corporation, ses égards, son scel. Il ny en eut pas de plus vigilante et de plus scrupuleuse dans la confection et dans la livraison de ses produits.
Quant aux charges, elles ne manquaient pas plus à Roubaix qu’à Lille, ne füt-ce qu'en raison des innombrables procès que la ville le forçait à soutenir.
Aie
La lutte était donc égale. La ruine de Lille ne semblait pas plus à craindre que celle de tant d’autres villes dans les provinces où la liberté et l’industrie florissaient de concert.
L'expérience prouvait bien, d'autre part, que les dévastations des guerres n’empêchaient point à la campagne le développement des manufactures. Et, au surplus, la sollicitude de Lille, sur ce point, a bien quelque raison d’étonner.
Les réponses de Roubaix sont consignées dans plusieurs longues requêtes. Il fait valoir que dans les villages de la châtellenie, innombrables étaient les personnes vivant du stil de bourgeterie et qu'il n'y avait nulle raison de les exclure des concessions ; qu'elles possédaient les moyens d'acheter elles-mêmes leurs matières premières ; qu'elles n'étaient donc point obligées de se livrer, pour le compte des tiers, à un simple travail à façon (1) qui avilirait le prix de la main d'œuvre.
Il faisait remarquer, en outre, qu'à côté de l'intérêt particulier des producteurs on devait considérer celui de la clientele et ses préférences ; que les bourats des champs, par exemple, étaient plus recherchés par les marchands d'Anvers que ceux de Lille. Occuper des ouvriers, n’était-ce pas d’ailleurs les retenir au pays ?
(1) Archives de Roubaix, H. H, 12,
ee à) RES
Ils n'eussent pas eu plus de « gagnage » en ville (1).
Les particuliers ou la corporation s’imposaient de nombreux sacrifices d'argent pour subvenir aux frais des proces. En 1669, la dépense s'élève à 1745 livres cinq sous, pour le procès contre Lille, joint à un autre moins important contre Tournai. Trois taxes successives sont établies sur le pied de chaque métier. Dans presque tous les comptes annuels présentés par les égards, les dépenses dépassent les recettes et on constate que la plus grosse partie en est consacrée à acquitter les revenus ou à procurer l'amortissement des emprunts faits pour la défense de la manufacture.
Parfois, les roubaisiens ne se contentaient pas de la voie lente des argumentations, des démarches, des procédures. Il se faisaient justice eux-mêmes. Le sang wallon, proche du sang flamand, ne parvenait point toujours à se maitriser.
En 1621, les maitres bourgeteurs de Lille vinrent à Roubaix « pensant défendre et d'apporter (2) les tripes de velours de ceux de Roubaix. Mais iceux les en chassérent et ils furent en grand danger de perdre la vie. » L'huissier du Grand Conseil, chargé de la
(1) Procès de 1608. Mémoire en réponse au besogné du magistrat de Lille (Archives de Roubaix, H. H , 12).
(2) Emporter.
ER y
confiscation, ne s’en tira qu'à « playe ouverte et sang coulant + non sans avoir mis « la main au pistolet, le cocquelet abattu >. Le bailli avait bien envoyé un sergent pour le pro éger, mais les manans de répondre :
« Le bailli ne nous norira point! :
CHA EMLERE, LIT
Limitations! dans l'attribution des privilèges. — Les formalités corporatives à Roubaix.
— Rapports des maîtres et des ouvriers.
Nous avons dit que les privilèges allaient rarement sans conditions restrictives.
La première sorte de conditions auxquelles ils sont soumis et que nous avons appelées conditions d’attribution, déterminaient le territoire dansles limites duquel devait s'exercer le privilège et les personnes qui étaient appelées à en jouir.
Les manants de Roubaix ne pouvaient à l’origine se livrer à la fabrication des draps que dans l’intérieur du bourg. Des limites très précises leur sont assignées à cet effet dans une ordonnance des gens de lois, en date du dernier jour de juin 1554. Progressivement, on se relâcha de cette rigueur et l'on n'exigea plus la résidence « dans l’enclôture des haies ».
En 1609, le district manufacturier de Roubaix est étendu, par l'ordonnance des archiducs Albert et Isa-
ÉRADES
belle, à Marcq-en-Barœul, Croix, Wasquehal, Flers et Hem (11.
Le droit de fabrication ne s’étendait pas sans exception à tous les sujets de la communauté. Ils devaient, pour y accéder, justifier d’une certaine préparation, passer par certaines épreuves : l'apprentissage, le chef-d'œuvre, etc.
Sans doute, nous l'avons dit, on concevait fort bien que des concessions fussent accordées sans ces conditions. Ainsi, le premier privilège de 1469 n'est soumis à aucune condition particulière. Mais le cas est exceptionnel.
La fabrication, lente au début, s'accélère, Roubaix aborde des genres différents de ceux qu'il a d’abord entrepris. Lille aussitôt d'intervenir !
C'est sans raison que les manants de Roubaix disent : « que le labeur champêtre (n’est) suflisant pour les entretenir... Ce n'est que depuis peu de temps qu'ils se sont ingérés de faire des tripes de velours... Si on les laisse continuer, cette ville (Lille) pourra se dépopuler, non seulement parce que... mais parce que les manants de Lille se retireront audit Roubaix, tant pour ‘fouvrer à leur plaisir jours et nuits, sans être soumis à apprentissage, chef-d'œuvre ou autres charges, que pour avoir à meilleur marché
les vivres et loyers des maisons et être exempts des
G@) H. H., 12, No 6,
ts —
impôts qui se lèvent audit Lille. Joint à cela que Roubaix n'ayant pas d’égards” on y pourra commettre des fraudes en largeur, longueur et qualité et abuser ainsi les sinples gens et étrangers ».
Malgré cet habituel et assez transparent prétexte üré de l'intérêt du consommateur, comme on conçoit bien que l’'égoïsme tout seul fut parler la ville de Lille! C'est sa fortune qu'elle entend sauvegarder en imposant à Roubaix la corporation, le chef-d'œuvre, l’apprentissage, comme des entraves, des «charges » et elle ne s’en cache pas. Si elle ne peut obtenir que Roubaix soit privée du droit de fabriquer des tissus, qu'au moins il connaisse ces charges et ces ertraves.
Le conseil privé du souverain, le 6 novembre 1553, prescrivit à Roubaix l'établissement d’'égards jurés et, le 12 mai 1594, une ordonnance de Charles Quint organisait les manufacturiers en corporation.
I n’est pas bien certain que Lille avait prévu cette solution. Sans doute savait-elle fort bien que linstrument corporatif n'aurait pas entre les mains des roubaisiens la puissance restrictive qu'elle prenait l'air de lui attribuer. Elle escomptait bien plutôt que Roubaix serait déchu de ses droits. hi
Quoi qu’il en soit, les privilèges maintenus à Roubaix n'allaient désormais appartenir, apres les épreuves successives du temps et de la pratique, de l’apprentissage et du chef-d'œuvre, après le versement des