JUSTIFICATION
rendus de l'Académie des inscriptions] la Revue celtique ; le recueil do Dc:»i Bouquet ; et même l'Histoire de Jules César de Napoléon III. 'L'Orgie gauloise — et l'oii espère que ce sera son mérite aux yeux des lecteurs qui ne jouissent pas du luxe, de l'érudition — n'est point alourdie par cette volumineuse documentation, parce qu'elle n'en retient que l'essence. A peine contient-elle une esquisse des plus importantes campagnes de César, et seulement jusqu'à la prise d'Alésia, car, après la capitulation de Vercingétorix les « arrivistes « de la Gaule étaient virtuellement vaincus. Mais, pour la connaissant utile des étapes de la civilisation française, on comprendra qu'il importe beaucoup moins de s'attacher à la vaine énum.ération des actes, des faits, des dates et des menus détails de l'histoire, qu'à l'évocation exacte des mœurs, des institutions, des caractères; car, c'est cette évocation seule qui peut nous aider à comprendre ce que nous sonimcs, par ce que nous avons été, et qui peut nous servir de guide dans le présent et dans l'avenir.
La lumière argentée de la lune, que l'aube allait bientôt éclipser, brillait encore dans une clairière de l'immense forêt aulercienne, où quelques lièvres trottinaient, broutant, çà et là, du serpolet.
Tout à coup, l'un de ces petits animaux, relevant ses longues oreilles, se dressa presque debout sur ses pattes de derrière. Il regardait du coté d'une percée de la futaie où l'ombre épaisse des ramures, que les rayons de l'astre ne pouvaient pénétrer, cachait une voie d'accès à cette éclaircie. Ce brusque mouvement d'attention inquiète fut presque aussitôt suivi d'un faible cri et d'un grand bond du lièvre. Il fuyait, par une série de sauts précipités, vers l'un des bords de la clairière, et la bande des autres léporidés, alarmée par sa frayeur, le suivait.
Peu après la disparition de ces petits rongeurs, le bruit d'une course légère, mais rapide, retentit dans le silence nocturne. Ce bruit se rapprochait. Il devint vite distinct ; puis tout à fait voisin... Enfin, de la voie d'accès, jaillit une forme blanche, une silhouette humaine, qui ne s'arrêta qu'au milieu de l'espace découvert, dans la clarté lunaire.
C'était une très jeune fille, vêtue d'une blanche robe de lin, serrée à la taille par une torsade en laine rouge. Ses longs cheveux châtain clair, ondulés, flottaient, épars, sur ses épaules ; mais ils étaient écartés de son visage et ma ntenus serrés de chaque côté de son front par un cercle plat en cuivre poli.
Elle paraissait d'ailleurs extrêmement jolie, car l'angoisse contractant sa physionomie ne détruisait pas la suave harmonie de ses traits ; l'émoi qui saccadait ses mouvements n'arrivait point à en supprimer la grâce. S'étant arrêtée, haletante, elle regardait autour d'elle et prêtait l'orcire.
Que venait-elle chercher ; ou qu'avait-elle fui jusque-là ?
Même dans la splendeur lumineuse du milieu du jour, nul Gaulois n'abordait seul, sans des craintes légitimes, les mystères des interminables bois qui couvraient alors, dans la Gaule, des étendues immenses. C'étaient de sauvages dédales dans lesquels on ne voyait guère pénétrer que les prêtres de la rehgion de cette antique époque : les druides, car ils y dissimulaient les secrets de leur prestige considérable. La tradition rapportait que pour échapper à des hordes de milliers d'envahisseurs étrangers venus du Nord, brûlant et massacrant tout sur leur passage, des populations affolées cherchèrent un provisoire refuge dans les lisières de ces forêts et que les barbares n'osèrent se risquer à les y poursuivre ; tant était grande pour tout être humain de ce temps-là l'horreur de l'inconnu des bois profonds. Chaque année, pour une des grandes cérémonies du culte druidique, et dans certaines circonstances particulières, des foules convoquées s'aventuraient pourtant à l'orée des forêts ; mais c'était sous la conduite et la protection sacrée des druides...
Cependant, rien ne troublait plus l'impressionnant silence de la nuit. N'entendant aucun bruit ; ayant repris haleine, la fragile créature parut s'orienter.
Tournant le dos à la voie qui conduisait à la clairière, elle sondait du regard l'obscurité du bois. Elle fixait et semblait reconnaître, dans l'ombre d'un grand chêne, un assemblage artificiel de deux énormes rochers posés l'un sur l'autre,
Après avoir encore une fois prêté l'oreille dans la direction d'où elle était venue, elle alla s'asseoir contre le rocher inférieur où elle demeura immobile et silencieuse indéfiniment.
L'aube ne tarda pas à poindre. Ses premières clartés roses dominèrent les froids rayons lunaires, qui s'effacèrent et disparurent. Quelques chants d'oiseaux rompirent le silence; puis ces chants se multiplièrent ; la forêt s'éveillait.
Toujours immobile et silencieuse, la jeune fille écoutait. Ma»s, soudain, elle se dressa parce qu'un roulement lointain, accom.pagné de piétinements, frappait son attention.
Elle guettait assurément ce bruit. Elle savait sans doute qu'il annonçait une prochaine arrivée prévue, car elle contourna les deux gigantesques pierres superposées pour aller se dissimuler derrière elles, dans un buisson des rejetons du grand chêne qui étendait une partie de ses ramures, comme lui vaste dais, au-dessus de la plate-forme constituée par le sommet plat du très large rocher supérieur.
De cette retraite, elle découvrait aisément, en face d'elle, la voie d'accès qu'elle avait suivie ; voie droite sur une certaine étendue, jusqu'à un coude du chemin sous la futaie.
Et le bruit se précisait. C'était bien celui d'un véhicule roulant. Tout à coup, apparut, en effet, au coude du chemin, un chariot découvert traîné par deux chevaux et suivi d'un cavalier vêtu de blanc.
« Dioviste ! » murmura la jeune fîlle en se retranchant davantage derrière le buisson.
Dioviste était le neveu du grand pontife des druides, et, il occupait un rang élevé dans la hiérarchie sacerdotale de ces prêtres disséminés sur une grande partie de la Gaule,
Un esclave de la tribu volce des provinces barbares du Danube conduisait l'attelage, debout dans le chariot. Près de lui, un Gaulois de la presqu'île armoricaine, ayant l'apparence d'un soldat mercenaire, mais sans autre arme qu'un long coutelas pendu à sa ceinture, se tenait sur l'un des côtés du véhicule. Bientôt ces trois hommes arrivèrent à Ix clairière et s'arrêtèrent au milieu d'elle. Le Gaulois et l'es-
clave Voice descendirent de la voiture. Le druide mit pied à terre et lia la bride de son cheval à une des roues. Pendant qu'il achevait cette ligature, ses deux auxiliaires tirèrent du chariot un homme jeune, entièrement nu, d'une énorme stature ; une sorte de géant, qui ne faisait pas un mouvement pour s'opposer à ce déplacement. On pouvait supposer, toutefois, que cette inertie n'était pas réellement volontaire, car le jeune colosse nu se trouvait enveloppé et serré fortement avec une longue courroie de cuir. Elle tournait plus de vingt fois autour de lui, depuis le haut du buste jusqu'aux chevilles, collant ses bras le long de son coi*ps et réunissant ses jambes étendues. Non sans peine, les deux hommes portèrent le ligoté jusqu'auprès du côté droit des deux rochers superposes, en un point où des miarches,- taillées dans ces roches, permettaient de les escalader successivement.
Mais s'il était aisé, pour une personne quelconque, d'atteindre la plate-forme du plus haut rocher par ces degrés, il suffisait aussi de voir combien l'esclave et le Gaulois faisaient d'efforts en transportant le géant, pour prévoir qu'il leur serait difficile de le hisser au sommet des deux blocs. Dioviste, qui précédait les deux porteurs, arrêta le Gaulois au moment où, soulevant un peu plus haut le buste du colosse, il se disposait à tenter d'escalader les degrés à reculons.
— Attends, Corpact, dit-il, comme cela vous n'y parviendriez pas. C'est en sens contraire qu'il faut le monter ; les pieds en avant. Retournez-le.
Corpact et l'esclave accomplirent le retournement commandé ; de telle sorte que le Voice, soutenant les jambes du géant, prit, devant les marches, la place qu'occupait le Gaulois un moment auparavant.
— A présent, reprit le druide, en s'adressant à l'esclave, dépose les pieds de Vercomir sur le premier degré et va-t-en aider Corpact à le porter par les épaules.
Quand l'esclave eut rejoint le Gaulois, Dioviste saisit la courroie qui liait les pieds du géant pour les soulever et gravit ainsi quelques marches. Puis, voyant que le Gaulois
et Tesclave ne faiblissaient pas sous le poids du buste et de la tète de Vercomir, il acheva l'ascension des deux roches en soutenant les jambes du prisonnier.
Sur les indications du druide, ses deux aides étendaient le colosse au milieu de la plate-forme, sans le délier, lorsque l'attention de Dioviste, brusquement détournée de cette opération, fut portée vers l'attelage du char et vers son cheval.
Les bêtes hennissaient, se cabraient, tiraient le chariot en sens contraire, comme si elles voulaient s'en dégager.
— Les chevaux !... les chevaux !... s'écria Dioviste c: les désignant à l'esclave d'un geste impérieux.
Le barbare lâcha le prisonnier. Un coup d'œil suffisait pour apprécier l'urgence d'intervenir. Les efforts des bêtes pour briser leurs traits étaient si violents que ces liens ne pouvaient manquer d'être promptement rompus.
Descendre en toute hâte les marches des deux rochers, s'élancer vers l'attelage furent des mouvements bien vite accompHs par le Voice. Mais, ni sa voix, ni ses efforts pour maintenir les bêtes ne les calmaient. Les deux chevaux attelés, reculant et se cabrant, avec des cris toujours plus stridents, menaçaient de renverser et d'écraser le barbare, impuissant à les maintenir. Ils entraînaient le cheval de selle en ce recul, et celui-ci lançait des ruades au hasard, aussi bien sur eux que sur la voiture, contre laquelle, en ses défenses, il risquait de se briser les mcxiabres. Dioviste, alarmé pour sa monture, descendit précipitamment dans la clairière et courut à son tour vers le char. Au moment où il y parvint, l'esclave s'affaissait, le crâne défoncé par les pieds de devant d'un de> chevaux de l'attelage qui, s'étant dressé debout ec brisant l'attache de fer fixant le timon au chariot, retombait sur le malheureux Voice. Dioviste comprit qu'il essaierait en vain de déher la bride de son cheval. L'animal ne lui aurait pas même donné le temps de la couper : il arrachait sa tête du système de courroies qui le retenait. Instinctivement, le druide empoigna la crinière de la bête libérée et lui sauta sur le dos au moment où elle faisait un demi-tour ef ployait
sur ses jarrets pour s'élaPxCer du côte de la voie d'accès.
— Des ours !... Ce sont des ours ! ! criait Corpact avec un accent d'épouvante, ciu haut de la plate-forme.
Dioviste, emporté par son cheval, eut à peine le temp? d'entrevoir le Gaulois bondissant, à l'extrémité de la roche supérieure pour atteindre l'une des branches horizontales du grand chêne qui la surplombait et pour s'y accrocher, tandi? que, de la lisière de l'éclaircie, à gauche des rochers, surgissait le fauve signalé, — ou les fauves, — car, ainsi que Corpact l'avait crié, le druide crut en distinguer plusieurs.
Cependant, le second cheval du char, dégagé par l'écart du premier et par la rupture de l'attache du timon, s'élançait dans la même direction que la monture débridée du druide.
Du haut de la branche où il avait réussi à se jucher, Corpact vit l'autre cheval tomber, se relever sur le corps du barbare en le piétinant. Il entraînait le chariot. Mais le véhicule, n'étant plus dirigé par le timon qui s'en était détaché et gisait vres le miheu de la clairière, déviait tantôt à droite, tantôt à gauche, à chacun des bonds de l'animal. Un à-coup le renversa au débouché du chemin en abattant une seconde fois la bête qui ne s'en pouvait délivrer.
Déjà Corpact ne îa regardait plus. Il concentrait son attention, par un souci personnel plus vif, sur les fauves avançant à découvert, après un arrêt à la lisière de la futaie.
Celui qui marchait en tête était une ourse énorme, descendante dégénérée, mais encore terrifiante, de l'ours formidable des cavernes, dont on a retrouvé des traces et des ossements dans les dépôts préhistoriques de l'époque quaternaire. Ceux qui la Suivaient étaient deux jeunes oursons.
L'ourse avançait avec prudence. Elle sentait probablement qu'il y avait là, dans ce heu ensoleillé, d'autres êtres que ceux qu'elle y avait vus et qui s'étaient presque tous enfuis. Elle se dirigea pourtant vers le corps du Voice, le flaira et le retourna sans effort, du bout d'une de ses pattes, tandis que ses petits léchaient avec des grognements de joie
aigus la cervelle sanglante qui s'épandait, chaude encore, du crâne fracassé de l'esclave.
Impassible et muet, comme indifférent à tout, le jeune colosse nu gisait toujours étendu sur le dos au milieu de \?. plate-forme du rocher supérieur. Ses regards ne pouvaient se porter que sur les ramures du grand chêne, sur les cimes des autres arbres qui l'avoisinaient et le ciel pur, légèrement teinté çà et là de rose et d'or par le soleil levant. Mais il avait entendu Corpact annoncer avec terreur sa découverte des ours. Il l'avait vu s'écarter épouvanté. Il le revoyait encore à cahfourchon sur une forte branche du chêne, d'où il regardait les fauves avec une émotion crispant ses traits.
Malgré l'incommodité de sa position sur la branche, le Gaulois, s'appliquant à ne pas bouger pour ne point révéler sa présence, caressait l'espoir de voir la puissante bête sauvage emporter l'esclave pour le dévorer avec ses petits dans un lointain hallier ; il songeait m^ême, comme à une dernière ressource, au prisonnier hé sur la plate-forme. Si l'ourse découvrait sa présence dans l'arbre et tentait de se rapprocher de lui, en grimpant sur les deux roches, le colosse nu, incapable de se défendre contre elle, ne sufiirait-il point, avec l'esclave, à sa voracité ?
Mais, tout en escomptant cette dernière chance, Corpact n'avait aucun regard pour le géant. Ses yeux restaient si exclusivement fixés sur le groupe formé par l'esclave, l'ourse et les oursons qu'il ne voyait pas la jeune fille, cachée jusqu'alors au pied du chêne, escalader légèrement les degrés des deux rochers et s'avancer sous lui, jusqu'au miheu de la plate-forme, auprès du colosse ligoté.
— Corpact ! dit-elle à demi-voix. Corpact ! ! répéta-t-elle sur un ton plus élevé, avec une impatience pleine d'angoisse.
Au second appel, tressaillant, le Gaulois dirigea enfin ses regards vers la jeune fille et ne put retenir une faible exclamation de surprise ; un nom lui échappa : Delphia ? !...
— Vite ! jette-moi ton couteau... vite ! !
Corpact n'eût qu'une très courte hésitation. Il ne compre-
nait ni la présence de celle qu'il avait reconnue et nommée Delphia, ni le but de sa demande, car la faible créature nu prétendait pas se défendre contre l'ourse avec un coutelas. Mais, elle ordonnait. Or, sa volonté était probablement une puissance capable de contrebalancer la frayeur du Gaulois, puisqu'il se hâta de décrocher le couteau de sa ceinture pour le jeter aux pieds de celle qui le réclamait. Néanmoins, une autre épouvante agitait à présent Corpact, car, oubhant de garder le silence, il s'écriait :
— Delphia ! ! Delphia ! ! Que fais-tu ? !
Delphia tranchait, aussi rapidement qu'elle le pouvait, les tours de la longue courroie qui ligotait le colosse.
Jusqu'alors, Vercomir ne s'était pas départi de l'indifférence, ou de l'inconscience, qui le faisait inerte et mue». Mais, quand il sentit ses hens coupés un à un, ses lèvres s'entr'ouvrirent pour laisser échapper trois mots :
— Mes bras d'abord.
Delphia dégagea les bras du géant et lui tendit le couteau qu'il réclamait d'un geste, pour achever, mieux et plus vite, de se libérer lui-même.
— Oh ! Delphia ! Qu'as- tu fait ! nous sommes tous perdus ! reprenait Corpact !
La jeune fille, dédaignant de répondre au Gaulois, regardait l'ourse, qui se retournait inquiète et grognait en grinçant des dents à la vue de Vercomir dressé.
— La bête nous a découverts, dit-elle en s'adressant au libéré, ne me laisse pas déchirer vivante ; si elle monte ici, égorge-moi avec le couteau... et sauve-toi, si tu peux...
Vercomir regarda un instant Delphia. Ses paroles semblaient lui causer une grande surprise. Tout d'abord, il n'en avait pas bien compris le sens, et, quand il le saisit, un petit rire contenu secoua sa large poitrine. Pourtant, il ne s'attarda pas à s'égayer parce qu'il voyait l'ourse s'avancer vers les roches avec des grognements de menace. D'un prompt coup d'œil circulaire, il embrassa l'ensemble de la clairière. Au coin du chemin sous bois, gi.sait le chariot renversé auprès
I Photo. Braun et Ciej. Luminais. pinxit,
<( Corpact se hâtait de descendre », p. i \.
duquel n'était plus le second cheval. Pendant l'arrivée de l'ourse et la libération de Vercomir, il avait réussi à rompra ses tz:aits et s'était échappé. Entre le côté droit des roches et le véhicule à demi-démoli, se trouvait son timon ferré aux deux extrémités ; arrondi en pomme par un bout et pointu de l'autre. Vers la gauche de l'éclaircie, les oursons se disputaient en le tiraillant le cadavre du Voice. Enfin, déjà très près de la roche inférieure, l'ourse énorme se dressait.
— Vercomir, m'as-tu compris ? ! feras-tu ce que je t'ai dit ?... reprit Delphia, anxieuse, en se rapprochant du colosse.
— Paix ! petite ; tiens-toi là sans bouger.
Vercomir désignait à la jeune fille la place où Dioviste l'avait fait étendre auparavant. Delphia se renversa aussilCt sur cet emplacement, persuadée que le géant, obéissant à sa requête, allait lui trancher la gorge au milieu de la plate-forme. Sans faiblir, elle ferma ses beaux yeux ; elle étendit ses bras en croix sur la pierre; elle attendit...
Mais, sans s'occuper d'elle, Vercomir, s'avançant au bord de la plate-forme, et surplombant l'ourse dressée, l'appelait du geste et de la voix sur le côté gauche des roches. Là, pour la bête fauve, malgré sa haute taille et ses longues griffes, l'escalade était impossible. Pour la mieux exciter à se précipiter sur lui de ce côté, le géant lui lança le coutelas de Corpact, tandis qu'elle se dressait une seconde fois debout en essayant d'atteindre la base de la roche supérieure. Touchée au flanc, fortement piquée, l'ourse s'élança, furieuse, en rugissant, vers son agresseur. Aussitôt, Vercomir, traversant la plate-forme en deux sauts, bondit du côté droit dans la clairière, et courut au timon du char dont il se saisit.
Au moment où il se redressait, brandissant fort aisément cette sorte d'arme très pesante, l'animal féroce ayant contourné les roches, découvrait les marches qui en permettaient l'ascension et commençait à les gravir. Le colosse n'eût que le temps de se précipiter et de lui porter, par derrière, entre les pattes un terrible coup de la pointe du timon qui lui décliira profondément l'abdomen.
Arrêtée net dans son élan par cette horrible blessure, l'ourse roula en arrière, mais se redressa aussitôt. Son sang coulait à flots ; ses entrailles s'échappaient de son ventre ouvert. Néanmoins, elle essayait de se lever sur ses pattes de derrière pour se jeter sur Vercomir lorsque celui-ci, reprenant le timon par l'autre bout et l'em-ployant comme une massue, l'abattit si rudement sur la tête du fauve qu'il l'assomma.
L'ourse n'était pourtant pas morte, elle se débattait encore. Pour l'achever le géant dût lui crever la poitrine à deux reprises avec le bout à peu près pointu de l'arme improvisée dont il s'était déjà si bien servi. Eclaboussé du sang de l'animal, qui marbrait de taches rouges, ses jambes et son grand corps blanc, Vercomir, voyant enfin la bête monstrueuse complètement inerte, se retourna du côté des roches et du chêne qui les surplombait. Corpact se hâtait de descendre de branche en branche, tandis que Delphia, blême et sans voix, demeurait agenouillée et penchée, les deux mains crispées au bord de la plate-forme, contemplant tour à tour l'ourse morte et le colosse souriant.
Corpact était satisfait de voir inanimée la formidable carnassière. Comme Delphia, descendue des roches pour voir de plus près cette ourse monstrueuse, il tournait autour de la bête, soulevait ses pattes, écartait ses griffes, retroussait ses lèvres pour mesurer de l'œil les crocs et les dents de ses terribles mâchoires.
— Ça ne mordra plus, dit-il, en laissant retomber la lourde tête de l'ourse qu'il avait soulevée par Une oreille.
Puis, s'adressant à la jeune fille, et lui désignant Vercomir, qui s'écartait pour chercher les petits oursons disparus, il ajouta : « Le Rème est libre à présent ! C'est plus terrible que l'ourse ! »
Le colosse déHvré par Delphia n'appartenait pas à la population sur le territoire de laquelle il se trouvait. Quoique issu de la même race celte que Corpact, il faisait partie de la tribu gauloise des Rèmes, fixée au sud du Belgium.
A ce titre, et bien que les Rèmes ne fussent pas alors en lutte contre les Aulerciens, il devait être tenu pour étranger en Aulercie. L'observation laconique de Corpact résumait d'ailleurs parfaitement sa situation, celle de la jeune fille et celle de Vercomir en rappelant la libération de ce dernier, parce qu'elle évoquait le souvenir des récents incidents qui avaient amené le Rème en cette fatale clairière.
— Attends, répondit la jeune fille, en se retournant du côté du colosse, pour l'observer, il faut d'abord savoir ce que Vercomir veut faire.
ï6 l'orgie gauloise
L'étranger se baissait alors et maniait le corps de l'esclave d'une étrange façon. Tout d'abord, Corpact et Delphia pensèrent que le Rème tentait de le ranimer. Mais il le dépouillait simplement de l'ample blouse rayée dont il était vêtu et des sandales garnies de courroies qui lui avaient servi de chaussures. La température encore assez douce de la fin de cet automne n'exigeait guère plus que la pudeur, fort peu développée à cette époque, le souci de se vêtir que manifestait ainsi Vercomir.
— Il va s'en aller ! murmura Corpact.
— Attends ! répéta la jeune fille.
Sur le torse puissant du jeune Rème, l'ample blouse du Voice défunt devenait une tunique collante ; elle ne lui descendait qu'à mi-cuisses. Il avait dû la fendre sur le devant pour y passer sa tête, et en arracher les deux manches, trop étroites pour ses bras. Mais, grâce à ces modifications expéditives, elle constituait, du moins, un rudiment de costume dont Vercomir pouvait provisoirement se contenter.
— Quand il aura mis les sandales, il s'enfuira, reprit encore l'Aulercien. Delphia n'eut pas besoin de lui répondre. Au lieu d'essayer d'ajuster à ses pieds les semelles du Voice, Vercomir se bornait à les ramasser et revenait.
— Les petits de l'ourse ont eu peur de nous, dit-il, avec le naturel et large sourire qui seyait à sa physionomie sympathique ; ils se sont cachés dans le bois.
— Tu t'inquiètes des oursons au lieu de penser à t'enfuir ?
— Pourquoi nous enfuir petite ? Si l'ourse avait encore un mâle,il serait déjà venu... et je l'aurais tué commesa femelle.
— Tu frappes comme Taran, le dieu-tonnerre, reprit Corpact, mais les druides sont plus puissants que tout, et les druides t'ont condamné !
Vercomir haussa les épaules. L'apostrophe de l'Aulercien lui semblait révéler chez ce soldat, — apparemment dépourvu de vaillance, — une ineptie rare, néanmoins, sensible à la comparaison flatteuse dont il avait enveloppé son sot avertissement, il daigna lui répondre.
— Pendant que tu restais perché sur ta branche, tu n'as donc pas vu cette petite druidesse envo^/ée pour me délier et qui n'a pas eu peur de risquer de se faire dévorer...
— Delphia n'est pas encore druidesse ; elle n'a pas seize ans. Ce n'est qu'une élève de Dioviste et la petite fille de son oncle le grand druide souverain.
— Non ! je ne suis pas druidesse et je ne le serai jamais, reprit résolument la jeune fille. Je déteste les druides ! L'oncle de Dioviste n'est pas mon grand-père. Je suis la fille d'une Grecque de Massilia (Marseille) et d'un chevalier romain.
— Toi ? ! s'écria Coipact stupéfait.
— C'est pour cela que je me nomme Delphia, qui est un nom grec. On m'a surnommée aussi : le Gui. Puis elle ajouta, s'adressant au Rème : « Personne ne m'a envoyée pour te sauver. Je savais que l'on t'amènerait ici dès l'aube pour t'y égorger après le milieu du jour, et je m'étais cachée pour te détacher aussitôt que Dioviste serait parti. »
Les deux Gaulois entendaient la johe Grecque avec une inexprimable stupéfaction. Bien qu'elle eût cessé de parler, après ces explications, ils l'écoutaient toujours, car ce qu'elle venait de dire retentissait encore dans leur imagination primitive comme un fracas d'avalanche. Grecque ou Romaine d'origine, elle avait été l'élève des druides. Deux des plus grands d'entre eux l'avaient protégée, conduite et dirigée depuis son enfance. Elle savait mieux que personne l'immense pouvoir que possédaient ses maîtres... et elle ne craignait pas de proclamer qu'elle les détestait !
Elle osait, là, braver leur puissance effective et leur pouvoir occulte, en libérant celui qu'ils avaient marqué pour la mort et qui n'eût pas dit un mot pour s'y soustraire !
Comment vivait-elle sous leurs yeux après un tel sacrilège ? ! Comment subsistaient-ils eux-mêmes, Corpact et Vercomir ?... Ils ne parvenaient point à le concevoir.
Si le Rème était non moins convaincu que l'Aulercien de la quasi-omnipotence druidique, il éprouvait, toutefois, moins de vénération que Corpact pour ces pontifes, origi-
i8 l'orgie gauloise
naires d'une contrée qui n'était pas la sienne. Il rompit le silence avant son aîné, le soldat.
— C'est hier, dit-il, que je t'ai vue pour la première fois à l'assemblée des druides qui m'ont fait saisir... Tu ne me connais pas...
Delphia l'interrompit pour lui répondre avec une intelligence et une pénétration fort au-dessus de son âge.
— Je n'ai pas eu besoin de te voir pour te connaître. Dioviste et ses druides ne me cachent plus rien depuis près de deux ans. J'ai toute leur confiance.
» Pour le sacrifice humain qu'ils veulent faire au sujet de la guerre, je savais qu'ils avaient décidé de te prendre, à défaut de criminel, parce que tu n'es qu'un étranger sans parents et sans ami puissant parmi les aulerciens-diablintes.
— C'est vrai ! mais si je n'avais pas été ivre...
— Dioviste a commandé de profiter de ton ivresse. Il a donné du vin pour qu'on te fasse boire.
Corpact, moins scandalisé de la perfidie dénoncée par la jeune fidle et qu'il connaissait déjà, que de ses révélations au jeune Rème, voulut les interrompre.
— A quoi bon exciter Vercomir ? conseille-lui plutôt...
— ... de remonter sur la roche et s'y laisser lier par toi, en attendant le sacrifice ?
— Tu nous as perdus tous les trois et tu ne survivras pas plus que nous si Vercomir fait défaut à Dioviste ! s'écria l'Aulercien avec colère.
Delphia sourit dédaigneusement.
— Les druides, répondit-elle, ne poursuivent personne ; ils ne frappent que les homm.es crédules qui s'abandonnent entre leurs mains ou qui leur sont livrés par les princcps, les chefs, les chevaliers...
— C'est vrai ! dit le Rème.
— Ah ! VercomJr ! que prétendras-tu faire ? ! Que de viendrons-nous, s'ils prononcent ce soir contre toi, contre moi, contre elle-même, l'exclusion qui tue plus cruellement que ie fer et le feu ; Vexchtsion qui fait que Vexcltt ne trouve
plus ni justice, ni protecteur, ni même un abri ; l'exclusion qui fait qu'on fuit l'exclu pour ne pas être souillé par son approche et même par le son de sa voix ! Non ! niieux vaut mourir d'un coup, Vercomir...
— On t'a sacrifie comme étranger, faute d'un coupable, reprit Delphia. Tu peux donc te remplacer toi-même par un coupable.
— C'est juste ! En connais-tu donc un ?
— Deux : Moi, qui t'ai délivré, et Corpact qui m'a jeté son couteau pour trancher tes liens.
— Moi !... mon couteau ? !...
■ — La petite a raison ?
Le Rème disait ces mots en scuripnt pleinement de son bon sourire et en laissant tomber sa large main sur l'épaule de l'Aulercien qui chancela.
— A moins que vous ne préfériez, l'un et l'autre, quitter simplement ce pays d'Armorique, l'Aulercie, et les autres Etats de Gaule, pour me conduire jusqu'à Massiha, où ni Grecs, ni Romains, n'ont souci des druides et de leurs exclusions barbares...
• — Je crois que cela vaudrait mieux... balbutia Corpact, sentant qu'il essayerait en vain de dégager son épaule de la main du géant.
— Cette idée-là me paraît aussi meilleure parce qu'elle est plus sûre, conclut Vercomir en lâchant l'épaule du soldat, mais il faudrait s'éloigner promptement sans passer par vos villes et vos villages...
— Je connais les chemins jusqu'au pays des Bituriges (Touraine et Berry) où Dioviste m'a conduite lui-même l'an dernier... après, nous demanderons !
— Connais-tu donc aussi, petite Delphia, le moyen de faire à trois un tel voyage sans autres ressources que ces mauvaises sandales ?
— Je sais guérir et je prédis les sorts...
— Bon ! s'il ne s'agit que d'assurer la vie pendant ce voyage, moi, Corpact, je m'en chargerai.
— Es-tu donc riche ?
— Non Vercomir, mais j'ai des ruses... vous le verrez !... Et, d'abord, il faut faire croire que nous avons été mangés.
Cette proposition fit éclater de rire le Rème ingénu.
— Ne te moque pas de Corpact, dit Delphia. Les druides arriveront bientôt. Mais ils ne prononceront pas l'interdiction contre nous s'ils peuvent croire que les ours nous ont dévorés.
Vercomir cessa de rire et baissa la tête. Après avoir ajusté sous ses pieds les sandales trop courtes du Voice, il traîna sous bois le corps de l'ourse, avec l'aide de l'Aulercien, jusqu'à une assez grande distance dés deux roches, dans un halHer épais. Puis il fit observer que ce transport laissait une trace très visible.
— C'est nous qui avons traîné l'ourse répliqua judicieusement Corpact, mais comme on ne supposera pas que j'aie pu la tuer sans armes, et comme toi, tu étais attaché, on pensera que c'est toi que l'ourse a traîné, et l'on ne se risquera pas à suivre cette trace.
Vercomir se remit à rire et cette fois son hilarité fut partagée par l'Aulercien parce qu'elle était approbative.
— A présent, reprit celui-ci, nous devons encore cacher le Voice puisque tu lui as pris ses vêtements.
— C'est juste. Où le cacherons-nous ?
— Au même endroit que l'ourse pour que l'on n'ait pas la tentation de le chercher sur sa trace. Seulement, noTjs le porterons.
Les deux Gaulois revinrent à la clairière où Delphia guettait sur les roches en réunissant les liens coupés du géant pour les faire disparaître.
Corpact voulait aider Vercomir à porter le cadavre de l'esclave au fond du haliier où ils avaient traîné l'ourse ; mais il dût se borner à suivre, en admirant le géant, parce qu'il avait pris le corps de cette victime par sa ceinture et l'enîcvait d'une seule main avec moins d'effort qu'il n'en aurait LiUu au soldat pour soulever et transporter un enfant.
En revanche, la ruse, dont le soldat se vantait, fut bientôt
une autre supériorité reconnue par Vercomir sans difficulté. En arrivant au hallier avec le géant, il y aperçut les deux jeunes oursons gémissant autour du cadavre éventré de leur mère et il se précipita sur eux. Le Rème s'apitoya.
— Que fais-tu là ? laisse donc ces petites botes.
— Non, ça crie ; ça pourrait faire trouver cette cachette... et puis cela pourra nous servir : c'est bon à manger.
— Alors donne-les-moi.
Quand le colosse revint à la clairière, portant les deux oursons par la peau du cou, la jeune fille réunissait, au milieu d'un m.anteau qu'elle avait trouvé dans le chariot, les liens de Vercomir, la bride, le mors et les autres harnachements du cheval de selle arrachés par cet animal.
Vercomir y ajouta les oursons, replia le manteau sur eux pour les en envelopper afin de transporter le tout d'une seule main, réservant l'autre pour s'armer du lourd timon du char, qu'il fit tournoyer comme un léger bâton.
— Puisque tu connais les chemins, dit-il, petite Delphia...
— Nous allons être obligés de reprendre d'abord celui que vous avez suivi pour venir ici, mais un peu après le détour que vous voyez là-bas, nous en rencontrerons un autre, et celui-là nous conduira bien avant la fin du jour au bord de la forêt, dans le paj^s des Cénomans.
Vive et légère la Greco-Romaine précédait ses compagnons de quelques pas. Vercomir formait, à tous égards, le gros de la petite troupe, dont Corpact, l'astucieux et prudent compère, se faisait l'arrière-garde. Au détour du chemin sous bois que la jeune fille avait indiqué avant le départ, elle s'arrêta brusquement. D'un bond, Vercomir la rejoignit et Corpact courut sans hésiter près d'eux.
— Là ! voyez- vous tous les deux ?...
La joUe Grecque, parlant à voix basse, désignait du doigt, à cent pas, en travers du chemin, une masse brune insohte.
— Ne bougez pas ! chuchota Corpact, je vais aller voir. \'ercomir jeta sur l'Aulercien un regard exprimant sa surprise. Quoi ? cet Armoricain circonspect allait-il s'aventurer
en éclaireur ?... Il n'en fallait plus douter, puisqu'il s'élançait. Mais c'était en quittant le chemin pour faire sous le bois un habile détour que le soldat les précédait. Quelques minutes s'écoulèrent, puis, la jeune fille et le colosse le virent sortir de la futaie et courir à la masse brune en leur faisant des gestes d'appel. Aussitôt ils s'élancèrent.
A mi-chemin l'un et l'autre distinguèrent pourquoi le soldat se bais-ait sur cette masse brune, qui s'agitait, en reconnaissant le cheval qui avait assommé l'esclave en se cabrant.
L'un des traits du char restant attaché au cou de l'animal, et se trouvant projeté de ci, de là, par ses bonds, s'était enroulé finalement et noué très fortement a.utour de ses membres antérieurs. Cet entravement subit avait dû le faire choir sur la tête car jl portait au sommet du crâne, entre les oreilles, une plaie souillée de terre. Mais, à part cette légère blessure, la bête se montrait en excellent état.
— Voilà une trouvaille qui, dans notre voyage, va bien nous servir pour Delphia.
— Tu vas prendre ce cheval ? !
— M'aides-tu donc là pour le plaisir de le remettre debout et de le voir s'en aller ?
Pour le Gaulois d'Armorique, cette conception semblait si révoltante qu'en l'exprimant, il interrompait ses efforts et considér^lrait le Rème avec une compassion sincère.
— Dépêchez- vous tous les deux, le jour s'avance.
Relevé, flatté, le cheval se laissa mettre sans grande résistance la bride du druide. Phé de ci, roulé de là, par Corpact, le grand manteau de Dioviste devint à la fois couverture et selle solidement sanglées par trois morceaux de la longue lanière de cuir avec laquelle on avait ligoté le géant. L'adroit soldat réserva même, dans la disposition de ce manteau-selle, deux grandes poches situées comme des fontes, dans lesquelles il logea les deux jeunes oursons. Augmentée, dès lors, d'une sixième créature, la troupe reprit sa marche et rencontra bientôt la voie signalée par Delphia.
Les fugitifs, déjà détermines à devenir transfuges au be-
soin, s'y engagèrent avec une célérité qu'accentuait la perspective d'atteindre très directement par ce chemin le territcire des aulerciens-ccnomans. Cette désignation marque une parenté d'origine fort étroite entre le territoire qu'ils quittaient et celui vers lequel ils allaient, mais on serait dans l'erreur en pensant que les aulerciens-cénomans devaient être au mieux avec les aulerciens-diablintes.
La contiguïté de leurs territoires et la consanguinité originelle constituaient, au contraire, des sujets de rivalités, des motifs de compétitions incessantes ; comme celles qui dissolvaient alors, des confins Pyrénéens de l'Aquitaine aux extrémités Nord du Belgium, les quatre-vingt-dix peuplades diverses des trois grandes sections de la Gaule. Elles dissolvaient d'ailleurs aussi ces mêmes peuplades dans leur propre sein, de ville à ville, de village à village, de famille à famille, et jusqu'aux divers membres de ces familles.
Four Corpact, Vercomir et Delphia, gagner le territoire des aulerciens-cénomans, c'était donc mettre, entre eux et les Gaulois dont ils abandonnaient l'Etat, des distinctions, des obstacles, des jalousies et des vanités salutaires. Aiguillonnés par un égal désir de s'écarter de la forêt et d'atteindre l'Etat voisin, Corpact et Vercomir marchèrent à vive allure pendant près de cinq heures. I\Iais, après cette longue traite, représentant plus de neuf lieues gauloises (près de 20 kilomètres) Corpact se déclara épuisé.
Vercomir reconnut qu'il était las. Quant à la jeune fille, quoiqu'elle n'eût guère marché, elle se sentait courbaturée et le démontra en s'étendant à terre dès qu'ils furent arrêtés.
Le cheval, semblait seul, impatient de poursuivre la traite et résistait au Rème qui le tenait en bride depuis un moment en remplacement de Corpact.
— Là ! Là ! tu n'es donc pas fatigué, toi ?
Le cheval, retenu, releva la tête, renifla et se mit à hennir.
— Il dit qu'il veut courir ! reprit en riant Vercomir.
— Ça n'est pas naturel, fit l'Aulercien qui s'était assis
et qui se redressa péniblement. Il renifle, il crie..., il doit sentir quelque chose qui l'attire.
Frappée de cette remarque, Delphia se relevait aussi.
— Corpact a raison ; un cheval ne hennit pas sans cause. • — Faut-il le laisser et le suivre ? demanda le géant.
— Essayons.
La petite troupe se remit en marche, courageusement, dans la direction que l'animal indiquait lui-même et qui ne s'écartait d'ailleurs pas du sentier. On gravit ainsi une faible éminence, puis on descendit une pente assez rapide vers le bas de laquelle le cheval précipita ses pas. Bientôt le bruit d'un clapotis frais parvint aux voyageurs.
— De l'eau ! de l'eau ! ! s'écria l'Aulercien.
— Bon ! ça ! répliqua Vercomir.
Déjà le cheval piétinait dans le fort ruisselet dévalant au fond du ravin ; il buvait à longs traits: Tour à tour, au-dessus de lui, Delphia, Corpact et Vercomir se désaltérèrent. Puis, le soldat et la jolie Grecque, rafraîchis, s'étendirent près du ruisseau. Mais le Rème avait aperçu, plus bas, un élargissement du cours d'eau et une nappe qu'il devinait plus profonde. Il descendit pour s'y plonger et laver à la fois son corps taché du sang de l'ourse, la blouse et les sandales dont il avait dépouillé l'esclave de Dioviste. Lorsqu'il revint à ses compagnons de fuite, Corpact, endormi, ronflait déjà. Vercomir s'étendit entre Corpact et la jeune fille, après avoir entravé le cheval avec un morceau de l'inépuisable courroie consacrée à son ligotement pour le sacrifice.
Les grands yeux de la Grecque se fermaient. Le Rème ne tarda pas à s'endormir lui-même.
Le milieu du jour était dépassé depuis un moment lorsqu'un bêlement, retentissant auprès d'elle, réveilla Delphia.
Elle ouvrit les yeux, releva la tête, et le joyeux cri de surprise qu'elle poussa réveilla le Rème aussi brusquement que le bêlement entendu l'avait réveillée elle-même.
— Comment ?... Comment ?... balbutia Vercomir en se frottant les yeux.
LE SACRIFICE lîU^rAIN 25
Le géant croyait rêver, car, ce qu'il voyait lui paraissait invraisemblable. Tout d'abord, à ses pieds, les deux oursons, attachés à un piquet par deux cordes, jouaient ensemble avec une gentillesse de plantigrades fort attendrissante. Non loin d'eux, mais plus près de Delphia, également attachés à deux piquets, broutaient une belle brebis et une chèvre. Enfin, du côté du ruisseau, quelques pas plus loin, Corpact tournait gravement une cuillère de bois dans une grande marmite où cuisait, sur un feu de branches sèches, un ragoût dispersant autour de lui des odorances d'une saveur exquise. Il n'en fallait pas tant pour mettre aussitôt sur pieds le géant et la jeune fille. Tous deux coururent auprès de l'Aulercien.
— Un ragoût ?
— Des galettes d'orge ?
— Des plats de bois ?
— Deux gobelets ?
— Oh ! nous avons à présent beaucoup d'autres choses, répondit flegmatiquement Corpact.
— Quoi donc ?
— Prends patience, Delphia ; je vous montrerai cela plus tard. Il faut manger d'abord. J'ai grand faim !
— Moi aussi.
— Mangeons ! conclut Vercomir sur un ton dont la vorace détermination, troublant l'Aulercien, lui fit comparer d'i<n coup d'œil inquiet le torse du géant à l'ampleur de la vaste marmite où mijotait le ragoût.
— Asseyez-vous et tendez-moi les plats, je vais vous servir. Quand il eut deux fois rempli et vidé son propre plat de
bois, Corpact consentit à cesser de paraître miraculeux en révélant l'étonnante provenance des objets, du repas et des animaux domestiques dont il avait enrichi la comm.unau' é.
— Après avoir bu, comme vous, dit-il, j'étais si fatigué qi e je me suis étendu, sans m'en apercevoir, sur une fourmilière...
— Les fourmis t'ont piqué ?
— Pas beaucoup ; c'est une petite espèce. Elles m'ont surtout réveillé. Mais j'en avais tant sur moi, et partout, qu2 ]e
26 l'okgie gauloise
n'aurais pas pu m'en débarrasser sans secouer mes braies (pantalon), ma blouse, mon sayon (manlelet) et sans me tremper, comme l'a fait Vercomir, dans le creux du ruisseau.
— Ça rafraîchit, murmura le Rème pénétré de reconnaissance et de vénération, comxme tous les Gaulois, pour les eaux, divines et bienfaisantes.
— Oui, ça m'a rafraîchi. Et quand je suis revenu, j'ai vu avec ennui que les petits de l'ourse allaient mourir de soif. Je les ai portés dans le ruisseau ; mais ils n'ont pas voulu goûter l'eau : ils avaient faim. Et cela m'a rappelé que, nous aussi nous avions besoin de manger. Alors, pendant que vous dormiez, j'ai voulu profiter du cheval pour chercher dans ks environs. J'ai suivi le ruisseau.
— -• Tu as découvert un village ?
— Non, mais j'ai trouvé, cachées dans une éclaircie, deux huttes devant lesquelles il n'y avait qu'une vieille femme occupée à préparer le'ragoût que nous venons de manger.
— Elle te l'a donné ?
Cette naïve question de Vercomir fit hausser les épaules de l'Aulercien.
— Elle te l'a vendu ?
— Non, Delphia, je n'ai pas même deux deniers de bronze. Mais j'ai imaginé une ruse: laissant le cheval sous bois, j'ai pris les deux oursons. J'ai fait le tour de l'éclaircie pour arriver derrière les huttes sans être vu ni entendu de la vieille ; et j'ai profité d'un moment où elle était penchée sur la marmite pour lancer ensemble les deux oursons de son côté en imitant les cris que poussait leur mère quand elle voulait atteindre Vercomir. Je croyais qu'en m'entendant et en voyant les petits la vieille se sauverait. Mais elle est tombée, en arrière, comme une tortue qu'on retourne et qui iie bouge tête, queue ni pattes.
— Est-ce qu'elle était morte ? s'écria Delphia.
— Je n'ai pas gâché du temps à la regarder pour le savoir parce que je pense bien qu'elle ne préparait pas une si grande marmite pour elle toute seule î J'ai fouillé les huttes où j'ai
pris beaucoup de choses dont nous avons besoin. J'ai pris la marmite, les galettes d'orge, ces plats de bois, ces gobelets, une hache, des couteaux, les deux bonnes épées que j'ai déposées, là, contre ce tronc d'arbre, et des étoffes pour habiller Vercomir.
» Enfin, j'ai emmené cette brebis et la chèvre pour donner du lait à nos oursons ; ils ont tété... et vous voyez comme Hz sont en train de rire, à présent !
Tandis que le Renie et l'ex-élève des druides approuvaient gaiement l'opportune rapine de l'Aulercien, celui-ci recevait leurs félicitations sans s'associer à leur joie.
— J'imagine, dit-il, qu'il doit y avoir à ma poursuite, et peut-être même, en ce moment, autour de nous, une demidouzaine, au moins, de ventres creux... rassemblons les objets, les bêtes, et partons.
La marche fut reprise incontinent. La caravane fit une petite lieue paisiblement, et, déjà, Corpact, se rassurant, commençait à sourire, lorsque le Rème, qui devançait le convoi d'une centaine de pas, s'arrêta puis se replia vers Corpact et la jeune fille en leur faisant signe de s'arrêter.
— Il y a devant nous, dit-il en arrivant près d'eux, des gens qui mènent grand bruit et semblent se quereller.
Faisant silence, tous trois perçurent, en effet, une rumeur mélangée d'éclats violents.
— Oui, c'est aae dispute... ou une bataille, affirma Corpact. Retranchons-nous sous bois.
A trois cents pas du sentier, sous la futaie, les deux Gaulois cachèrent la jolie Grecque dans un épais fourré et la quittèrent pour se rapprocher avec prudence du lieu bruyant.
Guidés par les voix et par un cliquetis de ferraille, ils ne tardèrent pas à parvenir, sous le bois, en vue d'un petit plateau découvert, carrefour de trois chemins, où huit grands gaillards, de mauvaise mine, environnant un jeune cavalier Gaulois de riche apparence, commençaient à l'attaquer. Parant
leurs coups avec une longue épée, cherchant à rompre le cercle qu'ils formaient autour de lui, ce seigneur Gaulois m.enaçait ses agresseurs de les faire punir de leur audacieux attentat. Mais ces huit assaillants, précisément parce qu'ils ne doutaient point de la vengeance à laquelle ils s'exposaient, en attaquant ce seigneur, s'excitaient réciproquement à l'abattre et le tuer.
Armes de frondes, de masses et de la courte épce gauloise, ils se trouvaient pourtant tenus en respect par l'arme du cavalier, beaucoup plus longue que les leurs et par les voltes incessantes qu'il faisait accomplir à son cheval avec une promptitude et une adresse surprenantes.
Néanmoins, il était évident que l'extraordinaire animation par laquelle ce beau cavalier parvenait à esqui^'er leurs coups î'épuisait et qu'elle devrait promptement se ralentir.
— Le cheval est à bout, dit le soldat. Nous n'aurons pas compté de I à 50 qu'il tombera ou qne le cavalier sera touché. Dans l'un ou l'autre cas, ces gens-là se jetteront tous à la fois sur lui ; en un instant il sera mort ; alors ils l'cm.porteront pour le dépouiller et cacher son corps ; le chemin sera libre et nous passerons.
— C'est dommage ! reprit le Rème, un si bon cavalier ! si jeune !... et riche... et beau !... Si nous allions le soutenir...
— Quelle imprudence ! Gardons-nous en bien ! D'abord, ils sont huit, c'est cinq de trop... et puis, chevaliers et du:des ne sont plus rien pour nous.
— Je suis aussi chevalier, moi, parmi les Rèmes, répartit Vercomir, en écartant la main que Corpact avait posée sur son bras pour l'arrêter, reste là, puisque tu as peur, je n'ai pas besoin de toi.
— Trop tard ! lui cria l'Aulercien, qui n'avait pu le retenir.
En effet, atteinte à la tête par une pierre de fronde et frappée au jarret d'un coup d'épée tranchante, la monture du jeune chevalier venait de s'abattre, entraînant son cavaher dans sa chute, et les huit drôles se précipitaient à la fois sur le seigneur Gaulois. Trop tardive aussi, l'exclamation de
30 t'ÔRGÏE GAULOISE
Corpact se tr avait couverte par le cri d'attaque puissant que poussait le Rème pour arrêter les assassins du jeune cavalier, et aussi pour obéir à la coutume des combattants de celte ancienrie époque, qui n'engageaient pas de bataille sans emplir l'espace d'un formidable vacarme de trompettes m/agissantes. Le véritable hurlement lancé par le Rème suspendit en effet les mouvements des huit bandits.
Leur surprise et leur arrêt permirent à Vercomir d'atteindre, en quelques bonds, le cheval tombé et le jeune Gaulois qui s'efforçait de se dégager de la bête. Devant le Rème, le cercle des assassins s'écarta ; puis il fut non moins vite reformé lorsque les huit individus armés virent qu'ils n'avaient devant eux qu'un seul adversaire, mais sans autre objet pour se défendre qu'un lourd timon de char.
— Sur lui ! Tous ensenlble sur lui ! vociféraient les drôles.
Par ces cris, le seigneur tombé comprit que le géant venait à son secours. Il redoubla d'efforts pour dégager l'une de ses jambes, prise sous son cheval et pour aider son défenseur.
■ — Ne te relève pas, surtout ! Reste couché ! lui cria Vercomir, qui prenait à deux mains l'extrémité du timon.
Les huit bandits s'élançaient à la fois sur le géant. Avec la même prom.ptitude, le timon se leva, puis il décrivit un vaste cercle, à peine ralenti dans son vol circulaire par quatre rebondissements successifs, quatre heurts sourds. Quatre des huit assassins gisaient à terre, assommés, fracassés. Or, tournant en cercle sur lui-même, pour exécuter ce formidable abatage, Vercomir avait aperçu, dans ce mouvement, l'aulercien Corpact s'élançant, par derrière, sur les ennemis qu'il frappait, lui, par devant. D'un premier coup, avec l'une des épées dérobées aux huttes, le prudent soldat mettait lestement à terre un gaillard que le timon du Rème n'avait pas atteint. Par un second coup, il en couchait un autre, sur le plateau, eh lui traversant la gorge. Enfin, tandis que le septième bandit s'enfuyait, épouvanté, il barrait la route au huitième et commençait à s'escrimer contre lui, en le poussant avec beaucoup de vigueur.
Vercomir stupéfait jeta son timon à terre et courut aux deux combattants. Saisissant au cou, par derrière, le coquin que TAulercien retenait, il le rejeta de côté, comme un paquet, mais sans le lâcho.r, pour se trouver face à face avec Corpact. Le soldat, surpris, abaissa son arme.
— C'est toi ?... tu te bats ?... tu n'as pas peur ?... qu'estce que cela signifie ?... dit le colosse.
— Puisqu'il n'y a pas moyen de te retenir, il faut bien se battre, répliqua i'Aulercien avec humeur.
— Liais tu en as tué deux ? reprit le Rome encore à demi suffoqué par l'étonnement.
— Pourquoi m'as-tu pris celui-là ? cela m'en ferait trois î Vercomir jeta les yeux sur l'être qu'il avait saisi par le col
et qui ne s'agitait plus au bout de son bras. Il ouvrit la main, l'assassin tomba.
— Ah ! je l'ai serré trop fort... il est étranglé... mais je ne l'ai pas fait exprès... il ne faut pas m'en garder rancune, pourquoi m'as-tu caché, Corpact, que tu es brave...
Le jeune chevalier, qui s'était enfin dégagé, avait suivi toutes les péripéties du combat avec une émotion extrême ; il venait de voir et de compter les combattants à terre, morts ou râlants. Ce fut en considérant ses deux défenseurs avec une admiration profonde, qu'il les aborda, disant :
— Sept sur huit ! Vous en avez tué sept sur huit ! C'est merveilleux !
— Je crois qu'ils ne sont pas tous morts, répondit modestement Vercomir.
On fit la revue des sept victimes pour vérifier l'appréciation du jeune chevalier ; elle n'infirma pas son éloge.
— C'étaient des lâches, dit le jeune cavaHer; aucun d'eux n' jurait osé m'attaquer seul.
— Tu les connaissais ? demanda Corpact.
-— Ce sont des maraudeurs, des voleurs signalés depuis longtemps dans cette région. Ils rôdaient autour des fermes ; ils dévahsaient et tuaient les voyageurs ; ils dérobaient partout des grains, des animaux ; ils enlevaient et violaient les
filles qu'ils rencontraient isolées, mais on n'a jamais pu les prendre. Deux d'entre eux ont été tués l'an dernier près d'une ferme qu'ils cro3^aient déserte... on ignore où ils habitaient.
— Alors ils voulaient te tuer pour te dépouiller de ton cheval, de tes armes et de tes bijoux ? fit le Rème en désignant les bracelets, le coHier d'or et la fibule du mêm.c métal dont le jeune homme était paré.
— C'est bien certain !... Et ces malfaiteurs m'accusaient de leur avoir dérobé, ou de leur avoir fait prendre je ne sais quels objets, des étoffes, des animaux et jusqu'à une marmite de ragoût !...
Corpact baissa la tête. A cette énumération, il reconnaissait son pillage des huttes.
Vercomir, au contraire, se mit à rire. Penser qu'il avait ma.ngé le repas des voleurs le réjouissait.
— Sans vous, reprit le chevaher, je serais mort. J'entends vous récompenser.
— Nous ne sommes pas des mendiants ! s'écria le Rème, très humilié.
— Nous ne te demandons rien ! ajouta Corpact, qui aurait accepté sans répugnance un cadeau du chevalier, mais qui crut devoir confirmer le désintéressement de Vercomir en comprenant que le géant n'accepterait pas une récompense.
— Vous ne voulez rien ?... Qui êtes-vous donc ?...
Le chevalier regardait les deux Gaulois. Fort mal vêtu de la blouse du Voice, le colosse lui paraissait, encore plus que l'Aulercien, dans l'indigence.
Vercomir et Corpact hésitaient à répondre parce qu'ils se rendaient fort bien compte de l'étonnement du jeune homme.
Les Druides exceptés, il n'y avait alors dans toute la Gaule qu'une seule classe réellem.ent indépendante : celle des possc^sscurs de grandes étendues territoriales, membres de familles riches et généralement très puissantes.
Dans ses C ommentair es, Césciv dit, formée à' équités, c'està-dire de chevaliers, cette classe supérieure, constituant, par
ses caractères et sc3 prérogatives, une véritable noblesse militaire et territoriale.
Au temps de Vercomir et de Corpact, il observa dans tous les Etats Gaulois, qu'ils fussent constitués en monarchie ou en république aristocratique, cette noblesse héréditaire dominant com.plètement les autres classes sociales.
Chaque famille noble, au mineu de son domaine, dans sa ferrne-palais (œdificia), qui est en m.ême temps une forteresse, vit, alors, entourée d'un essaim considérable de parasites, parmi lesquels on distingue en première ligne, ses : voués, amis et parents pauvres, ou citoyens libres, qui ont embrassé volontairement le parti du chef de cette famille, qui sont armés par ce chef, entretenus, favorisés, enrichis par lui, mais qui, par contre, et s'il y a lieu, se font tuer pour sa défense ou pour ses intérêts personnels.
Fort au-dessous de ces voués, sont les nombreux débiteurs de la famille, que leur dette, dont ils ne peuvent jamais s'acquitter, réduisent à une sorte de demi-esclavage.
Les innombrables et véritables esclaves, presque tous étrangers à l'Etat de ceux qui les possèdent, accomphssent les travaux ou font les métiers, plus pénibles, qu'on épargne aux débiteurs. Ce sont des parias dont la vie et la liberté appartiennent au maître. Le chevalier peut affranchir son esclave ou l'immoler. Hom.me ou femme il est l'objet de si minime valeur qu'on l'échange contre une cruche de bon vin.
Quant à la plèbe, constituant la masse du peuple, elle ne compte pas. Elle n'a aucune voix, aucune représentation dans la direction et l'administration de l'Etat. Ses seuls chefs, les Druides et les nobles ou chevahers, la laissent vivre ; elle doit s'en contenter... et s'en contente.
Enfin, des meilleures unités de la plèbe se forme une catégorie populaire qui n'est pas supérieure, mais qui jouit d'une protection relative ; c'est la catégorie des arnhacts, sorte de sujets volontaires promettant obéissance à un chef puissant établi dans le voisinage, afin de pouvoir se réclamer de lui contre ceux qui tenteraient de les opprimer. Ceux-là ne sont
pas esclaves ; mais ils appartiennent néanmoins « sans réserve » au maître qu'ils se sont donné.
On conçoit dès lors que, dans une telle organisation sociale, tout être devait se relier, se rattacher, à la puissance druidique, ou à la puissance nobiliaire, pour ne pas se trouver totalement dénué d'appui.
En fait, les déclassés, bandits par goût ou par nécessité, étaient les seuls individus qui ne se réclamaient ni de l'une ni de l'autre des deux puissances, aristocratique et religieuse.
Qu'était-ce donc, pour le jeune chevalier, que ces deux hommes dédaigneux de ses offres ? L'un, Corpact, avait pourtant l'aspect d'un voué de la plus basse catégorie ; l'autre, l'hercule, qui s'exprimait en seigneur, portait un haillon d'esclave...
— Réponds, toi qui parles facilement murmura Vercomir à demi-voix, en poussant doucement l'Aulercien.
Corpact se redressa, encouragé par la confiance et la supériorité que son compagnon lui accordait en le désignant de cette manière.
— Il ne faut pas, répondit-il au jeune homme, nous juger sur notre apparence. Mon beau-frère et moi, nous avons eu des motifs pour prendre ces vêtements, mais il est facile de voir, ou de comprendre, en y réfléchissant, que nous n'avons besoin de personne.
— Quel est votre chef ?
— C'est nous-mêmes.
— Vous ?... Il n'y a que les chevaliers, les princeps, et les bandits qui n'ont pas de maîtres !... Mais vous n'êtes pas des bandits puisque vous m'avez déhvré de ceux qui m'attaquaient, et puisque vous ne me demandez rien ? Alors, vous êtes donc chevaliers ?...
— Au pays des Rèmes, je... commençait Vercomir.
~ Non ! dit, l'interrompant, Corpact, nous ne devons pas des explications, puisque nous n'avons pas aidé pour une récompense. Ce que l'on pense de nous...
^- Eh ! je vois bien, s'écria le jeune homme, que vous êtes
ÎIUIT CONTRE UN 35
ce que je suis moi-même ! Gardez --os secrets ! rmis ne me faites pas l'injure de refuser ma reconnaissance : Venez à ma maison prendre part à un festin où je ferai honneur à votre dévouement et à votre vaillance.
— Nous voyageons avec line petite nièce et nous sommes pressés ; nous allons au pa^/s des Bituriges...
— JMa demeure est sur votre chemin.
— Et si nous refusions ? dit en souriant Vercomir.
— Ce serait une marque de mépris que je ne supporterais pas ! s'écria le jeune homme, reculant d'un pas comme pour se mettre sur la défensive.
— Là ! Là ! dit Vercomir, enchanté de cette témérité, nous ne voulons pas t 'insulter. Ton hospitahté nous réjouirait si nous pouvions nous asseoir à ta table dans un costume honorable, mais...
— Votre costume n'est rien ! Nul des miens ne s'abstiendra de vous marquer le respect que j'imposerai en vous donnant la première place et en vous servant moi-même.
» Et si vous le préférez, vous pourrez vous couvrir de riches vêtements, que je vous prêterai, afin de paraître selon votre rang devant mes esclaves et mes ambacts.
— Soit ! nous irons chez toi...
— Et nous accepterons le prêt de tes parures, s'empressa d'ajouter Corpact, fort séduit par la perspective de se m-on-
LA HAINE DES DRUIDES
L'Aulercien voulut aller seul retrouver Delphia pour l'informer des menus mensonges qu'il avait dû faire au jeune chevalier.
Lorsqu'il arriva sur le plateau du massacre des voleurs, conduisant en main, le cheval monté par Delphia, les cadavres des sept assassins n'y étaient plus. Le colosse et son nouvel ami les avaient écartés pour en éviter la vue à la jeune fille. Vercomir achevait de traîner sous la futaie le cheval du jeune homme sacrifié à cause de la gravité de ses blessures. L'Aulercien apprécia ces attentions ; mais il fut moins satisfait d'entendre Vercomir désigner par son nom leur prétendue nièce à leur hôte, et de constater qu'il lui avait dit être Rème, se nommer Vercomir, et que son compagnon, son prétendu beau-frère, né dans l'Aulercie Diabhnte se nommait Corpact. En revanche, il sut que le jeune chevalier s'appelait Ductomar et qu'il avait 23 ans.
— Ne nous attardons pas davantage à ce carrefour ensanglanté, dit-il.
— Oui ! partons, mes amis, répondit Ductomar. A cheval, nous serions bientôt sur mon domaine, mais à pied nous n'y parviendrons pas avant ce soir.
Pour éviter d'interroger ses invités, depuis qu'il se persuadait lui-même qu'ils appartenaient à sa classe élevée, le jeune chevalier, n'ayant rien à dissimuler, lui, narrait, chemin faisant, à ses sauveurs sa courte histoire et celle des siens.
— Je suis le seul et dernier de ma famille, leur disait-il. Mon
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père fut l'un dos plus puissants parmi les chevaliers ccnomans, mais il se ruina pendant mon enfance en des expéditions guerrières contre les Piétons et mourut de ses fatigues et de ses blessures lorsque j'atteignis ma septième année. Je n'avais qu'un frère, mon aîné de dix ans, les Druides nous l'ont pris à la mort de mon père.
— Ils ont voie votre frère ? s'écria le Rème.
— Non, mais ils l'ont séduit, et cela revient au même. Mon frère s'instruisait chez eux, au pays des Carnutes. Par leur exécrable influence ils l'ont tellem.ent changé que renonçant à nous revoir, il a voulu se faire Druide. Notre mière est morte du chagrin que lui causa cet abandon.
— \^ous n'aimez pas les Druides ? insinua Corpact.
— Je les exècre d'autant plus qu'ils m'ont fait doublement orphehn. C'est à leur instigation, que mon père entretint, pendant plus de dix ans, jusqu'à huit mille voués, amhacîs, et guerriers micrcenaires de Germanie, sur le pied de guerre, pour combattre les Piétons !
— Je sais, moi, dit alors Deîphia, pourquoi les Druides poussaient ton père à combattre les Piétons : c'était pour le ruiner dans ces guerres parce qu'ils redoutaient son influence chez les Cénomans, les Turones et les Bituriges.
— Comment le sais-tu ? s'écria Ductom^ar s'arrêtant pour regarder la jeune fille et retenant sa monture.
— Je l'ai entendu dire à Dioviste dans une assemblée des Druides près de Condate, il y a trois ans.
Vercomir poussa l'Aulercien en lui jetant un coup d'œil inquiet. Il pensait lui-mêmiC que leur prétendue nièce venait de lancer des paroles bien imprudentes.
— Ne parlons pas des morts ! fit brusquement Corpact pour détourner la conversation ; cela porte malheur... et cela ne sert à rien.
— Il s'agit de mon père, de la ruine de notre famjlie, de la mort de ma mère et de la perte de mon frère, réphqua Dactomar d'une voix profondément émue ; il importe que je sache !
— Les Druides sont une puissance... voulut dire Vercomir.
— Il n'y a pas de puissance au monde capable de m'effraj'Cr ! Je sais bien que je n'ai pas le pouvoir de détruire ces sacrificateurs abominables. Ils nous ont décimés, ruinés ; je suis déterminé à quitter notre territoire à cause d'eux ; mais si je ne meurs pas trop tôt, je deviendrai puissant, moi aussi, et je reviendrai pour bannir des Etats voisins ou pour exterminer cette secte traîtresse !
— Ton frère aîné, reprit Dolphia, ne portait-il pas une tache de la couleur du vin sur le côté droit du visage ?
— Oui ! près de l'oreille ! Tu l'as donc connu ?
— Il est mort l'an dernier, de l'autre côté de la mer, dans l'île de Bretagne (îles Britanniques), où Dioviste l'avait envoyé sur l'ordre du souverain des Druides .
Four la seconde fois, Ductom.ar s'arrêta et retint la monture de la jeune fille en lui disant :
— Mon frère est moit ? Comment sais-tu cela ? Corpact n'essaya plus d'intervenir. Delphia en avait trop
dit déjà. Mais, en outre, il devinait que la pénétration de cette si précoce transfuge, mûrie par le haut enseignement des prêtres armoricains, lui dictait vis-à-vis de Ductomar une tactique d'aveux relatifs dont les effets pouvaient leur être précieux à tous trois.
— J'étais pupille des Druides ; ils m'ont élevée, ils m'ont instruite, mais ils n'ont jamais domxiné mon esprit. Je les déteste autant que toi. Je me suis enfuie de leur collège avec l'aide de m.es oncles Corpact et Vercomir. C'est pour me soustraire à leurs atteintes et me conduire bien loin d'eux qu'ils se sont donné l'apparence que tu leur vois.
A cette révélation souelaine, dont le costume et la coiffure de la jeune fille attestaient la véracité de la façon la pi s probante pour lui, Ductomar s'abandonnant à la fougue r^' son caractère étreignit tour à tour Vercomir et Corpact. Il sollicita la grâce d'embrasser la jolie greco-romaine. Allai t des uns aux autres, il pressait la marche, impatient d'arriver sur les domaines de sa famille.
LA HAINE DES DRUIDES 39
— Nous serons bientôt à l'extrémité de cette forêt, disait-iî, et vous apercevrez de loin la tour de vedette de ma demeure qui domine la plaine. Ah ! combien j'ai hâte de vous recevoir, de vous faire fête : Ce qui me reste du bien de nos ancêtres est peu de chose ; pourtant je puis encore armer trois cents cavahers... je vous dirai tous mes projets !
Au coucher du soleil, la petite troupe, sortant de la futaie, à l'extrémité d'un grand plateau qui descendait en pente douce vers une vaste plaine, aperçut enfin la tour-vedette dont avait parlé Ductomar. Elle était si lointaine qu'il ne fallait évidemment point espérer l'atteindre avant la nuit.
— Modérons-nous, si nous arrivons tard, nous n'en mangerons que de meilleur appétit. Et, du reste, l'habitude du cheval m'a rendu mauvais m.archeur, disait Corpact très soucieux de ne pas arriver à la demeure du jeune cavaher avant la complète obscurité, à cause de son costume et de celui de Vercomir.
Au quart de la distance qu'ils devaient encore franchir, Ductomar aperçut dans les feux du couchant un grand chariot à quatre roues qu'il reconnut pour une des voitures de sa ferme.
— Ah ! voilà, s'écria-t-il, une carriica qui m'appartient. Dirigez-vous à sa rencontre en obhquant un peu à droite tandis que je vais au-devant d'elle pour accélérer sa marche.
— Ce seigneur est bien S37mpathique mais il a trop d'impatience ! murmura Corpact, sans essayer de le retenir.
Quand Ductomar eut atteint la carruca, les quatre chevaux qui la traînaient s'arrêtèrent.
— Notre ami a une singulière façon d'accélérer la marche de son chariot, remarqua Delphia.
— C'est vrai ! Tiens ! Vois-tu Corpact ? Est-ce qu'il ne fait pas dételer un des chevaux ?
Le soleil couchant, aveuglant de ses derniers rayons les fugitifs, ne leur permettait pas de bien distinguer à longue distance les mouvements et changements opérés dans l'attelage du chariot arrêté.
Bientôt ils distinguèrent que le cheval détaché des autres portait un cavalier et s'éloignait au galop dans la direction de la tour-vedette, tandis que le chariot poussé à vive allure venait droit sur eux. C'était Ductomar qui le conduisait luimême, seul dans cette vaste voiture couverte, où il invita ses hôtes à m.onter pour fmir le trajet.
La chèvre et la brebis furent enlevées « comme pailles » par Vercomir et placées au fond du véhicule à l'arrière duquel on attacha la monture de Delphia.
— J'ai envoyé le conducteur du chariot en avant, à la ferme, pour qu'il en rapporte des vêtements dignes de vous, expliqua le jeune chevalier, vous pourrez les ajuster à votre taille dans cette carnica pendant le reste du trajet.
Dans une henna, sorte de petit char d'osier léger et rapide, le fils de l'intendant de Ductomar, accourant au galop avec un gros paquet de costumes, rejoignit les voyageurs assez tôt pour leur permettre de se vêtir dans la carnica aux dernières lueurs du crépuscule, en s'aidant les uns les autres.
Pour Vercomir et Delphia, les envois ordonnés par Ductomar restaient encore au-dessus, ou en dessous des proportions de l'une et de l'autre.
Par des retroussis et des froncés ingénieux, drapés avec grâce, la jeune Grecque parvint toutefois à couvrir son costume d'élève des Druides avec une robe de la mère du chevalier dont la richesse rehaussait fort sa beauté.
Vercomir ne trouvait pas de braies (pantalon collant) d'ampleur à contenir ses jambes. Ductomar le contraignit à fendre du haut en bas deux de ces vêtements qui furent ajoutés l'un à l'autre en sens contraire et qui, serrés par des entrelacs de légères courroies dorées, produisirent le meilleur effet. Une tunique brodée traînante, mais ne descendant qu'à la hauteur de ses genoux et un superbe manteau achevèrent de faire du colosse un seigneur d'fispect très opulent.
Quant à Corpact, il trouva très aisément dans la garderobe du père de leur hôte un costume d'apparat qui semblait
LA HAINE DES DRUIDES
fait peur lui et auquel il s'adapta en le portant d'emblce comme s'i] n'avait jamais été veLU qu'en prince.
Des armes magnifiques et des bijoux nombreux complétaient ces parures, car la coquetterie, chez les Gaulois, ne se manifestait pas moins en bijoux pour les hommes que pour les femmes. Tout noble guerner aimait à se couvrir de chaînes d'or, de colliers précieux, de fibules, de bracelets, de bagues, d'agrafes émaillces. Ductomar n'avait pas manqué de faire ajouter aux costumes envoyés une profusion de ces ornements. Mais il n'avait pas prévenu ses hôtes de la réception dont son m.cssager transmit l'ordre en commandant l'envoi préalable des costumes, de telle sorte qu'ils eurent la surprise d'être accueillis par les vivats éclatants d'une foule de plus de deux cents esclaves, ambacts, débiteurs et autres « clients » auxiliaires ou parasites du jeune chevalier, porteurs soit de feuillages et de fleurs, soit de torches embrasées ; multitude des deux sexes au-devant de laquelle une trentaine de voîtés à Ductomar, très armés et très parés, s'alignaient sous la conduite du vieil intendant de sa maison.
"ko loi"'
A la ferme-forteresse, résidence du jeune chevalier, le repas général du soir était préparé depuis longtemps, car, à cheval, le maître aurait dû rentrer beaucoup plus tôt.
Son vieil intendant : Luitram, prévenu par le messager de l'arrivée de trois hôtes à recevoir « en princes » avait donc pu faire promptement transformer ce repas en festin par la confection d'une demi-douzaine de plats supplémentaires d'une préparation rapide, par ' adjonction à ces plats d'ur^. série de «conserves» rares et de haut goût, mais surtout par une abondance de boissons de choix parmi lesquelles dominaient les vins, depuis les crûs capiteux de l'Aquitaine, des coteaux Rodaniens (coteaux du Rhône), de la Lusitanie (Portugal) et d'Italie, jusqu'à l'un des nectars dorés de la Sicile, précieux comme de l'or Hquide.
La tempérance faisait défaut aux premières races qui s'étabhrent en Gaule. De même que l'on voit aujourd'hui les sauvages chez lesquels on introduit des alcools se livrer aussitôt à l'ivrognerie, les Celtes venus du Nord s'abandonnèrent immodérément à l'usage des boissons fermentées dès qu'ils les connurent. La cervoise (bière) et l'hydromel étaient dans la Gaule indépendante, les boissons fermentées les plus répandues. Plus coûteux et très recherchés, les vins gaulois et étrangers servaient de boisson de luxe. Dans les festins, ils enivraient la plupart des convives au point de causer des aberrations d'un caractère agressif qui faisaient dégénérer les controverses en disputes, puis en batailles. Après avoir dû
verser trop de vin, les esclaves des festoyeurs voyaient presque toujours verser du sang.
Réservé aux hôtes, à Ductomar, à Luitram et aux trente voués, le riche festin du jeune chevalier se prolongea fort avant dans la soirée. Corpact et Vercomir durent y subir le récit de leur si rapide massacre des bandits de la forêt, qui fut écouté avec une curiosité passionnée. Rien n'était plus enthousiasmant que les manifestations de force et de courage pour les Gaulois de cette époque, où la civilisation romaine, n'a3'ant pas encore afliné leurs mœurs et dépouillé ces descendants des Celtes barbares de leur rudesse primitive, il était facile de retrouver sous les dehors de civilisation qu'ils s'appliquaient d'affecter bien des restes de leur ancestrale sauvagerie.
Les trente voués de Ductomar, soigneusement triés et éprouvés par Luitram sur plusieurs centaines de candidats, constituaient cependant une fort belle élite de guerriers. Les deux tiers d'entre eux appartenaient, du reste, à des familles nobles de l'aulcrcie-cénomane. C'étaient des cadets qui mettaient leur espoir dans l'entreprenante jeunesse de Ductomar, ou de fidèles partisans de sa famille, que les revers de fortune de son père n'avaient pas détachés de lui.
Le jeune homme détailla fort compendieusement toutes les péripéties de la bataille, si prompte et si merveilleuse, gagnée par ses deux sauveurs contre ses huit agresseurs. Luitram, particulièrement ému du danger couru par son jeune maître, et reconnaissant du secours qui l'avait sauvé, ne se lassait pas d'admirer la stature de son voisin Vercomir et la hautaine audace qu'affectait Corpact.
Ductomar savait d'ailleurs garder à ses hôtes le secret de leur voyage, de leurs noms et de leurs nationalités en les comparant l'un : Vercomir, au dieu Cernunnos, à cause du lourd timon du char qu'il employait comme une massue (la massue étant l'arme de ce dieu), l'autre : Corpact, au dieu Lug, sorte de double de Cernunnos, parce qu'il était l'inséparable second du colosse ; enfin la délicate greco-
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romaine fut comparée à la déesse Epone, que les restes de monuments gaulois nous montrent encore chevauchant sur une jument et suivie parfois d'un jeune poulain.
N'imaginant point que leur chef s'appliquait ainsi à ne pas dévoiler les noms de ses hôtes, mais croyant qu'il les désignait par ceux de ces divinités pour leur .faire honneur, les voités les acclamèrent sous ces divins surnoms. Vercomir et Corpact durent se laisser hisser sur un pavois fait de bouchers réunis, et trois fois, ils furent promicnés en triomphe autour de la vaste table ronde, où soixante invités auraient été à l'aise, devant les nombreux esclaves des deux sexes, affectés au service de la table, qui s'étaient rangés contre les murs de la salle. L'abondance des boissons ayant fait augmenter l'ém.otion des convives, il eût été difficile de contenir leur exubérance.
— Je propose, dit l'un des voués, d'aller chercher dans la forêt les corps des bandits vaincus par Lug et Cermmnos pour en faire un feu de joie en l'honneur de ces héros.
Le succès de cette proposition fut considérable, car elle correspondait au temipérament barbare de la race. Ductomar ne l'eût pas approuvé en toute autre circonstance, parce qu'elle rappelait trop les incinérations des vivants pratiquées paroles Druides, qu'il abhorrait. Mais il y applaudit, considérant qu'elle lui permettait d'écarter aussitôt ses voués et d'entretenir ses hôtes des confidences qu'il voulait leur faire avant de les laisser reposer dans les chambres qu'on leur préparait.
— Bien ! Bien ! s'écria-t-il, en détachant un de ses bracelets d'or et en le lançant à l'auteur de cette motion. A toi, Sigorex, ce bracelet pour ta proposition. Partez ! allez tous chercher ces bandits au carrefour du plateau où ils ont été défaits, et puissiez- vous y rencontrer le huitième assassin qui s'est échappé ! Prenez une carruca attelée de six bons chevaux pour ramener ces dépouilles immondes et faites diligence afin de revenir à l'aube ; l'hydromel et le vin fêteront votre retour.
Les trente voués quittèrent aussitôt la salle.
— Que l'on nous apporte d'autres boissons, des fruits et des galettes au miel, puis que chacun se retire et s'en aille reposer, ajouta Ductomar, nous n'avons plus besoin de personne et je veux rester seul avec Luitram et nos hôtes.
Dès que les nouvelles boissons et les friandises réclamées par le chevaher eurent été apportées ; dès que le dernier esclave, la dernière servante eurent disparu comme Ductomar l'avait ordonné, celui-ci dit à ses hôtes :
— A présent nous pouvons parler sans contrainte. Vous êtes dans ma demeure comme si elle était à vous. Mes esclaves, mes débiteurs, mes amhacts, mes voués sont les vôtres. Quoique mes biens et mon influence ne soient plus le vingtième de ce qu'ils devraient être et de ce qu'ils seraient, si les Druides ne nous avaient pas ruinés, vous êtes tous trois sur mon domaine, à l'abri de toute entreprise. Vous risquez d'autant moins d'éprouver peine ou dommage que l'on ignore et l'on ne saura jamais qui vous êtes. Je vous demanderais donc de me donner la joie de partager longtemps, ici, ma vie, si je n'étais pas d'avance persuadé que vous ne le voudrez pas. î\iais, d'ailleurs, je vous l'ai dit déjà, mon dessein bien arrêté est de quitter notre territoire, en laissant ce domaine à la garde de Luitram, pour aller tenter la chance de la guerre là où l'on se bat.
— Où cela ? fit Corpact.
— N'importe où ! Cependant j'ai des vues sur un grand mouvement que vous connaissez sans doute ?
— Non ; nous ne connaissons aucun mouvement important... répondit Vercomir.
— Il y a pourtant depuis un certain temps une agitation extrême dans un grand nombre d'Etats. Des émissaires du chef d'une illustre famille arveme ont parcouru les régions qui s'étendent de l'Aquitaine et de la province romaine au Belgium. (Voir la carte.) Ils ont montré que si César a secouru avec ses légions romaines quelques peuples Gaulois menacés par leurs voisins, c'est afin de les asservir pour le compte de Rome.
\b L OEGIE GAULOISE
— Les Druides le disent, observa Belphia, mais, est-ce bien vrai ?
— Ah ! les Druides le disent ? cela nie contrarie !... Mais ce doit être vrai pourtant, puisqu'il est certain que, ne se contentant point de soumettre aux impôts romains les Etats Gaulois qu'il a protégés contre leurs envahisseurs du Nord et de l'Est, César a dirigé ses légions jusque sur des Etats de la Gauk qui ne réclamaient aucunement son appui et voulaient rester indépendants.
— Ces Etats favorisaient les ennemis de Rome, répliqua îa jeune Grecque.
— Soit ! en attendant, il est certain qu'une coalition de résistance se prépare et que le chef de la grande famille arverne, dont je parle, organise une tentative d'affranchissement de tous les Etats Gaulois.
— Quel est ce chef ? demanda Corpact.
— Vercingétorix.
Bien que l'extrême division des peuplades gauloises ne leur permît pas une fédération définitive, ou même temporaire, ayant la moindre apparence d'unité nationale ; bien que le patriotisme fût une conception impossible aux Gaulois, ennemis toujours éventuels ou déclarés d'une peuplade à l'autre, de ville à ville, et même de village à village ; bien que Vercomir et Corpact fussent enfin particuhèrement en dehors de toutes les compétitions politiques de leur temps, ils avaient entendu parler tous deux de ce Vercingétorix dont les innombrables dépendants : esclaves, amhacts, voués, ou déhiteurs, se comptaient pas milliers et se trouvaient répandus, ou voyageant, d'un bout à l'autre des pays Gaulois.
Réelle ou fausse, la légende que répandait cette clientèle considérable, — elle s'élevait alors à plus de soixante mille partisans, — faisait de Vercingétorix un généreux hbérateur des Etats de la Gaule.
— Toi qui sais tant de choses, petite nièce, que sais-tu de V^ercingétorix ? demanda Corpact.
— Les Druides n'en ont jamais rien dit devant moi, ou
dans celles de leurs assemblées secrètes où j assistais, cachée ; rien, du moins au point de vue qui vous préoccupe. Je pense qu'ils se défient de lui comme ils se défient de César ; tout en le craignant beaucoup moins. En revanche, ils sont bien renseignés sur ce qu'il fut et sur ceux qu'il entraîne. Son père, nommé Celtill, voulut se faire roi des Arvernes comme Luern et Bituit l'avaient été avant l'institution de la République, créée par les chevaliers et princcps arvernes, en exécration de ces royautés despotiques. Le Sénat des nobles, redoutant donc de voir Celtill renouveler la tyrannie de Luern et de Bituit, le fit saisir, condamner et brûler.
» Plus tard, Vercingétorix ayant grandi et jurant de venger son père, ce Sénat, qui lui avait laissé l'héritage de Celtill et son propre oncle Gobanitien, le chassèrent de sa ville : Gergovie, en le déclarant traître. Alors il augmenta ses clients, grâce à son énorme fortune, en recrutant dans la campagne et dans les Etats voisins des miUiers de plébéiens sans protecteurs, ou de pauvres ambacts ralHés à des petits chevalieis impuissants. Il les arma, puis, revenant avec cette armée, il chassa le Sénat noble de la Répubhque et se fit proclamer roi des Arvernes par la plèbe soulevée et gratifiée. Ses soldats sont presque tous des gens sans aveu, des mécontents, des indigents et des malfaiteurs de toutes peuplades, qui, n'ayant rien à perdre, espèrent tout gagner dans les entreprises qu'il prépare. Il prétend affranchir les pays Gaulois de la dominîLtion romaine. Mais il était l'ami de César, qui l'avait fait cito3''en romain, et il excite contre Rome des Etats que César n'a jam.ais opprimés.
— Et de César, que sais-tu ? demanda Ductomar.
— Rien.
— César, dit Vercomir, a toujours été un alhé fidèle et le plus généreux des protecteurs pour les Rèmes. Mais c'est tout ce que j'en sais.
— Si Vercingétorix parvient à hbércr les pays Gaulois du joug des Romains, reprit Corpact, ceux qui l'aideront dans ce grand dessein pourront devenir riches et puissants !
— C'est ce que je prévois ! s'écria Ductomar, et c'est pourquoi j'ai résolu de me rallier à lui. Aucun Druide ne le conseille, dit-on. Nul n'en a vu auprès de lui, et la défiance qu'il excite chez ces prêtres, comme nous le disait votre petite nièce, leur élève, lui donne toute m.a S3^mpathie d'avance. Je vais donc lever avec mes trente voués un corps de deux cent cinquante à trois cents amhacts et proposer à Vercingétorix de guerroyer avec lui, ou, de préférence, isolément avec les miens, mais au profit de sa cause.
— Bonne idée ! fit Corpact.
— Avec ta vaillance, ton audace et les trente voues qui t'environnent, tu ne peux manquer de te couvrir de gloire, déclara Vercomir, heureux de cette occasion de rendre à leur hôte les éloges qu'ils en avaient reçus. Avant de te secourir, je t'ai vu combattre tes huit assaillants de si belle m^anière que j'en étais émerveillé et que je ne me serais pas permis d'intervenir, certain que tu aurais eu raison d'eux tous, si tu n'étais pas tombé par la lâcheté de ces misérables qui, n'osant l'affronter, ont abattu ton cheval.
Ductomar rougit de plaisir. Décerné par un hôte qu'il admirait profondément, cet éloge, le comblait de joie.
Luitram, flatté au plus haut point par cette belle appréciation de son jeune élève aurait sauté au cou du Rème poui l'en rem.ercier, s'il l'avait osé.
•Corpact ne désapprouvait pas les louanges de son prétendu beau-frère, mais il le regardait avec une surprise mélangée d'un certain dépit en remarquant, in petto, qu'encore qu'elle fut exceptionnelle, l'éloquence du Rème avait « un tour» de seigneurie qui manquait à l'aisance de son élocution.
— Oui, reprenait Ductomar enthousiasmé, j'espère être digne de mon père et faire éclater le mérite du bon Luitram qui m'a rendu adroit et courageux. J'espère devenir un chef renommé, riche, puissant. J'espère remporter de belles victoires. Mais que ne ferions-nous pas, si vous consentiez à joindre votre prodigieuse valeur à mes efforts ? Avec vous, j'entreprendrais de conquérir la Gaule et l'Italie ! Ah ! si
VOUS consentiez à confier seulement pendant quelques mo's votre petite nièce à Luitram et à tenter avec moi le sort d( s armes ! ? Nous partagerions mes voués, mes amhacts. Vous seriez chacun les chefs d'un corps à vous, sous votre seu'e autorité, votre seule dépendance, et nous agirions tous tros en bon accord, unis comme des frères d'armes.
— Superbe idée ! ne put s'empêcher de dire l'Aulercicn,
— N'est-ce pas, Corpact ?
» Et toi, Vercomir, qu'en dis-tu ?
— Cette entente me plairait. Mais nous ne pouvons pas, à présent du moins, entretenir des corps de troupe...
— N'ai-je pas dit que je partagerais, avec vous deux, tous les miens ? C'est moi qui ferai la dépense...
— Inutile ! l'ennemi la supportera deux fois pour une ! affinua Corpact avec une si magistrale assurance que le Rème, ébranlé par cet argument, n'insista point. Mais sur l'application de leurs efforts, il tenait à faire une réserve capitale.
— Corpact a raison, reprit-il, c'est à l'ennemi de supporter les frais de la guerre parce qu'il est vaincu.
— D'avance ? ajouta Delphia.
• — Naturellement, riposta le Rème, dans un élan de foi dont la naïveté ne fit sourire aucun de ses auditeurs, sauf la jolie Grecque.
» Mais il conviendra de bien examiner lequel de Vercingétorix ou de César^ mérite notre concours.
— Et s'ils ne le méritaient ni l'un ni l'autre, ajouta Euctomar, nous agirions alors pour notre seul et propre compte. Je pense absolument comme toi, Vercomir.
» N'a-t-il pas raison ?
— Rien n'est plus sage, répondit Luitram.
— Mon beau-frère vient d'exprimer ce que je pense.
— Alors, c'est accord conclu ?
— Pacte fait ! se hâta de s'écrier l'Aulercien.
— Non ! dit nettement la jeune Grecque, rien n'est conclu si l'on entend me confiner ici tandis que vous allez parcourir la Gaule. Je vous suivrai.
— Peux-tu songer, petite Delphia...
■ — Oui, Vercomir, je le veux !
— Nous suivre à la guerre ?... et tes oursons ? ■ — Avec mes oursons ! Oui, Corpact.
La greco-romaine, en afïirrnant ainsi sa n'sDluiion, nxait l'Aulercien d'un regard impérieux, si déterminé que le soldat baissa la tête, parce qu'il se sentait malgré tout, à la merci de cette jeune fille, dont la science et l'intelligence, très supérieure à sa subtilité, lui imposaient.
— Bon ! nous ferons l'impossible pour te faciliter le plaisir de nous suivre.
• — Et les dangers ?
— Ne crains rien pour moi, Ductomar ; ta bravoure ne l'emporte pas sur mon courage et ma volonté. Je n'ai pas la force pour combattre à vos côtés, mais je saurai vous accompagner sans qu'il en résulte pour vous la moindre gêne.
Aux premières lueurs de l'aube, tout le monde dormait encore dans la ferme-palais du chevalier quand ses voués, revenant de la forêt,, firent éclater autour de l'enceinte étendue de cette forteresse le's mugissements retentissants des car',iyx, longues trompes de guerre terminées en gueules de dragons démesurément ouvertes.
En un instant la foule des « gens » de cette demeure jaillit, à demi-vêtue, ou même presque nue, dans les cours et autour des murs de Voppidum seigneurial. Il y avait parmi les esclaves et les clientes de Ductomar plus d'une belle fille ou femme que Corpact voyait, non sans une certaine envie, courir, crier, rire et s'exciter nerveusement les unes les autres à ce réveil bruyant. Il admirait, de ci, de là, une belle poitrine saillante, découverte, qu'aucun mouvement du corps ne faisait chavirer, une jambe sans attristante sécheresse, une croupe nerveuse quoique arrondie, une taille svelte et souple, des épaules pleines et bien musclées... Or, il savait toutes ces dépendantes de la puissance du « chef guerrier » plus ambitieuses de plaire au ^.laître ou à ses favoris que d'observer une vertueuse retenue qu'elles ne connaissaient guère. La pudeur et la chasteté, destinées à naître quelques siècles plus tard en Gaule des doctrines du christianisme, — empreintes de la jalousie orientale, — ne restreignaient pas encore la lubricité de préhistorique atavisme dont l'élément féminin de cette civilisation naissante était anim.é à un plus haut point que l'élément mâle, et que les jeunes chefs guerriers en parti uaipio
52 t'ORGIE GAULOISE
Ceux-ci mettaient, au contraire, une sorte de vanité à négliger la femme pendant les premières années de leur virilité.
Ductomar dédaignait ainsi les plus alléchantes filles de son d -maine, et les deux tiers de ses voués d'élite partageaient; à leur égard, son indifférence.
Moins près de l'adolescence que de la maturité, Corpact, enclin à la concupiscence, se promit au contraire de favoriser par les plus intimes familarités ces créatures tentantes. L'arrivée du chariot porteur des bandits morts ramenés par les voués suspendit ces riantes perspectives de l'Aulercien.
Revêtant promptement son magnifique costume de la veille, Corpact ne devait alors songer qu'à se rendre sur une aire située hors des bâtim.ents de la ferme-forteresse pour y voir, en même temps que son hôte et tout le monde de l'oppidum, l'incinération dont le bûcher s'élevait déjà comme par enchantement. Ce « feu de justice », et les libations promises qui lui succédèrent, ne furent pas de longue durée. Des que ses voués eurent été amplement désaltérés et réconfortés par une collation substantielle, Ductomar envoya tous les serviteurs distribuer des boissons et de m^enus présents à sa clientèle pour rester seul avec ses hôtes, Luitram et ses voués, auxquels il annonça qu'il fallait commencer aussitôt à préparer l'organisation prompte du corps d'expédition guerrière dont ils connaissaient déjà le projet.
— Dès à présent, leur dit-il, nous allons recruter parmi nos ambacts et même hors du domaine, avec Luitram, trois cents hommes d'une énergie sûre, car je veux qu'ils soient dignes de vous et de 'nous. Ces trois cents hommes seront tous montés. Il faudra donc choisir, et nous procurer des chevaux excellents en égal nombre. Je fournirai les sommes nécessaires pour les acquisitions. Pendant ces préparatifs, et ensuite, durant une absence que j'aurai à faire, vous commencerez à dresser ces troupes et vous les accoutumerez à marcher p tr compagnies de cent hommes chacune, sous la direction de dix d'entre vous, en vue du partage que j'en ferai entre nos hôtes et moi.
Apprenant qu'ils auraient l'honneur d'être conduits par les héros tant admirés la veille, les voués les acclamèrent en.core sous les noms divins de Li!f^ et de Cernunnos.
Ccrpact n'en fut pas peu flatté, mais il apprit, avec m.oins de joie, qu'il lui faudrait partir le jour même avec les voués, le chevalier et Vercomir pour effectuer la levée de troupes décidée, et pour aller au pays des Carnutes à une assemblée de conjurés préparée par les émissaires de Vercingétorix.
Cette assemblée devait avoir lieu dans une forêt voisine de celle où le souverain Druide coupait le gui chaque année.
Inébranlable dans su résolution, Delphia déclara qu'elle accompagnerait ses oncles, Ductomar et ses voués. Il fallut lui céder. Néanmoins, pour ce voyage, elle consentit à laisser ses oursons aux soins du vieux Luitram.
Au miheu de l'après-midi, les trois jeunes hommes et les voués partirent avec la jolie Grecque montée sur le plus doux et le plus sûr des chevaux de Ductomar. Dix esclaves les suivaient avec une carruca et un carpeMum, léger char de luxe, construit sur le modèle des chars de guerre mais plus grand et plus léger. Dans ces voitures, le chevalier prétendait rapporter des emplettes diverses qu'il voulait faire à Autricum (Chartres) ; mais en réalité, il emmenait le char léger, qui pouvait fournir une marche rapide, en prévision du cas où la jeune greco-romaine, surnommée, depuis le festin, Epona, ne pourrait supporter la fatigue du cheval.
En attendant, les véhicules, munis de provisions abondantes et d'objets de campement, assuraient, avec un service d'esclaves des deux sexes, toutes les com.modités du voyage.
Delphia, malgré sa délicatesse et sa fragilité apparentes, fournit les premières étapes jusqu'au soir sans aucune défaillance. Sa gaîté, jointe à celle de Vercomir et de Ductomar, fit oublier à Corpact, le divin Lti^, la perte des voluptés qui l'assombrissait au départ.
Pendant près de six semaines, les trois nouveaux amis et Delphia, avec les trente voués du jeune chevalier, parcoururent tout le pays des cénomans, enrôlant sous leurs enseignes
les jeunes hommes qui leur paraissaient devoir former les meilleurs soldats. Dès qu'ils avaient fait dix recrues, ils les plaçaient aussitôt sous la direction d'un voué chargé de les équiper, de les armer et de les instruire. Ce voué, partant avec eux et les conduisant à la ferme-forteresse de Duciomar, se détachait alors de leur troupe. Vers la fin de novembre, le dernier des trente voués quitta ainsi le convoi : les trois cents hommes de troupe étaient levés.
Le soir du lendemain, la petite caravane réduite aux trois amis, à Delphia et aux esclaves, s'arrêtait près d'une forêt, à la lisière du pays des Carnutes. Ductomar, Corpact et VercomJr firent un prompt repas et se rendirent, suivant d'autres curieux, comxme i]s l'étaient eux-mêmes, à un vaste carrefour du bois, non loin de son bord sud, où l'assemblée qui se formait depuis le coucher du soleil, rassemblait déjà plus de deux mille Gaulois venus de vingt-cinq lieues à la ronde.
La nuit tombée, des torches furent allumées, puis, un Arverne, que l'on disait envoyé par Vercingétorix, monta sur un tertre, élevé de la hauteur d'un homme, pour préconiser le soulèvement des Etats Gaulois contre la domination romaine.
« Vous devez tous savoir, dit-il, que la perte de notre indépendance et de l'ancienne puissance Celte vient de nos désunions. Ce furent les Massihotes, des colons grecs étabhs il y a plus de deux cents ans à l'embouchure du fleuve PJwdanits (Rhône), qui appelèrent la première fois les armées romaines aux confins des trois Gaules (l'Aquitaine, la Celtique et le Belgium) pour les défendre contre les attaques des Ligures, fixés de l'autre côté des Alpes. Vingt ans plus tard, ces mêmes Massiliotes maudits ayant encore appelé Rome à leur secours, pour les mêmes causes, et Rome ayant établi, à la suite de cette seconde intervention, un poste militaire permanent do notre côté des Alpes, à AqucB SexticB (Aix-en-Provence), les ancêtres du grand Vercingétorix, les Arvernes (Auvergnats), unis aux Allobroges, leurs voisins (population de la Vienne), eurent déjà le dévouement de s'armer pour rejeter en Italie les conquérants romains. Ils furent vamcus et l'envahisse-
ment commencé s'agrandit de leur défaite. L'année suivante, ce fut encore au pays de Vercingctorix, au pays Arverne, qu'un roi de cet Etat : Bituit, se dressa contre ces étrangers. Malgré tous ses efforts, les légions romaines triomphèrent. Une nouvelle extension des vainqueurs en résulta. C'est de là que date la création de la Province romaine (notre ancienne Provence), première tache sur le sol Gaulois, et la formation du second poste militaire permanent des Romains chez nous à Narbo Martius : la Narbonaise italique s'étendait de Massilia (i^Iarseille) aux Monts Pyrénéens.
» Vous savez, par ime tradition moins ancienne, puisque nos vieillards l'ont vu, que ces mêmes éternels conquérants arrêtèrent, il y a cinquante ans, une invasion de Cimbres et de Teutons (populations du Danemark et du Nord de l'Allemagne), peuples Germains barbares qui descendaient en Gaule pour gagner l'Ibérie (Espagne actuelle) en passant au Nord de la Province romaine par l'Helvétie (Suisse actuelle).
» Enfin, voici les derniers événements que vous connaissez tous : il y a six ans, quatre cent mille Helvètes (Suisses), las des luttes qu'il leur fallait sans cesse soutenir contre des enval lisseurs voisins : les Suèves, établis au Nord de leurs lacs (à peu près sur l'emplacement de la Souabe actuelle) abandonnaient leur pays pour trouver des contrées plus calmes sur les bords de la mer Esiernmn (l'Océan). Ils voulaient passer par la Province romaine et pour s'enlever la tentation de revenir à leur pays a'origine, ils avaient brûlé leurs villes.
» César accourut, franchissant avec ses légions romaines les monts couverts de neige que l'on croyait inaccessibles (le Mont Saint-Bernard) ; il barra le passage aux Helvètes et les refoula dans leur pav^s. Ensuite il tenta de maintenir les Suèves en traitant avec Arioviste, leur chef et roi. Mais Arioviste ayant refusé tout accord, il le battit et le chassa du pays Gaulois des Sequans (Jura, Doubs, Haute-Saône, Vosges actuels), où il s'était établi.
» Jusque-là, on avait pu croire que ce proconsul resterait dans le rôle de pacificateur et de justicier qu'on lui demian-
dait de remplir. Il fit constater que ceux qui s'imaginaient avoir trouvé un sauveur s'étaient donné un maître.
» AHié aux Rèmes, il prit d'abord Noviodimum (Soissons), Puis il battit les Nerviens et les Aduatuques (Nord de la France et Belgique actuelle), qui virent cinquante-trois mille d'entre eux vendus comme esclaves au plus offrant. Peu après, il a vaincu encore les riverains de l'Océan Germanique (mer du Nord actuelle). Il a spumis les peuples de l'île de Bretagne (Angleterre) ; les Curiosolites, les Osismi et les Vénètes d'Armorique (Bretagne). Son lieutenant Crassus a conquis l'x^quitaine tout entière. César a porté ses armes triomphantes jusqu'au delà du Rhènus (le Rhin), chez les Usipiens barbares. Sont-ce là des actes de protecteur ou des actes de conquérant ? César est-il un asservisseur de la Gaule, ou l'ami des Gaulois ? Osera-t-on dire encore que c'est un bienfaiteur désintéressé ?
— Non ! Non ! s'écrièrent la plupart des auditeurs de ce discours, dans lequel Tenvoyé de Vercingétorix s'efforçait d'exciter la foule en énumérant avec cette longue insistance les victoires des légions romaines conduites par César. »
De nombreux exaltés parcourant l'assemblée la stimulaient du geste et de la voix pour protester contrel'extension romaine.
« Déjà, disaient-ils, les contributions de Rome sont imposées à la m.citié de la Gaule. Attendrons-nous d'être devenus les esclaves de l'Italie pour déplorer son joug ? »
Lorsqu'il vit ces propos répandus par les auxiliaires, qu'il surveillait du haut du tertre, l'envoyé du nouveau roi des Arvernes reprit son discours en faisant. une séduisante description des adhésions à la révolte et des concours obtenus déjà par Vercingétorix. Il montra le souverain des Arvernes adoré de son peuple, semant à pleines mains les fabuleuses richesses qu'il possédait. Il dénombra ses troupes, ses armes, ses machines de guerre. Il affirma, prenant à témoin des auditeurs qu'il désignait, que presque toutes les peuplades Gauloises avaient juré de se dresser à l'appel du roi de Gergovie pour délivrer leur territoire du conquérant romain.
UNE TkOU VAILLE 57
« César, ajouta- t-iî, pour conclure, a dispersé ses légions et réduit leurs effectifs, persuadé que les Gaulois sont incapables de lui résister. Il s'est retiré en Italie où, sous le prétexte de veiller à son proconsulat d'Iilyrie, il s'absorbe dans des intrigues politiques romaines dont son avenir dépend. Jamais il n'y eut meilleure occasion d'affranchir d'un seul coup le Beîgium, la Celtique et l'Aquitaine et de recouvrer la Province. Souvenez-vous, Gaulois, qu'il y a quatre cents a.ns vos ancêtres prenaient Rome et s'étendaient, vainqueurs, de l'extrémité de l'Ibérie au Pont Euxin (la mer Noire). Sous peu le signal du soulèvement général sera donné à Cénabum ( Orléans actuel). Qu'alors, par des crieurs échelonnés d'un b3ut à l'autre des trois Gaules, par des feux allumés sur toutes les crêtes, la nouvelle soit immédiatement répandue ; et que tous ceux qui peuvent s'armer partent et se concentrent autour de Gergovie. En quelques jours, si la Gaule est unie, elle peut réaliser et proclamer sa totale indépendance. Le chef de cent têtes (i) (Vercingétorix) l'aura sauvée ! »
L'enthousiasme inspiré par ces paroles aurait paru déhre ou folie furieuse à Ductomar, Corpact et Vercomir s'ils n'avaient pas été eux-mêmes en proie aux transports qui animaient les milliers de conjurés de l'assemblée.
Un mouvemxCnt agita la foule : des délégués de divers peuples voisins des Carnutes sillonnaient la masse tumultueuse d'êtres humains, et se rapprochaient péniblement du tertre en élevant des perches terminées par des images de sangliers, qui étaient les enseignes, ou drapeaux, de leurs pays.
Sur ces enseignes réunies, tous les assistants firent ensemble le serm.ent d'être, avec les Carnutes, les premiers en campagne, de ne rien ébruiter, et de braver toute espèce de danger pour seconder Vercingétorix dans sa lutte contre les Romains.
Après ce serment, le plus solennel de ceux qu'un Gaulois pouvait faire, la foule commença lentement à se disperser.
(i) J. César, de Beîlo Callico. Liv. vu.
Les trois amis reprirent le ciiemin de leur campement, devancés et suivis par des groupes de conjurés qui allaient dans la même direction qu'eux et se divisaient de plus en plus, au fur et à mesure qu'ils rencontraient d'autres sentiers les conduisant plus promptement à leurs destinations...
En arrivant près des chariots et des tentes de leur petite caravane, Ductomar, Vercomir et Corpact n'étaient plus précédés par personne. Un seul homme, qui les suivait à une assez grande distance, parut hésiter en les voyant s'arrêter à leur campement, puis se rapprocha et les aborda au moment où Delphia, réveillée, sortait de sa tente pour les interroger.
C'était l'un des personnages que les trois amis avaient vus parcourant la foule et l'excitant. Il commença par se dire parent et envoyé de Vercingétorix, en demandant à s'entretenir un moment avec les trois jeunes hommes en particulier.
Cet émissaire ne mettait pas en doute l'acquiescement de ses auditeurs à cette demande parce que les femmes Gauloises, tenues pour quantité fort négligeable, n'étaient généralement pas admises aux conciliabules des hommes ; une très jeune fille commxe Delphia, ne devait pas compter, croyait-il.
Mais, celle-ci, quoique les trois amis fussent hostiles aux Druides, possédait à leurs yeux un grand prestige parce qu'elle avait été l'élève des mystérieux prêtres Gaulois. Elle s'imposait aussi très fortement à leur considération depuis qu'à plusieurs reprises son intelligence et son savoir les avaient dominés. Sur un signe qu'elle lui fit, Corpact intervint déclarant qu'il fallait parler hbrement devant elle, ou renoncer à l'entretien demandé. Alors l'émissa-ire s'inclina.
Ayant d'abord su faire dire à Ductom.ar ce qu'il était, et s'étant assuré de son dessein de guerroyer contre les Romains pour Vercingétorix, cet émissaire déclara qu'il pouvait promettre, au nom du nouveau roi des Arvernes, les plus brillantes récompenses au chevalier et à ses deux compagnons s'ils consentaient à se mettre sous la direction de son parent.
L'imprudent élève du vieux Luitram, fidèle à la discrétion
promise, ne révéla rien sur Vercomir, Corpact et Delphia, mais il ne cacha point qu'il avait réuni trois cents guerriers et qu'il espérait rétablir, à la faveur de la lutte contre César, la splendeur de sa maison.
— Je sais certain que Vercingétorix, si tu l'aides à triompher des Romains, te fera le roi du pays Cénomxan et du pays dos Pictons, les ennemis de ton père, puisque tu tiens à te venger d'eux, s'écria l'émJssaife, très séduit par l'importance du concours que le jeune chevalier représentait.
» Il faut, ajouta-t-il, que vous aUiez tous rejoindre Vercingétorix au plus tôt. Vous lui confierez comme otages dix de vos voués choisis parmi les nobles, et cette jeune fille, votre parente, sans doute, dont vous faites si grand cas, c ar c'est une condition de toute alliance, comme vous le savez, que de fournir des otages au chef avec lequel on s'allie. Tous les Etats Gaulois confédérés ont suivi cet usage. Vos répondants et votre jeune parente, en particuher, recevront l'accueil le plus amical et le plus brillant. Ils seront traités comme des {(prijiceps ». Dès demain, dit-il, pour conclure, j'enverrai un courrier à Vercingétorix afin de le prévenir de votre adhésion à la grande cause Gauloise. Rendez-vous à Cenabum (Orléans) avec vos troupes. J'y serai moi-même dans quekjues jours et je vous indiquerai la marche à suivre pour parvenir auprès du roi des Arvernes.
Enflammé d'espoir, croj'ant déjà se voir couronné roi des Cénomans et des Pictons, Ductomar voulut récompenser l'émissaire en lui donnant une de ses bagues d'or. Sans aucun bijou, vêtu d'un costume fort usagé, ce beau prometteur ne semblait guère fortuné. Il se saisit de la bague offerte avec un empressement justifiant l'opinion du chevalier.
— Nous avons rencontré dans ce parent de Vercingétorix un intermédiaire inespéré auprès de lui, fit Ductomar quand l'émissaire les eut quittés.
— Les dieux nous sont favorables.
Corpact allait ajouter son approbation à celle de Vercomir. Il fut devancé par Delphia qui disait :
6o l'orgie gauloise
— Cet homme ne m'a pas reconnue, et j'en suis très lieu» reuse, mais moi je le connais : c'est un vol'^Mr. -
— Un voleur ?
— Oui, Ductoniar. C'est un ancien esclave Helvète du Druide Enorex, fixé chez les Curiosolites.
» Enorex l'affranchit il y a trois ans et lui confia une ferme. Après l'avoir exploitée six m.ois, les récoltes faites et vendues, cet homane s'est enfui avec le produit des ventes, une benna et deux chevaux ; il ne se nomme pas Cotuat, comme i] vous l'a dit ; son nom est : Rigoban.
— Pourtant, observa Corpact, ce qu'il nous a dit de Vercingétorix prouve qu'il le connaît beaucoup et qu'il est même de ses familiers.
— Je le crois comm-e vous trois. Aussi me suis- je gardée de vous révéler en sa présence ce qu'il est réellement. Peutêtre nous servira-t-il, s'il y est intéressé ; mais il ne faut pas croire à ses promesses ; défiez-vous de lui.
Le lendemain matin, les voyageurs, peu après le lever du soleil, procédaient à une premnère collation, avant de se préparer au départ, lorsqu'un cavalier vint les rejoindre.
C'était le fils de Luitram, envoyé par son père, au chevalier pour lui annoncer que les Piétons, leurs voisins, s'armaient en faveur de Vercingétorix contre les Romains.
Cette nouvelle contraria Ductomar. Déjà, la perspective d'avoir à livrer dix de ses voués au roi des Arvernes, comme otages, le choquait beaucoup, — car il n'avait pas songé un instant à consigner de même la jeune Greco-Romaine entre les m.ains du chef de la révolte. Il savait que Delphia ne se prêterait pas à une telle combinaison. L'adhésion des Piétons au soulèvement provoqué par Vercingétorix acheva de détourner le chevalier de suivre le conseil de Cotuat.
— Si nous nous plaçons sans réserve sous l'autorité du roi des Arvernes, dit-il à ses deux amis et à leur prétendue nièce, nous risquons d'être mis sous les ordres de quelques chefs Piétons, ou d'être obligés de combattre à côté d'eux ; je ne saurais l'admettre. Offrons donc à Vercingétorix de le secon-
UNE TROUVAILLE 6l
der, mais avec une complète indépendance et sans lui fournir dotages ; surtout sans admettre d'être éventuellement réunis à quelque corps d'alliés que ce soit. Nous poserons comme condition de garder la liberté de combattre seuls.
L'approbation de cette proposition fut unanime. D'un commun accord, les voyageurs décidèrent ensuite qu'il n'y avait pas lieu de retourner à la ferme-forteresse puisqu'ils devaient se rendre à Cenabum sept jours plus tard et que les voués pouvaient les rejoindre dans cette ville avec les troupes levées.
En conséquence, Ductomar chargea le nls de Luitram de transmettre l'ordre de ces :ouvelles dispositions à son père en lui disant de joindre au convoi des voités, de leurs recrues et de leurs chariots de bagages, un chariot supplémentaire contenant les objets et les valeurs qu'il ne voulait pas aller chercher lui-même à sa résidence.
Ce nouveau programmée avait l'avantage de permettre aux voyageurs de gagner Cenabum par très petites étapes.
Le premier jour, s'arrêtant pour faire halte sur tous les points qui leur plaisaient, ils ne parcoururent, jusqu'au soir, que cinq lieues gauloises. Le lendemain, en ravanche, ils en firent seize. Mais ils s'égarèrent en s'écartant du chemin qu'on leur avait indiqué. Le surlendemiain, obhgés de se guider tant bien que mal d'après la position du soleil à son lever, ils s'inquiétaient un peu, car dans le pays plat, mais inculte, qu'ils traversaient, ils ne voyaient pas un village, pas un être pour les renseigner,
Vers le milieu du jour, la pente faible du plateau qu'ils franchissaient, très accablés par une journée extrêmement chaude pour cette saison, les conduisit en un point d'où ils découvrirent, du sommet d'un faible bombement du sol, la vallée du Liger (la Loire). A cette vue, des cris de joie leur échappèrent, répétés d'un élan sincère par les esclaves.
Cette vallée superbe ne représentait pas seulement, en efiet, le plus sûr chemin retrouvé, car ils savaient que Cenabum c:,t au bord du Liger, elle représentait aussi la fraîcheur.
l'eau pure désaltérante, et, par-dessus tout, la fertilité inséparable des cours d'eaux, que les Ga.uîes déifiaient sous leurs formes principales de fleuves et de rivières.
— Le Liger ! Le Saint Liger ! s'était écrié Ductomar, qui chevauchait en tête de la petite caravane.
La marche des chariots s'accéléra tandis que Ductomar, Corpact et Vercomir s'élançant en avant, dans des directions différentes, vers le fleuve, cherchaient une descente praticable pour y conduire les voitures.
Ce fut Cernunnos- Vercomir qui découvrit ce bon accès.
Peu de temps après, carruca et carpentum faisaient halte sous un bouquet d'arbres, à quelque vingt toises du fleuve, alors très bas. Les trois amis laissèrent leurs chevaux pénétrer jusqu'au poitrail dans l'eau divine et boire amplement.
Rien ne pressait la caravane d'atteindre Cenabum. On décida de passer le reste du jour sur ce point du fleuve, dont le riant paysage, en cette fin d'automne, enchantait les regards. Il fallait, au surplus, effectuer une reconnaissance aux alentours et tâcher d'3/ découvrir quelque habitant pour savoir s'il convenait de descendre ou de remonter le cours de l'eau afin de rencontrer la ville.
Comme ils étaient encore amplement pourvus de vivres, ils remirent cette enquête au lendemain. Mais, vers le soir, un Turon, attiré de loin par la fumée du feu qu'allumaient les esclaves pour rôtir un jeune chevreau, vint jusqu'au campem.ent. Ductomar lui donna quelques piécettes de bronze et le Turon (Tourangeau) indiqua un chemin, le long du fleuve, qu'il suffisait de suivre, en remontant le cours d'eau, pour arriver en moins d'une demi-journée à Cenabum.
A l'aube du lendemain, on appela vainement Vercomir dans le campement. Quoique grand buveur de boissons fermentées, il chérissait l'eau fraîche, à l'extérieur ; la limpidité du Liger l'ayant séduit depuis la veille, il se baignait en attendant le réveil de ses compagnons.
Ductomar, qui le découvrit le premier dans ce rafraîchissant exercice, voulut l'imiter. Mais il était médiocre nageur.
CorpacL-Lug, véritable triton, ne manqua pas cette occasion de montrer qu'en fait de natation il l'emportait de beaucoup sur Vercomiir en se Jetant aussi dans le fleuve et en y accomplissant mille évolutions savantes, adroites, curieuses ou comiques, dont Delphia s'amusait beaucoup.
Ductom.ar et Vercomir rassasiés de baignade étaient sortis de l'eau et revêtus depuis longtemps, qu'il s'attardait encore à plonger pour attraper au fond de l'eau des pierres que la jolie Greco-Romaine s'appliquait à lancer aux endroits où Teau lui semblait plus profonde.
— Allons-nous-en î lui cria pour la quatrième ou cinquième fois Vercomir.
— Partez devant et laissez-moi la benna, je vous rejoindrai avec cette voiture, répondit Corpact.
— Pourquoi la benna ?
— Je ne veux pas monter à cheval parce que je viens de me blesser au genou contre une pierre du fond.
» Mais ne m'attendez pas ; partez.
— Laissons-le, reprit Ductomar, voyant que leur compagnon persistait à demeurer dans le fleuve. S'il était gravement blessé, il ne nous dirait pas de le devancer et ne resterait pas dans l'eau.
Corpact fut abandonné.
Peu après, un esclave, conduisant la benna, vint la ranger près de la rive, en annonçant à l'Aulercien, qui se tenait à mi-corps dans l'eau, que la caravane, ayant plié ses tentes, se mettait en route pour Cenabum..
— N'as-tu pas des cordes dans la benna ? demanda le persistant baigneur.
— Oui, seigneur, j'en ai plusieurs.
— Alors, entrave les chevaux avec une de ces cordes et va-t-en rejoindre le convoi, je n'ai pas besoin de toi.
L'esclave obéit. Quand il eut disparu, Corpact sortit enfin de Teau. Il ne paraissait aucunement souffrir. Ses genoux ne portaient aucune trace de déchirure ou de contusion.
Par un long regard circulaire autour de lui, ayant constaté
64 L'ORGIi!: GAULOISE
qu'il était bien seul, l'Aulercien prit dans le benna les cordes que l'esclave n'avait pas employées pour entraver les chevaux ; il les attacha l'une à l'autre, bout à bout ; enfm, par une boucle assez grande, fixant l'extrémité de cet assemblage à l'un de ses poignets, il retourna au milieu du fleuve où il plongea par deux fois.
Quand il reparut, à bout de soufïïe, après la seconde plongée, plus longue que la première, il commença par regarder de tous côtés, avant de regagner la rive. Et quand il eut repris pied sur le bord du Liger, il examina encore longuement les environs pour s'assurer de leur parfaite solitude avant de sortir tout à fait de l'eau et de tirer sur la corde qu'il avait emportée au milieu du fleuve.
Bientôt, la corde se tendit et Corpact dut faire de grands efforts pour l'amener à lui, comûTie si son extrémité était attachée à quelque chose de lourd ou de très résistant. Elle était, en effet, liée à deux anneaux d'un assez grand coffre que l'Aulercien réussit à sortir de l'eau. De la rive à l'arrière de la benna, il le traîna encore tant bien que mal. Mais, pour le hisser dans cette voiture, il lui fallut déployer toute l'énergie dont il était capable.
Cette laborieuse opération accomplie, Corpact se revêtit du costume qu'il avait laissé au bord du fleuve pour se baigner, revint à la voiture et tenta d'ouvrir le coffre en le forçant avec un coutelas, puis avec son épée, enfin en le frappant à coups redoublés avec une grosse pierre. Vains efforts ! le coffre en métal ne cédait pas, Corpact dut renoncer à l'ouvrir. Alors, il désentrava les chevaux et dirigea le char, sans hâte, vers la route de Cenabum.
Chemin faisant il songeait. L'impossibilité d'ouvrir le coffre anéantissait le dessein qu'il avait eu de s'en emparer sans en rien dire, — au moins tout d'abord, — à ses compagnons. Devait-il s'attarder en route pour arriver après eux à Cenabum et y chercher, sans leur en rien dire, des outils, ou l'aide d'un habitant de la ville ?... Mauvais moyen !... C'eût été mettre au moins une personne étrangère — personne
forcément douteuse, — clans le secret de sa trouvaille... Poar a.cheter un outil solide et puissant, capable de forcer ce coffre, il n'avait pas d'argent !... Puis comment dissimuler un objet aussi lourd et aussi volumineux ? Enfin, tenait-il donc tant à cacher sa découverte à ses amis ?
Tout d'abord, par l'égoïsme presque inconscient que le célibat et l'isolement avaient développé en lui, il voulait garder sa trouvaille pour lui seul, Ccrpact n'a3^ant jamais eu ni un ami, ni même une maîtresse, à peine quelques très éphémères et rares bonnes fortunes avec des créatures fort vulgaires, manquait d'altruisme. Son premier mouvcm.ent n'était ni généreux ni dévoué. Par bonheur, la réflexion, un grand bon sens, une capacité d'affection sommeillant au tréfonds de lui-même et qu'il ne se soupçonnait point, pouvaient corriger vite sa mauvaise impulsion première.
« Ce coffre, se dit-il, ne contient peut-être rien d'utile ou d'intéressant ? En tout cas, puisque Ductomar, Vercomir, Delphia et m.oi nous formons une association d'êtres étroitement unis... et puisqu'ils paraissent m'aiiner, pourquoi ne partagerais-je pas avec eux le contenu de ce coffre. » S'arrêtant à cette dernière résolution, — seule raisonnable en somme, — Ccrpact excita les chevaux et rejoignit au bout de deux heures la caravane à m.i-chemin de Cenabum.
Ductomar chevauchait en tête du convoi, à côté de Vercomir. Le carpcntum les suivait à petite distance et Delphia, sur son bon cheval tranquille, à la queue de la bande, fermait la marche. Elle s'inquiétait de TAulercien, regardait fréquemment en arrière, espérant le voir arriver... Dès qu'elle entendit un trot de chevaux, elle s'arrêta, et, reconnaissant de loin la carruca, fit un joyeux signe d'appel.
— J'avais peur, dit-elle, que la blessure de notre Lug...
— Je ne suis pas du tout blessé, petite Delphia. C'est une ruse que j'ai dû employer pour rester seul, loin des esclaves, et capturer un gros poisson sans être vu d'eux.
— Tu as pris un gros poisson ?... il est dans la carruca ?... fais-le-moi voir I...
66 l'okgîe gauloise
— Doucement ! n'approche pas ainsi du char, tu vas faire blesser ton cheval ! . . . Ecoute, le chemin n'est pas assez large pour que je puisse passer devant le carpentum et rejoindre avec toi nos amis. Va leur dire de venir auprès de moi. Nous laisserons l'autre chariot aller devant.., et je vous montrerai le poisson.
Delphia, impatiente, lança son cheval au galop pour rejoindre Vercomir et Ductomar. Quelques instants plus tard, ayant mis pied à terre auprès du véhicule arrêté, pour mieux examiner le poisson de Corpact, les deux jeunes hommes et la jolie Grecque n'entendirent pas avec une médiocre surprise le récit de la trouvaille de l'Aulercien. Le colosse sortit assez aisément le coffre de la voiture quand le carpentum poursuivant sa route, eut disparu à un détour du chemin. Miis il reconnut après examen et tentative qu'il fallait un fort levier pour arracher le couvercle de cette caisse de métal.
— A Cenabum, dit-il, j'en viendrai à bout.
— Remettons-le dans la carruca.
— Laissez-moi faire.
Aussi facilement qu'il l'avait sorti, Vercomir souleva et replaça le coffre dans le chariot. Deux heures plus tard, la marche ayant été activée, car, chacun était fort curieux de la trouvaille de Corpact, le petit convoi arrivait en vue de Cenabum, où Ductomar se mit en quête d'un abri à louer pour s'y loger avec ses amis et les esclaves.
A ce m-oment de l'année, où le grand marché semestriel de la ville n'allait pas tarder à s'ouvrir, des artisans, des trafiquants de toutes les sortes et de toutes les provenances copim.ençaient à y affluer. La plupart des demeures de la cité, désertes d'ordinaire, se remplissaient d'occupants. Partout on réparait les abris, on les aménageait, on les disposait à recevoir des hôtes passagers. Le chevaher trouva enfin vers l'une des extrémités de la principale et presque seule rue de la ville, une assez vaste construction formée de trois corps de bâtiments où tous devaient se loger fort à l'aise provisoirement.
Il semblait, en revanche, difficile d'y caser les trente voués qui n'allaient pas tarder à venir et il ne fallait pas songer à y faire entrer les trois cents hommes d'armes recrutés par eux. Mais les trois amis ajournèrent la solution du pi^blème d(i ce logement de troupes. Ils avaient hâte de se caser et surtout d'écarter les esclaves du corps du bâtiment, le meilleur, qu'ils s'ctaient réservé pour ouvrir le coffre trouvé dans le Li'^er et connaître son contenu.