LE SERAIL DE CORPACT I
Corpact et Vercomir, au-dessus de Lutèce — à peu près au point qu'occupe actuellement notre Halle aux vins — soutenaient, avec six des cohortes de Labiénus (3.600 hommes environ), et quinze cents des leurs, le choc d'une fraction de l'armée de Camulogène qui représentait à elle seule plus de dix mille combattants cavaliers et fantassins.
A tour de rôle, le colosse et l'Aulercien, chargeant devant le front des cohortes rom^aines, balayaient le terrain. Ils passaient au galop, comme des torrents, au travers des confédérés, rangés en lignes vis-à-vis des cohortes, pour les accabler de traits, de javelines et de pierres de frondes, au jet desquels les Romains répondaient de leur mieux.
Quand Vercomir avait passé, laissant toujours derrière lui une longue traînée de morts et de mourants, il se repliait à droite ou à gauche des cohortes romaines, pour se préparer à une nouvelle charge. Corpact, en sens inverse, s'élançait alors pour tailler dans la masse ennemie une coupure semblable, et se replier de même, après cette coupure, pour en préparer une autre.
Et, chaque fois, diminuait le nombre de cavaliers du « corps franc » qu'ils entraînaient derrière eux.
D'autre part, devant Lutèce, à peu près là où se trouve aujourd'hui la partie creuse située entre le pont Saint-Michel et le Pont-Neuf, Ductomar et les esclaves de Germanie et d'Helvétie affranchis, que commandait Buborex, tenaient tête, avec un millier de soldats du «corps franc», à des hordes de Bellovaques (Beauvaisiens), de Veliocasses (Vexin) et de Parisiens s'élevant à plus de 15.000 combattants.
Dès le début de l'action, le chevalier et Buborex, avec leurs soldats, s'étaient trouvés séparés de la demi-légion qui devait les soutenir, par une charge de la cavalerie de Camulogène.
De telle sorte qu'ils recevaient, dans ce creux, les assauts ennemis, tandis que leur demi-légion romaine d'appui, arrêtée à peu près au niveau de la place Saint-Michel actuelle, et séparée d'eux par une masse d'infanterie Veliocasse, était moins assaiUie, parce qu'elle paraissait moins facile à écraser.
Les Bellovaques et les Parisiens faisaient rage contre cette partie du « corps franc », mais sans parvenir à l'entamer autrement que par ses bords, car, adossée au fleuve, elle formait un bloc très solide se défendant avec toute l'énergie du désespoir.
Des six cents affranchis dirigés par Buborex, il restait à peine deux cents Helvétiens et Germains ; les mille soldats de Ductomar se réduisaient à moins de sept cents et le chevalier, atteint de deux blessures légères, pensait qu'il lui fallait moins s'exposer pour rester vivant, l'un des dernieis, afin d'empêcher sa troupe de se rendre, lorsque les deux cents chars de Lexivor-Delphia lui apparurent, dévalant au grandissime galop par la pente que recouvrent aujourd'hui les constructions de Paris, situées entre Saint-Germain-des- Prés, le boulevard Saint-Germain et la rue Dauphine.
En tête de cette dévallée inattendue, amenant six cents des meilleurs archeis levés en Biturigie, par le « corps franc », le vieux Lexivor se tenait debout sur son char doré, en arrière de Delphia, également debout, dont les longs et beaux cheveux épars flottaient au vent comme un drapeau.
La jeune Grecque maintenait par les longs poils de leurs têtes Tox et Ma, qui rugissaient, dressés, les pattes antérieures sur les rebords du char, reniflant l'acre odeur du sang et laissant pendre leurs langues rouges hors de leurs énormes mâchoires. En quelques minutes, cette dévallée de chars fut sur le front des combattants, séparant les Bellovaques et les Parisiens de Ductomar et des siens.
Les archers, a3^ant sauté à terre, criblaient de traits les confédérés des Arvernes.
Delphia, longuement acclamée, descendit de son char, mais elle ne put empêcher ses ours de s'élancer sur des cadavres de Bellovaques. Ils ne consentirent à revenir auprès d'elle, dans les rangs des guerriers de Ductomar, qu'en emportant deux morts, encore chauds, pour les déchirer.
Grâce à la diversion produite par l'arrivée des chars, la demi-légion séparée du chevalier put faire avec lui sa jonc-
l.T. STtRATL DE COrPACT I51
tion, apportant des troupes relativement fraîches et ncnibreuses.
Delphi a, momentanément rassurée sur Dactomar, voulut courir à Corpact et Vercomir.
A l'abri des cohortes romaines, qui prenaient le front du combat, les archers remontèrent dans les chars ; Delphia reprit place à côté de Lexivor avec Tox et Ma, mais cette dernière ne voulut suivre la jeune fîlle qu'en emportant la tête d'un cadavre de Bellovaque Qu'elle avait arrachée du tronc.
La galopade des deux cents chars, traversant comme une trombe l'infanterie Veliocasse, qui se reformait un peu plus haut sur la rive du fleuve, courut au grand galop du côté où \^ercomir et Corpact fauchaient, inlassablement, par leurs charges furibondes, les troupes de Camulogène.
Là, encore, les chars firent une diversion précieuse. Mais des hauteurs du mont (Sainte-Geneviève), plusieurs milliers de Parisiens envoyés par Camulogène, se précipitaient au combat. Il ne fallait plus songer qu'à mourir en tuant encore le plus grand nombre d'ennemis possible.
Malgré Corpact et Vercomir, Delphia voulait faire exécuter une charge des chars au milieu de la mêlée, lorsqu'au sommet du mont éclatèrent tout à coup les sons stndents des trompettes romaines, en même temps qu'apparaissaient les enseignes des légions de Labiénus.
En quelques minutes, l'ennemi étant ainsi surpris à revers, la déroute de l'armée confédérée fut complète. Elle tenta de fair, mais les Romains la cernaient de toutes parts, et le carni?:e devint terrible.
Affolés, sans organisation de résistance contre cette surprise, Parisiens, Veliocasses et Bellovaques se faisaient massacrer avec une sorte de stupidité aveugle.
Le vieux Camulogène fut tué.
Plus de trente mille confédérés périrent ainsi et quand les trompettes romaines sonnèrent à nouveau pour rallier les légions sur le sommet du mont, sept mille prisonniers demandaient grâce au général rom^ain.
La bataille étant finie vers la huitième heure du matin, Labiénus appela auprès de lui les chefs du « corps franc » devant le conseil des généraux et tribuns de ses légions.
Seul Ductomar était blessé au bras gauche et à la tête. Vercomir et Corpact dédaignaient leurs contusions sans gravité. Buborex, Lexivor et Delphia n'avaient pas une égratignure. Mais treize des voués de Ductomar étaient morts et parmi eux Tulinax. De tout le « corps franc », y compris les esclaves, il restait à peine douze cents hommes. Enfin le tiers des chars démolis, ne méritaient guère réparation.
Labiénus, énumérant ces pertes, et rendant un hommage éclatant au dévouement des Gaulois, leur déclara que son conseil et l'ensemble des quatre légions s'accordaient pour leur attribuer le mérite et l'honneur de la victoire.
• — Si César veut bien m'en croire, dit-il, le titre d'ami de Rome vous sera décerné. En attendant, les, sept mille guerriers faits prisonniers sont les vôtres avec armes et chevaux. L'armée romaine tout entière vous en fait offrande et veut qu'il y soit joint le trésor et les bagages de Camulogène.
Ce soir, nous partirons pour gagner Agedincum (Sens) et rejoindre César par la vallée de l'Icauna (l'Yonne). Le proconsul y sera dans deux jours. D'ici là, prenez dans le lot de nos captives toutes celles qui vous conviendront, car les autres seront vendues dès demain sur le marché d'Agedincum.
En achevant ces mots, Labiénus désignait, de la main, une longue théorie de femmes presque nues ou même totalement nues, que des esclaves romains poussaient, enchaînées, fouettant avec de longues lanières de cuir, ceHes qui dé bordaient de la bande en essayant d'implorer les vainqueurs.
LE SÉRAIL DE CORrACT ' I53
Duclomar se détourna dédaigneusement de ce troupeau féminin, où l'on vo3^ait pourtant de superbes créatures, parmi lesquelles nombre de femmes et jeunes filles encore parées de colliers, bracelets, bagues, épingles et ceintures révélant, par la richesse de ces parures, l'clévation de leur condition.
Vercomir, moins jaloux que le chevalier d'observer une chasteté à laquelle il avait déjà plus d'une fois renoncé, désigna une admirable Eellovaque rousse, nue, mais ornée de nombreux bijoux précieux.
Une belle fille, très brune, et plus jeune, qui s'était crue désignée par son geste, et qui se détachait de la bande, l'implora d'un coup d'œil désespéré. Celle-là n'était pas moins parée que la rousse, mais elle n'était pas tout à fait nue. Un ianibeau de vêtement enveloppant sa taille et ses jambes, ne laissait voir que sa très ferme poitrine de vierge.
Le colosse, par pitié, la désigna encore et s'écarta comme Ductomar.
Corpact, enhardi par cet exemple, s'adjugea sans scrupules, une rousse et une brune, comme Vercomir, en y ajoutant une blonde, et deux véliocasses de teinte intermédiaires toutes" cinq également jeunes, belles et parées.
Buborex se contenta d'une seule captive qu'il fit dédaigneusement marcher devant son cheval en quittant Labiénus.
Quand le défilé du troupeau des captives fut terminé, Corpact, se retourna pour remercier Labiénus. Mais il n'était plus auprès de lui. En revanche, à sa place, le jovial pseudopoète Lucius Graccus montrait sa mine réjouie :
Prenant TAulercien pour le chef des quatre associés du « corps franc » parce qu'il l'avait toujours vu plus loquace que Vercomir et Ductomar, et parce qu'il ne soupçonnerait point le grand ascendant moral que Delphia possédait sur les trois compagnons, il l'aborda familièrement.
— Eh ! bien, dit-il, êtes-vous content de César ?
— De César ? Nous ne le connaissons pas...
— Si vous ne connaissez pas le proconsul, il vous connu't bien, lui, car, il m'avait décrit chacun de vous et jusqu'à ces monstrueuses bêtes féroces qui accompagnent presque sais cesse votre jeune parente.
— Nous ne connaissons pas César, reprit l'Auîercien, mais nous avons eu, à Gergovie, la satisfaction de rendre service à l'un de ses chefs militaires, qui lui a sans doute parlé de nous ?
— Que ce soit par ce che^ ou de toute autre manière, il est certain que notre divin maître était renseigné sur votre immense mérite, puisqu'il m'avait chargé de vous recommander à Labiénus et de lui dire de vous récompenser d'une splendide manière si vous parveniez à faciliter son retour auprès de lui. Or, Labiénus et tous les tribuns militaires
MŒUTÎS GAULOISES I55
ayant déclaré que vous avez sauvé les quatre légions romaines, le butin fait sur l'ennemi vous a été offert presque en totalité; et je vous répète à présent: Etes- vous content de César ?
Corpact se retourna vers ses amis. Voyant qu'ils étaient satisfaits, mais restaient muets pour lui laisser la parole, il répondit :
— César est magnifique en tout. Puisque tu dois retourner auprès de lui avec Labiénus, remer«ie-le de notre part, mais remercie également ce tribun, dont nous ne connaissons pas le nom, et qui lui a parlé de nous.
— Quelle était sa légion.
— Nous n'en savons rien. Le Proconsul dok bien le savoir, lui. ^
— Vous n'allez donc pas venir avec nous ?
— Peut-être ! je ne sais; mais en tout cas nous ne tarderons pas à vous rejoindre,
Ductomar et Delphia devinaient le motif de l'hésitation de l'Aulercien, et le chevalier en donna une explication courtoise en disant :
— Notre « corps franc » est à présent trop réduit. Nous voulons le reformer avant de retourner auprès du Proconsul.
— Où trouverez-vous des recrues ? Ce n'est pas dans cette contrée !... et là où se trouve César, moins encore. Il vous faudrait aller jusqu'en Germanie ou en Helvétie.
— Nous en trouverons chez les Rèmes, qui sont restés fidèles à César, observa le colosse.
— Oui, peut-être ?
— C'est là que noue irons d'abord, reprit Corpact. Nous remplacerons aisément les cavaliers et les fantassins qui ont été tués et blessés, mais ce qui nous embarrasse... c'est ce lot de sept mille prisonniers... Nous n'avons que douze cents hommes pour les conduire et les garder.
— Ne vous en inquiétez pas, je vais en parler à Labiénus. Le pseudo Lug et ses amis acceptèrent aussi^t l'entremise
obligeante du poète. Après une nuit d'insomnie et cette
terrible bataille, ils avaient surtout besoin de se laver, de prendre une collation réconfortante et de se reposer pendant quelque temps.
Deux heures après le milieu du jour, Lucius Graccus réveilla Corpact pour lui faire connaître les dispositions prises par Labiénus. Le général romain, en vertu de la loi du plus fort, avait simplement réquisitionné toute la population de Lutèce qui travaillait à forger des anneaux pour lier avec des chaînes les sept mille captifs.
Trois mille d'entre eux étaient déjà munis de fers.
Lucius Graccus expliqua qu'en attachant avec des chaînes les prisonniers à des chevaux, il était facile d'en faire conduire cent par dix hommes armés. Or, précisément, cette liaison d'hommes et de chevaux résolvait en même temps le problème de la conduite des montures dont le « corps franc » se trouvait aussi très encombré.
De la défaite des cavahers Eduens sur le bord de l'Elaver, il restait 1.400 chevaux non montés; auxquels s'ajoutaient à présent 2.700 bêtes en excellent état provenant des prisonniers ; ce qui donnait une cavalerie totale de 4.100 unités. Le butin offert par Labiénus comprenait en outre : les armes des prisonniers ; trente-cinq chariots de l'armée de Camulogène, bondés d'approvisionnements, et le tiésor de ce grand vaincu, d'une valeur égale au double des dépenses faites par le « corps franc » depuis son départ de Cenabum.
— Nous n'avions pas dépensé le quart du trésor du Liger, dit Corpact à ses compagnons, et nous voilà plus riches d'un quart qu'au début de notre entreprise.
Le soir tous les prisonniers étaient enchaînés et transportés sur la rive droite de la Sequana. Dans Lutèce, Corpact,
Vercomir et Euborex s'étaient procuré trois petits chapiots couverts pour le transport de leurs captives, et la dissimulation décente de leurs familiarités avec ces belles créatures désormais asservies à leurs fantaisies.
On aurait donc pu faire le soir même une première étape vers la capitale du pays des Rèmes, située à près de soixante lieues romaines de Lutèce (environ 130 kilomètres) ; tandis que Labiénus, impatient de rejoird;e César, vers l'Icauna (Yonne), levait son camp un peu avant le coucher du soleil. Mais l'Aulercien conseilla de renvoyer le départ au lendemain matin pour reposer leur énorme convoi et ménager Delphia.
En réalité, il avait aussi un autre souci : dans la salle basse d'une mxaison romaine de l'île, ses cinq belles captives étaient depuis le matin enfermées sous la garde de son écuyer. Elles y gisaient pêle-mêle avec sa part de butin du trésor de Camulogène. Ccrpact avait hâte de les revoir et de se rendre mieux compte de leurs mérites.
Le lendemain, en dépit de ses comparaisons, l'Aulercien, au lieu d'être fixé et reposé semblait plus fatigué et plus indécis que la veille.
Vercomir paraissait, au contraire, moins alangui que ses très docile captives, la rousse et la brune.
Quant à Buborex, s'il était guilleret et frais, tel un homme bien reposé, son esclave se montrait inquiète et triste, comme si ses appréhensions de la veille n'étaient en rien dissipées.
Cinq jours plus tard, lorsqu'arriva en vue de Durocotorum (Reims), la caravane interminable du « corps franc », Corpact, blême, sur son cheval, dormait en selle. Vercomir annonçait qu'il allait vendre ses captives parce que leurs disputes et leurs jalousies l'importunaient. Buborex regardait presque avec bienveillance son unique esclave, dont la physionomie souriante n'accusait plus de souci.
Dans ]a capitale rémoise, il y avait grande affluence attirée non seulement des points les plus éloignés du pays des Rèmes mais encore les Etats voisins, parce que la nouvelle de la défaite, si complète, de Camulogène, s'était rapidement propagée et que le commerce des esclaves, très développé dans la Gaule, voyait, dans les sept maille prisonniers amenés à Durocotorum une importante affaire à traiter.
Tant de vaincus mis en vente d'un seul coup, cela devait produire une baisse avantageuse du prix de la marchandise. On avait compté sans la subtilité de Corpact. Après une journée de repos, loin du chariot de son harem, l'Aulercien fit annoncer qu'en raison de la guerre, le bétail humain devenant rare, le prix exigé serait supérieur au prix normal.
Son observation était juste. Et l'alfluence des acheteurs aurait suffi, à elle seule, pour produire une hausse du cours. La vente, effectuée en deux jours, donna donc un produit superbe, dont une large part fut livrée aux soldats du « corps franc «.
Par contre, il fallut fournir l'équipement complet des engagés pris au paj^s Rème et qui accoururent jusque des états voisins de la Germanie. Mais cette obligation se réduisait à rien puisqu'il y avait une énorme cavalerie à monter et des armes à profusion.
Les recrues furent assez vite réunies. Pour se procurer cent vingt chars de guerre munis de faulx mobiles et 160 carrucas supplémentaires, ainsi que pour des approvisionnements en grains et bestiaux, l'armée reformée dut rester davantage. Néanmoins, huit jours après son arrivée, on fixait au lendemain son départ et son effectif complet comprenait : 5.300 cavaliers ; 5.000 fantassins, 250 chars portant, en plus de leurs conducteurs bien armés, 750 archers ; les trente machines de guerre de Vcrcomir, onagres et bahstes, desservies par 300 hommes ; i.ioo esclaves mâles pour les besoins du
service et de l'intendance ; 12.000 têtes de bétail ; 124 grands chariots de transport couverts et une demi-douzaine de petits cli-iriots, très luxueux, dont les chefs et Buborcx avaient décidé de faire leur habitat pour la campagne.
Vercomir imitant sagement l'exemple de Buborex avait cédé ses deux trop jalouses captives à deux de ses cousins retrouvés à Durocotorum, et Corpact avait vendu son sérail encombrant, ne gardant que la blonde de ses cinq esclaves, parce que son extrême lascivité lui plaisait mieux que l'insatiable ardeur des quatre autres.
Pour rejoindre le proconsul, que l'on disait alors sur le territoire des Mandubiens (Côte-d'Or), il fallait parcourir près de quatre-vingt-dix lieues gauloises (200 kilomètres) et le « corps franc » avec tout son bagage ne devait pas espérer accomplir ce trajet en moins de dix jours. C'était beaucoup pour l'impatience des vainqueurs de Camulogène.
Buborex, auquel, on avait donné mille cavaliers à commander fut expédié en avant, aux informations, avec Collovèze et cent hommes montés. L'un, le cinquièmic, l'autre, le sixième jour après leur départ, rejoignirent le convoi entre la Sequana et Tlcauna, non loin d'Agedincum (Sens) apportant de mauvaises nouvelles. Les Ed Liens dont le « corps franc » se rapprochait en traversant le territoire Senons, s'étaient définitivement ralliés à Vercingétorix. Ils avaient pris et pillé Noviodunum (Nevers) où le proconsul avait rassemblé tous les otages dt- la Gaule, ses provisions de blé, le trésor, la plus grande partie des bagages des légions et de grandes réserves de chevaux amenés d'Itahe et d'Ibérie, ensuite ils avaient brûlé la ville.
L'adhésion des Eduens au parti de la révolte ayant décidé beaucoup de peuples, encore incertains, à suivre leur exemple, tous les confédérés, anciens ou nouveaux, se faisant représenter dans un grand congrès tenu à Bibracte (Autun),
i6o l'orgie gauloise
capitale de l'Eduie, par des délégués, ceux-ci s'étaient prononcés en faveur de Vercingétorix pour qu'il soit maintenu généralissime du mouvement de la révolte contre Rome.
Que ce fut par l'intrigue ou par sa popularité devenue grande, malgré des échecs nombreux, le roi des Arvernes représentait, pour la majorité des Gaulois de la Celtique et du Belgium, l'incarnation de l'esprit d'indépendance des Gaules.
— Les Eduens, ajouta Collovèze, qui rapportait ces nouvelles de l'Ouest, sont très mortifiés du vote de Bibracte et déçus dans leurs espérances. Ils comptaient être chargés de la direction de la guerre et en récolter le profit en établissant leur pouvoir sur les trois Gaules ; tandis que Vercingétorix reste ainsi le souverain désigné d'avance, s'il triomphe.
— Rien ne montre mieux que ces compétitions, observa Delphia, les véritables motifs de cette révolte. J'avais entendu dire àDioviste que les partisans de l'indépendance gauloise étaient des aveugles ou des ambitieux ; et j'en doutais parce que Dioviste est Druide ; c'est-à-dire trompeur comme tous les Druides ; mais, en disant cela, il ne mentait pas.
— Tout le monde n'est-il pas ambitieux ? dit philosophiquem^ent Corpact. Je ne crois pas César désintéressé dans cette guerre. Et nous-mêmes...
— Sans doute, répondit la jolie Greco-Romaine, Dioviste disait aussi que César paye ses dettes d'Italie et ses partisans à Rome avec les sommes considérables qu'il tire des trois Gaules. Mais il ajoutait que l'administration romaine a pour les peuples gaulois des avantages bien supérieurs à l'importance des contributions qu'elle prélève.
— Lesquels ? demanda Corpact.
— Je ne sais pas.
Vercomir fit une observation fort judicieuse. Son cerveau fonctionnait avec beaucoup de lenteur, sauf pour les conceptions d'actes matériels physiques, mais la logique, le bon sens, dictaient toujours ses réflexions.
— Mon pays n'est calme et prospère que depuis l'avène-
MŒURS GAULOISES lOl
ment de la domination romaine. Vous avez vu combien le commerce, l'industrie, le luxe, le bien-être et la satisfaction générale sont développés chez nous; mes compatriotes les Remues sont très heureux..
— C'est- vrai !
— Eîi ! bien Ductomar, je me rappelle avoir vu quand j'étais adolescent et quand j'étais petit, le pays des Rèmes plus agité, plus pauvre, plus dépourvu de tout que l'Aulercie.
— Vous me rappelez une des choses que Dioviste disait pour expliquer les avantages de la domination romaine ; je l'avais oublié. Il disait qu'il est impossible d'améhorer l'état des peuplades gauloises parce qu'elles sont toujours en guerre les unes contre les autres et que dans un même fagi (circonscription d'Etat) les oppida (villes et cités fortifiées), les vici (villages) et jusqu'aux œdificia (châteaux-fermes, villas gauloises, m.aisons de ville ou de campagne), se font une guerre continuelle.
— La ruine de notre famJlle, murmura Ductomar, vient, en effet, de ces divisions-là !
— Bon ! conclut Corpact, cela me fait plaisir, car nous ralliant au Proconsul nous avons embrassé le parti le plus favorable à la Gaule et aux Gaulois.
Malheureusement, les nouvelles rapportées du Sud par Buborex étaient encore plus mauvaises que celles de Collovèze pour le grand conquérant romain. La révolte gauloise menaçait de s'étendre à toutes les peuplades de la Celtique et particulièrement à celles qui enveloppaient la Province romaine. Les Allobroges (Da- iphiné) eux-mêm.es, jusqu'alors si fidèles à la civilisation ronivine, s'agitaient.
Sur les limites Ouest de la Province, les incursions des confédérés de Vercingétorix se trouvaient difficilement repoussées, et l'on disait que César, reculant devant les forces réunies du tyran de Gergovie, allait s'efforcer d'opérer une re-
traite prompte par le pays des Séquanes (Bourgogne et Bresse) pour atteindre le pays des AUobroges avant qu'il n'ait adhéré à la révolte. En cette occurrence, disposant de contingents abondants, et particulièrement d'une cavalerie nombreuse, le roi des Arvernes voulait en finir brusquement avec le Proconsul en l'arrêtant dans sa retraite et en l'écrasant avant qu'il n'eût réussi à traverser le pays des Sequans pour rejoindre la Province romaine.
Les chefs du « corps franc » s'alarmèrent. Ils craignirent de ne pouvoir se joindre à César avant l'attaque dont il était menacé et décidèrent de diviser le bloc du convoi, pour accélérer en partie sa marche. Déjà, depuis leur départ du pays des Rèmes, employant avec succès la tactique adoptée pour arriver à Labiénus, ils se disaient confédérés de Vercingétorix et nul n'en doutait parce qu'ils étaient Gaulois.
Ils abandonnèrent donc le convoi, le trésor du Liger, augm.enté de celui de Camulogène, et les machines de guerre, à la garde de Lexivor, de Delphia et de Collovèze avec sept voués et trois mille combattants fantassms, pour se porter avec les chars et presque toute la cavalerie, à marches forcées, vers le point où le Proconsul était signalé.
Deux jours après, ils arrivèrent en pays Mandubien, au Nord du massif montagneux des Eduens (entre Semur et Dijon) et, remontant le cours d'une rivière tributaire de l'Icauna (l'Armançon), ils atteignirent un corps de troupes lomaines 'de deux légions qui les reconnut immédiatement, car ils avaient combattu près de ces légions à Lutèce. Labiénus n'était pas loin de là ; Ductomar, Corpact et Vercomir coururent au général romain.
— Nous redoutions d'arriver trop tard.
— Il n'est jamais trop tard pour seconder Rome. Toutefois, pour prendre part à la bataille que nous a livrée Vercingétorix, il vous aurait fallu arriver hier.
— Il y a eu bataille hier ?
— Oui. Le roi des Arvernes et ses alliés avaient juré, ainsi que tous leurs combattants, de ne pas remettre les pieds dans leurs demeures avant d'avoir traversé deux fois nos légions en déroute !... Et ce sont eux qui fuient à présent.
— Vous les avez battus ?
• — César les a défaits complètement à sept milles d'ici.
— Nous sommes donc très près du Proconsul ?
— Non, il poursuit Vercingétorix, qui se réfugie vers Alésia, pour le cerner dans cet oppidum, s'il a l'imprudence de s'y retrancher. Vous avez reformé votre « corps franc » ?
— Nous avons à présent plus de dix mille hommes et deux cent cinquante chars de guerre avec sept cent cinquante archers. Mais nous avons laissé trois mille fantassins en arrière :^vec nos bagages au delà d'Agedincum. Nous allons les conduire au Proconsul ?
— ■ Tous vos combattants sont Rèmes ?
— Non, moitié seulement; les autres sont des Germains, Bructériens, Sicambres, Usipiens, Suèves et Tulinges...
— Excellentes troupes.
— Nous allons les faire presser d'accourir.
— Ralliez plutôt vos bagages, qui sont en danger dans ce pays Eduen. Pour Alésia, rien ne presse. C'est une ville imprenable. Il faudra la réduire par la famine si elle ne se rend pas, et vous avez le temps de songer à votre convoi !
— Retournons donc en arrière ! dit Corpact qui ne s'était "pua séparé du trésor de guerre sans un grand regret.