LA PRISE D'ALÉSIA
Vercingétorix se réfugia dans l'oppidum d'Alésia, ainsi que le grand proconsul romain l'espérait.
Le « corps franc » amené en parfait état, ses chefs le mirent à la disposition de César, par l'entremise de Labiénus, car, l'illustre conquérant ne daignait pas les appeler devant lui.
Il semblait même éviter avec soin de les rencontrer quand par hasard ses allées et venues le rapprochaient du heu désigné pour leur campement. Très fiers, les Gaulois ne faisaient, du reste, aucun effort pour se trouver sur son chemin.
Quand il virent la forteresse investie, Vercomir et ses amis comprirent mieux ce que leur avait dit Labiénus au sujet de la difficulté de prendre cet oppidum (vihe fortifiée) autrement que par la famine, car il était surélevé de toutes parts et les ouvrages d'approche en eussent été rendus trop difficiles par les assiégés.
Le roi des Arvernes y possédait, en effet, un nombre énorme de combattants.
Dès le premier jour. César fit commencer un système de défense formidable contre ses adversaires, pour s'opposer à toute tentative d'évasion de leur part, et quand le « corps franc » arriva, le colosse, grand amateur d'inventions de guerre, eut lieu de s'extasier devant les travaux qui s'exécutaient sous SCS yeux.
Ce système d'invcstissemxent comprenait trois fossés pro-
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fonds et successifs, entre lesquels s'étendaient de grands esl^aces semés, d'abord : de crocs de fer pointus, solidement lixés dans le terrain, à des distances si rapprochées qu'il était impossible de franchir ce premier espace soit à pied, soit monté, sans finir par empaler le pied du fantassin ou le sabot du cheval sur ces crocs, nommés stinwli (éperons).
En arrière des stimidi, s'étendaient huit rangées de grands trous creusés en quinconce dans le terrain et presque contigus.. Au centre de ces trous coniques, ou chausse- trapes (Scrobas) se dressaient des épieus pointus, sur lesquels fantassins, chevaux ou cavaliers ne pouvaient manquer de s'éventrer en tombant, s'ils posaient le pied au bord des trous, dissimulés par des branchages.
En arrière de ces scrobas, ou chausse-trapes, s'étendaient encore cinq rangées d'arbres, ou de fortes branches, dont les ramures, taillées en pointes et durcies au feu, se trouvaient dirigées dans le sens des assaillants, et reliées entre elles en même temps que solidement fixés dans le sol ; de telle sorte qu'il était impossible de les en arracher.
Cette haie (Cippi), impénétrable, précédait le deuxième fossé profond et plein d'eau. Et ce fossé s'étendait lui-même devant tm troisième fossé taillé en biseau, dans lequel il était impossible à plus d'un homme de se tenir debout.
Le chemin de défense, large et très haut barrage, hérissé de pieus pointus, surm^onté de pahssades crénelées, et dominé de place en place, par de hautes tours contenant une foule d'engins propres à lancer des projectiles, constituait le retranchement d'investissement des Romains.
Vercomir restait muet d'admiration devant ces prodigieux travaux exécutés avec une promptitude inconcevable par
as les légionnaires.
Aiî début du travail, l'armée investie avait tenté des servies. Elle avait voulu s'opposer à ce formidable barrage, qui l'effrayait à juste titre.
Alors César, faisant donner toutes ses légions, réussit à repousser l'assiégé si près de ses rcmiparts qu'il n'essaya plus de
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s'opposer aux circonvallations. Les investis abandonnèrent les ouvrages avancés créés au bas du Mont d'Alésia pour se confiner derrière les remparts de l'oppidum. Toutefois, avant l 'achèvement du réseau de défenses, Vercingétorix put réussir à faire sortir des lignes d'investissement son corps de cavalerie, en le chargeant de se répandre dans toute la Gaule pour y appeler au secours d'Alésia des contingents énormes.
En prévision de la venue de cette armée de secours, qui aurait pu dépasser trois cent mille hommes, le Proconsul n'hésita pas à faire exécuter, de l'autre côté du chemin de défense de ses troupes, les mêmes travaux qu'on avait établis à rencontre des assiégés.
— Il est évident, dit Corpact, que César veut à tout prix étouffer dans ce nid d'aigle le créateur de la révolte gauloise, parce qu'il est l'âme de cette révolte.
— Assurément, le Proconsul a compris, observa Delphia que, sans l'ambition opiniâtre du roi des Arvernes et ses menées pohtiques intéressées, jamais la Gaule ne se serait soulevée contre un gouvernement dont elle a le plus grand besoin.
— Vercingétorix affamait César devant Avaricum, reprit Vcrcomir ; à présent, c'est lui qui se trouve affamé dans Alésia.
— Je crois bien ! s'écria Ductomar, la population et les troupes, malgré le rationnement, sont dans une telle extrémité, que l'Arverne Critognat proposait hier au « Conseil de défense de l'oppidum » de manger « les bouches inutiles ».
— Comment le sait-on ? demanda le colosse.
— Par plusieurs de ces malheureux que les assiégés rejettent chaque jour hors de la forteresse et que nous ne pouvons recueillir, puisque nous sommes nous-mêmes rationnés.
Onze d'entre eux, ce matin, venaient pour se faire tuer sur nos hgnes. C'est d'eux que l'on tient le rapport de l'abominable proposition de Critogn.at.
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Cependant, l'armée de secours implorée par le roi des Arvernes, s'ctant constituée, se montra un jour en vue des ouvrages romains. Après avoir formé son camp, elle parut vouloir engager un combat décisif. Le Proconsul fit sortir sa cavalerie et donna, par Labiénus, aux chefs du « corps franc », les instructions qu'ils devaient suivre pour coopérer aux mouvem.ents des légionnaires.
Commencée au milieu du jour, l'action ne prit fin qu'à la nuit, grâce à une impétueuse intervention de la cavalerie dirigée par Ductomar et Buborex, où les rémois du « corps franc » firent merveille. Les confédérés, culbutés, s'enfuirent, poursuivis jusqu'à leur camp, tandis que les assiégés, qui avaient tenté une sortie, durent rentrer dans l'oppidum.
Le surlendemain, au milieu de la nuit, l'armée de secours, munie d'échelles et de claies fabriquées en hâte, tenta un assaut des ouvrages de César ; en même temps que les assiégés, avertis par les cris de ces assaillants, tentaient, de leur côté, une nouvelle sortie et une attaque des circonvallations.
En cette circonstance, Vercomir put constater que si l'illustre romain avait multiplié les ouvrages de circonvallation il ne fallait rien moins que tant d'obstacles accumulés des deux côtés pour ralentir les assauts des assiégés d'une part et de l'armée de secours d'autre part, afin de permettre aux soldats romains, en nombre relativement trop minime, de résister aux multitudes des investis et de ceux que les Etats gaulois confédérés amenaient à leur aide.
En accumulant sur le sol des claies d'osier ou de branchages qu'ils avaient assemblées, les fantassins arrivaient, à franchir les stimuli et les scrohas. A coups de hache, sous les traits et les projectiles des Romains, ils attaquaient alors la Cippi (haie) ; puis, ils lançaient, au delà, des poutres en travers des fossés, pour les traverser en recouvrant ces poutres avec de nouvelles claies qui formaient comme un plancher de pont.
En cette occurrence, ce furent Corpact, avec les archers, et Vercomir avec les machines de guerre du « corps franc » qui se distinguèrent tout particulièrement aux postes qui leur avaient été assignés par Labiénus. Néanmoins, ils ne furent pas plus remerciés, ni félicités, que Ductomar et Buborex, aussi méritants, pour la victoire des jours précédents.
• — Décidément, dit un soir Corpact à ses amis, je ne m'étais pas trompé en soupçonnant le Proconsul d'être jaloux de nous et de notre armée.
1 L'Aulercien était alors, avec Ductomar, Vercomir et la jeune Greco-Romaine sur la première plate-forme d'une des tours de la circonvallation, que l'on avait dégarnie de troupes et d'engins de guerre, parce que l'on reconnaissait qu'elle se trouvait en dehors des atteintes des assiégés et de l'armée de secours. Elle servait parfois de poste de veille ;
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mais, ce soir-là, aucune vedette ne l'occupait, et le chemin de défense •lui-mcme était désert autour de cette tour.
— Tu crois César jaloux de nous ?
— Oui, Delphia. S'il n'était pas jaloux, il ne manquerait pas de nous adresser des éloges pour nous encourager à lui continuer notre appui. Il nous fuit, au contraire, et je pense que son orgueiJ, froissé depuis que nous l'avons sauvé à Gergovie, est encore plus vivem.ent atteint depuis que nous l'avons ici, à deux reprises, si heureusernent secondé.
— Mais, pourtant, c'est sur ses ordres que nous avons combattu la cavalerie et les fantassins ennemis, Buborex et moi. Nous a.vons exécuté des actions qu'il nous commandait par l'intermédiaire de Labiénus, et la part principale, directrice, dans l'honneur de la victoire, lui revient ainsi. Il t'a fait commander la défense des ciconvallations...
— N'importe! notre mérite l'humilie.
— Je crois plutôt, moi, reprit Delphia, qu'il attend de nous une intervention encore meilleure... Si nous pouvons accompHr à ce siège, de notre propre mouvement, quelque chose donnant au Proconsul un grand avantage, nous verrons alors son attitude meilleure à notre égard. Sachons faire acte d'initiative.
« Si, après, l'attitude de César devient pire, je me rangerai à l'avis de Corpact.
« Mais d'ici là je ne veux me souvenir que des généreux présents que le Proconsul nous faisait offrir à Lutèce par Lubiénus.
« N'oublions pas que ces présents lui avaient été dictés par Lucien Graccus de la part de César.
— Tu possèdes la science des Druides, petite Delphia et je respecte ce que tu sais. Mais, ici, la science n'a rien à voir, c'est l'expérience des hommes qui me fait craindre l'orgueil et la jalousie de César. Toi, tu es trop jeune pour...
L'Aulercien s'arrêta soudain ; il venait d'entrevoir, dans l'ombre, sur le chemin de défense, au-dessous d'eux, la silhouette de deux hommes qui s'éloignaient.
« Je n'ai pas entendu venir ces deux ombres... il me semble, dit-il, qu'elles sortent d'au-dessous de la plate-forme... en ce cas elles ont dû entendre ce que nous disions ?... Il ne faudrait jamais parler, comme nous venons de le faire, en dehors de notre camp, où nous ne risquons pas d'être entendus par des indiscrets.
— Pourquoi s'alarmer de quelques soldats romains qui ne comprennent probablement pas notre langue ?••• ^
— Non, Ductomar, nous verrions briller leurs casques ou leurs cuirasses... nous aurions entendu un cliquetis d'armes... et regarde... les vois- tu à présent près de ce feu, là-bas... on dirait Lucius Graccus avec sa tunique bleue...
Or, aux lueurs du foyer, ce n'était pas seulement la tunique bleue du poète qui devenait distincte.
— Le manteau rouge brodé d'or de César ! s'écriaVercomir. C'était, en effet, le Proconsul qu'accompagnait Graccus.
— Tant pis ! murmura Ductomar, il saura ce que nous pensons et cela vaut peut-être mieux.
Peu après cet incident, l'armée de secours, lançant chaque jour des éclaireurs autour des circonvallations romaines, crut avoir découvert un point faible situé au Nord, dans une partie assez escarpée, où les heutenants de César, C. Autistius, R. et C. Caninius Rebilus commandaient deux légions.
Les confédérés décidèrent de tenter un dernier effort de ce côté, et réunirent soixante mille de leurs meilleurs combattants pour attaquer ce point, en plaçant cette armée sous la direction de leur chef le plus habile, l'Arverne Vergasillaune, parent de Vercingétorix.
Partant de nuit, pour ne pas être vus, et faisant un grand détour pour surprendre Autistius et Rebilus par derrière. Vergasillaune arriva au matin derrière les deux légions de ces lieutenants romains. Il laissa reposer ses troupes toute la matinée ; puis, vers midi, donna le signal du combat.
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Du plateau de l'oppidum d'Alésia, voyant bien les moindres détails de cette suprême attaque, Vercingétorix ne manqua pas de contribuer à l'offensive en lançant contre les circonvallations, de ce côté, presque toutes les troupes assiégées, munies de claies, de fascines, pour combler les fosses, de faulx pour abattre et arracher les palissades romaine.r>, et d'échelles pour escalader la m/araille du chemin de défense.
Surpris par cette double attaque, le Proconsul envoya au combat toutes les cohortes dont il pouvait dégarnir le chemin de défense.
Lui-même y courut, voulant seconder ses chefs, vêtu du costume écarlate, bordé d'or, qu'il portait plus particulièrement les jours de grandes batailles, pour se mieux signaler à ses troupes et les exciter par sa présence aux endroits et aux moments où il fallait déployer le plus de courage.
De leur camp, où ils avaient été laissés sans instructions, soit parce que cette attaque n'avait pas été prévue, soit parce que le Proconsul se réservait de les employer plus tard, Ductomar, Corpact et Vercomir assistaient, en grand émoi, aux assauts des assiégés et à ceux de l'armée de secours, contre lesquels César et ses légions opposaient une résistance admirable mais presque désespérée.
— N'est-ce pas à présent le moment, leur dit Delphia, d'avoir une initiative comme celle dont nous parlions l'autre soir ? Nous n'avons aucun ordre. Le Proconsul nous a peutêtre oubhés. Toutes nos forces sont réunies dans le camp... Ne pourrions-nous pas essayer de faire une diversion comme celle qu'accompht Labiénus à Lutèce, en surprenant Camulogène par derrière le Mont (Sainte-Geneviève) tandis qu'il nous faisait accabler par ses soldats sur la rive gauche de la Sequana ?
— J'y pensais ! s'écria Corpact.
— Contournons les confédérés par l'Ouest, dit Ductomar,
c'est un peu plus long, mais nous foixerons la marche ei détoui: nous dérobera complètement à la vue de tous.
Le « corps franc » n'avait pas ses machines de guerre, elles étaient immobilisées dans les tours, mais il a,vait ses chaiS, que Delpliia voulut conduire, avec LexivDr, au comlbat. Une partie des fantassins se tassa dans ces chars, en plus des archers, et l'autre se mit en croupe des cavaliers les mieux montés pôui: que la hial-bhe fût plus rapide.
Le détour du « corps franc » s'exécuta inaperçu. Puis, soudain, derrière les hordes de soldats fatigués, que Vergasillaunc renvD3".it en arrière, pour les reposer, pendant qu'il les remplaça., pa.r des troupes fraîches, ce fut la tuée de toute la cavalerie de l'armée libre, conduite par Ductomar et Vercomir, tandis que Corpact et Buborex ayant escaladé promptement des sommités voisines, avec les archers des chars, dirigeaient les nuées de leurs traits sur les côtés des m.asses que le chevalier et le colosse balayaient de front.
Cette attaque, exceptionnellement, s'était faite en silence, les mugissements des càt-nyx (trompettes gauloises) n'étant pas de circonstance. Il fallait, en effet, que les confédérés se crussent attaqués non par des Gaulois, mais par des Romains. Le « corps franc » se contenta donc de pousser les cris d'attaque des troupes de César. Mais les hurlements d'épouvante et d'appel des confédérés, pris par derrière, remplacèrent avantageusement les trompettes romaines.
Corpact avait prévu que la pâilique de cette attâqiie inciterait les troupes de Vergasiilaune à fuir dans ime vallée conduisant par l'Ouest à leur carnp. Ôi:, pour accentuer,, en ce cas, la déroute, les chars avaient été fasseinblés sur l'un des côtés de cette vallée, derrière un rideau d'arbres. Quand, la fuite prévue s'étant produite, il y eut un nombre suffisant de confédérés descendus des collines dans la vallée, Lexivor et Deipiiia, déployant les chars eii une charge qui prenait