LE SACRILEGE
En le cachant sous un manteau, Vercomir avait porté le coffre dans une salle de leur logis. Porte close, en présence de ses compagnons et avec l'aide d'une sorte de pic en fer, le colosse réussit à forcer le couvercle de cette grande boîte métallique, dans laquelle on ne vit tout d'abord que des étoffes trempées et presque totalement réduites en bouillie par l'eau du fleuve. Mais écartant avec le pic les étoffes en déliquescence, Corpact venait d'apercevoir des objets brillants qui rendaient un son métallique bien caractéristique.
— De l'or ! s'écria-t-il, voilà de l'or !
Le manteau dans lequel Vercom.ir avait enveloppé le coffre fut étendu à terre et le contenu de la caisse versé dessus. Il contenait onze cent soixante pièces d'or ; sept cent quarante pièces d'argent ; neuf cent treize lingots d'or et sept cent dix d'argent de différentes grosseurs ; quatorze torques ou bracelets d'or et cinq d'argent ; huit fibules dont trois en argent et cinq en or ; quarante-sept bagues d'argent et soixante et onze en or ; trente et une agrafes dont dix-sept d'argent et les autres en or ; onze colliers d'or ; plusieurs petites images de divinités gauloises en bronze et en argent et une figurine de la déesse Epone en or.
— Te voilà ! dit Ductomar en saisissant cette dernière et en la tendant à Delphia.
Devant ce monceau de valeurs d'une importance fabuleuse, pour cette époqi^s bs trois hommes et la jeune fille restaient éblouis, stupéfaits.
LE SACPJLVGE ^9
— Ccninient cela se fait-il ? murmura, Corpact, tradui.ia.nt par cette question la pensée de tous.
— Je sais, fit la jolie Grecque.
— Tu sais ?...
— Oui, Ccrprxt. C'est un trésor voué au Liger. Ductomar et Vercomir s'écartèrent aussitôt du « trésor »
avec une sorte de crainte respectueuse et Corpact recula luimême en baissant la tête : sa trouvaille était un sacrilège...
Ils savaient, en effet, que depuis des siècles, les Gaulois et leurs ancêtres les Celtes, adorant les eaux qui fécondent la terre, leur sacrifiaient les objets les plus précieux. A certaines époques, suivant des rites réglés par les Druides, et tout particulièrement lors des grandes calamités publiques, on engloutissait ainsi dans les fleuves, les rivières, les lacs profonds, des richesses considérables pour apaiser les dieux.
Ces donations saintes revêtant, naturellement, un caractère sacré, nul n'aurait osé tenter de les soustraire aux eaux. Les témoins d'un tel crime en auraient massacré l'auteur sans délai, ou l'auraient traîné au tribunal des Druides, qui eussent ordonné de le brûler vif le jour même. Il était enfin de notoriété publique que le malheureux touchant un de ces dépôts saints, même par inadvertance, devait mourir tué par la Divinité des eaux peu de jours après ce contact accidentel. Or, tous avaient touché au trésor. Et Corpact, plus coupable que les autres, l'avait retiré du Liger ; il s'en était emparé ! Comment vivait-il encore ? Cependant, l'ex-elève des Druides avait repris la petite figurine d'Epone en or ; elle l'examinait attentivement.
— Ne trouvez-vous pas que je lui ressemble un peu ? ditelle en la montrant à ses compagnons.
Corpact la lui prit des m.ains et la rejeta sur le manteau avec horreur.
— Nous sommes perdus ! balbutia le chevalier.
— Pourquoi ?... parce que mon oncle Corpact a retiré ce coffre du Liger ? Ne crois pas cela, Ductomar ; ni toi Verccm.ir ! ne soyez pas troublés par une imposture des Druides.
— Ce n'est pas un mensonge affirma l'Aulercien, devenu blême ; il est avéré que Ton n'a jamais touché aux trésors des eaux, même involontairement, sans en mourir !
— Es-tu mort ? répliqua Delphia. Sommes-nous mourants ?
— Pas encore, petite Delphia, mais nous allons mourir !
— Ne tremble pas, Vercomir. Rassurez-vous tous. Je vous certifie que nous ne risquons rien, si personne n'est instruit de la trouvaille de Corpact.
— Qu'est-ce qui te permiCt d'affirm^er cela ?
— Les Druides mourraient-ils s'ils dérobaient aux eaux es offrandes qui leur ont été faites ?
— Assurément !
— Eh bien, sachez qu'ils font faire ces offrandes uniquement pour s'en emparer.
— En es-tu sûre ?
— Oui, Ductomar ; je les ai vus extraire des eaux, le lendemain, des dons faits à ces eaux la veille.
— Et ils ne sont pas morts ?
Delphia haussa les épaules et reprit la statuette d'Epone,
— Mais alors, pourquoi défendent-iJs d'y toucher ? Pourquoi ordonnent-ils de brûler vif...
Cette naïve demande de Vercomir fit rire la jeune fille.
— Si cela n'était pas si défendu, tout le m.onde ferait comme Corpact et les Druides n'auraient rien !
Ces révélations de la johe Greco-Romaine confondaient ses auditeurs. Mais ils se sentaient parfaitement en vie, malgré le prétendu sacrilège commis. D'autre part, chez Vercomir et Corpact le levain du doute fermentait depuis leur abandon du pays des Auîerciens diabhntes... et l'assurance de Delphia jouant avec la statuette de la déesse Epone leur imposait.
— Mais si les Druides ne retrouvent pas ce coffre dans le Ligcr lorsqu'ils voudront le reprendre ? objecta Ductomar.
— Ils ne le rechercheront point, répondit la jeune fille. Ce trésor est un trésor perdu.
— Comment peux-tu le savoir ?