III. — L’ère de la désorganisation
La Réforme acheva la décomposition de l’unité du monde médiéval préparée par les bouleversements politiques des siècles précédents. Puis, les grandes guerres de coalition européennes remplacèrent les petites guerres du moyen-âge. Qui pourrait estimer ce que la civilisation a perdu par les guerres de Trente Ans, de la Succession d’Espagne et de Sept Ans et par les campagnes de Napoléon ? Les sacrifices militaires de Louis XIV ont-ils profité â la France dans la mesure oû ils ont nui à l’Allemagne ? N’est-ce pas, au contraire, dans les dettes écrasantes amoncelées par Louis XIV pour soutenir ses guerres, que l’on doit chercher l’origine première de la Révolution de 1789, dont la France subit encore aujourd’hui les conséquences ? Mais il y eut quelque chose de plus fâcheux encore que les dommages directement causés par la guerre. La pensée humaine se ressentit du changement des faits extérieurs. Le moyenâge était persuadé comme d’une chose toute naturelle que le règne de la paix est conforme â la volonté de Dieu. Plus lard naquit, au contraire, dans l’esprit des hommes l’idée que la guerre est un phénomène naturel chez les peuples civilisés, un fait auquel l’on ne peut se soustraire, qu’elle est même un bien et un élément de l’ordre établi par Dieu en ce monde.
Après l’abdication de Charles-Quint, la lutte continua entre les Habsbourgs et les Bourbons pour la fondation d’une monarchie universelle, et Henri IV se préparait, l’année même de sa mort, à disputer auxHabsbourgs la couronne impériale. Plus tard, Louis XIV s’efforça de la conquérir en même temps que l’empire du monde. Ses efforts furent vains ; ils se brisèrent contre l’idée de l’équilibre politique, que Laurent de Médicis avait mise déjà en application en Italie, et que les grandes puissances européennes s’étaient appropriée après la désagrégation du monde médiéval. L’échec des plans d’empire universel de Napoléon fut plus complet encore. Car l’opposition ne vint plus seulement de la politique des Cabinets, jaloux de maintenir l’équilibre européen, mais encore
et surtout de la résistance des différents peuples chez qui la Révolution française avait éveillé le sentiment national, et qui luttèrent pour leur liberté et leur caractère particulier. Par quelle aberration, d’ailleurs, l’héritier de la Révolution française put-il croire possible la réussite des plans de domination universelle qui avaient déjà perdu Louis XIV ?
Cependant, malgré l’état de désorganisation dans lequel l’Europe est restée de la sorte pendant trois siècles, l’idée d’une organisation internationale survécut.
Parmi les théoriciens de cette conception qui apparurent dans la période comprise entre Charles-Quint et Napoléon, nous devons indiquer encore un partisan d’une monarchie universelle, Thomas Gampanella (1568-1639), que le droit international, à notre connaissance, n’a jamais mentionné. Dans sa Monarchia hispanica, cet auteur développe le dessein d’une monarchie universelle, fondée par les armes espagnoles, mais gouvernée par le Pape, et dont la fin serait d’exterminer partout les Hérétiques. Conception étroite, développée d’ailleurs avec une certaine naïveté. On peut mettre en parallèle avec lui Ernest 11, landgrave de Hesse-Rlieinfels, et correspondant de Leibniz. Comme Campanella, Ernest de Hesse se place sur le terrain de la lutte contre la Réforme. 11 rêve le retour dans le sein de l’Eglise catholique de tous les princes et de tous les peuples. On formerait ensuite un tribunal de princes sous la présidence du Pape. Ernest H part ainsi de la donnée d’une juxtaposition d’États ayant des droits égaux. Il forme, à cet égard, la transition entre les théoriciens précédents et ceux pour qui l’organisation de l’Europe doit revêtir la forme républicaine.
Le représentant le plus célèbre de ce dernier groupe est Sully, le ministre et l’ami du Roi Henri IV. Sully a donné à l’exposition de ses idées un attrait particulier en les atlribuant à son maître, Henri IV, que seule sa mort subite aurait empêché, selon lui, de réaliser son « grand dessein ». A la vérité, ce « grand dessein » ne fut jamais dans les vues d’Henri IV. Loin de vouloir donner à l’Europe une organisation républicaine, ce monarque visait à s’emparer de la couronne impériale et à fonder à son profit une monarchie universelle. Indépendamment de ce mensonge, que la critique moderne a percé à jour, le projet de Sully n’en est pas moins mûrement étudié. Il faudrait d’abord, dit-il, créer une union durable de la communauté européenne, sans que la souveraineté des différents Etats soit exposée à en souffrir. Dans cette Confédération on maintiendrait un équilibre relatif entre trois groupes d’États, comprenant, le premier, cinq Monarchies héréditaires, le second, six Monarchies électives et le troisième quatre Républiques. Cette coalition européenne aurait pour objet d’assurer la paix en Occident, de chasser
les Turcs de l’Europe et de coloniser en commun les autres parties du monde. En fait, les guerres toujours renaissantes entre Habsbourgs et Bourbons et les compétitions des diverses confessions religieuses ne laissaient à ce projet aucune chance de réalisation pratique.
En 1713, sous l’impression immédiate des ravages causés par la guerre de la Succession d’Espagne, parut le livre fameux de l’abbé de Saint-Pierre, avec lequel on ouvre d’ordinaire, mais à tort, l’étude de la littérature du pacifisme. Lui aussi se place adroitement sous le patronage d’Henri IV en imaginant la découverte que le hasard lui aurait fait faire de mémoires de ce Roi, où il aurait puisé l’idée d^une organisation internationale. Nous ne pouvons'enlrer ici dans le détail du projet, intéressant à plus d’un point de vue, de ce philanthrope. Il nous suffira d’indiquer qu’il comporte une organisation républicaine de l’Europe dans laquelle les différents États auraient des droits égaux. Ce livre fit une grande impression sur les contemporains ; Rousseau, Leibniz et Bentham le commentèrent. Puis la question, sans être traitée à nouveau, resta dans Pair, et ce n’est qu’à la fin du siècle, en 1795, que parut le traité du grand philosophe allemand Kant : De la paix perpétuelle. Kant regarde l’organisation internationale comme le plus grand problème que la nature ait forcé le genre humain à résoudre. Il y a, du reste, quelque chose d’essentiellement nouveau dans les idées de cet écrivain : tandis que l’abbé de Saint-Pierre proposait encore une union des princes, Kant veut établir une Confédération d’Élats constitutionnels, où les peuples eux-mêmes seront les dépositaires du gouvernement, où ils participeront tout au moins aux affaires de PÉtat dans une mesure déterminée par la Constitution. C’est cette idée que reprirent, par la suite, en Allemagne même, Fichte, Schelling, Herder, Traugott, Krug, Butterweck et le jurisconsulte Zachariæ (1). Malheureusement les événements politiques qui marquèrent cette époque montrèrent que le temps de la récolte n’était pas encore venu.
Si la Révolution française, en effet, proclamait en politique intérieure l’égalité de tous les citoyens, elle entendait maintenir à l’extérieur l’idée de la suprématie française. Aussi, en face de la Révolution et de son héritier immédiat, Napoléon, les autres peuples durent-ils défendre leur indépendance nationale. Ils réussirent dans cette lutte et dès lors, avec l’ouverture du Congrès de Vienne, commence pour l’Europe une ère nouvelle que nous caractériserons comme ayant assisté à une reprise définitive de l’idée d’organisation internationale.
(1) V. fried, Die moderne Friedensbeivegung , 1907, p. 65^. /.
l’organisation internationale