‹ L'Orgie gauloiseChapitre 5 sur 25 · LE SACRILÈGE 7I · texte numérisé non relu

LE SACRILÈGE 7I

— Vois : cette caisse est toute rongée par l'eau. Les étof fes sont pourries. Et regarde ces pièces : voilà des drachm ? de Rhoda où l'on voit le calice à la rose; des drachmes de j\Iarseille à l'image du lion et du taureau ; des statères armoricaines et arvernes ; des Philippes de îvlacédoine ; des pièces gauloises au coq ; des deniers d'argent en couronne ; des carduques à la croix ; et tous ces lingots d'or ou d'argent sont purs ; il n'y a pas là une seule monnaie, un seul lingct semblable à ceux que l'on fait à présent. Tout cela est ancien, très ancien... alors il est bien certain que c'est un trésor perdu, oublié ; ou que le Druide qui l'a fait jeter dans le Liger e^t mort il y a bien longtemps sans avoir révélé aux autr s Druides qu'il avait été jeté là où Corpact l'a trouvé. Mai^ quoi qu'il en soit, tu peux garder ce trésor. Et mieux, W fa: t le garder... à moins que tu ne préfères le porter aux druides, en les priant de te faire brûler vif.

— Il n'est pas à moi seul ; il est à nous, répliqua l'Aulercien avec un grand soupir de soulagement.

— Non ; c'est toi qui l'as trouvé ! fit généreusement Ductomar.

La vanité, ainsi qu'un dernier reste de crainte, détermina Corpact à maintenir le principe du partage.

— Partager entre nous quatre ?

— Oui, petite Delphia.

— En ce cas, donnez-moi cette Epone pour son poids d'or.

— Non ; c'est ton image, prends-la en plus, dit le chevalier.

— Nous voilà tous riches ! Notre entreprise s'achève presque avant d'être commencée.

— Ce n'est pas mon avis, Corpact, Libre à toi de te retirer, m.ais, moi, j'ai à venger mon père. Ma part m'y aidera.

— Pourquoi ne mettrions-nous pas ces parts en commun pour favoriser notre expédition ? Nous pourrions ainsi former une armée et conquérir plus de biens qu'il n'y en a dans ce manteau.

— C'est cela, Vcrcomir ! s'écria le chevalier ravi, je joins ma part à la tienne.

— Moi aussi ! répliqua l'Aulercien, piqué.

— Alors, ne partageons rien, conclut Delphia.

Elle déposait la statuette d'Epone. Les trois amis la lui firent reprendre. Ils partagèrent même avec elle une partie des bijoux, cédant au goût si prononcé qu'avaient les Gaulois pour la parure et ne laissèrent a,u fonds commun que les moins belles pièces.

Grâce à l'obligeante entremise d'un important commerçant romain : Flacius Livius, qu'un cénobien Leur indiqua, les voyageurs commandèrent à un m.archand d'étoffes de Cenabum des costumes et des armes dont Vercomir avait surtout besoin, car rien n'était à sa taille. Stimulé par l'appât d'une forte prime, au cas où il arriverait à faire établir ces costumes en deux jours, le marchand d'étoffes y fit travailler sans relâche. Le surlendemaiii de leur arrivée dans la ville, les quatre associés pourvus de plusieurs vêtements complets et d'une foule d'accessoires obligeamment procurés par Flacius Livius, venaient de se parer de l'un de leurs costumes, lorsque le fils de Lui tram arrivant au galop, leur annonça qu'il précédait les trente voués et leurs trois cents cavaliers.

— Comment allons-nous loger tout ce monde ? demanda le colosse.

— Laissez-moi faire, j'ai une « ruse » répondit Corpact, en voyant le chevalier perplexe.

Dès leur arrivée, il rassembla les voués dans la cour qu'entouraient les bâtiments loués et leur dit : « Ici nous avons réservé vos logis. Mais, pour la troupe, il n'y a pas une hutte disponible dans la ville. C'est une occasion pour vous et vos recrues de montrer, avant d'entrer en campagne, ce dont vous êtes capables. Eprouvez vos troupes, en leur faisant improviser au dehors des remparts, les abris qui leur seront nécessaires. Une prime d'un denier d'argent sera la récompense de ceux qui se distingueront par leur initiative. »

Le soir même, avant le coucher du soleil, une sorte de petite ville était dressée auprès de Cenabum, et les trois cents recrues des voués en faisaient avec joie les honneurs

LE SACKILLGE 73

à Duclomar, Corpact-Lug et Ccrnum'ios-Vcrcomir en les acclamant sous leurs divins surnoms, sans oublier leur charmante égérie, ou conseillère, Delpliia. La jeune fille admira la belle ordonnance des soixante huttes formées, comme par miracle, en un vaste cercle auprès des remparts. Mais elle s'extasia particulièrement sur la grâce et l'intelligence de ses jeunes oursons que Luitram lui avait envoyés dans l'un des chariots de la troupe guerrière. Ses protégés velus, déjà fort intelligents et malins, grognaient de joie en la reconnaissant ; ils léchaient ses mains d'une façon fort attendrissante. Ils commençaient, d'ailleurs, lui dit-on, à préférer la viande au lait et Delphia afhrma qu'ils avaient grandi d'au moins un pied.

Un moment plus tard, revenant du camp improvisé, la jeune fille et ses compagnons, suivis d'une partie des voués, car un certain nombre d'entre ces derniers restaient avec la troupe pour y maintenir l'ordre, rencontrèrent à l'entrée de Cenabum l'émissaire de Vercingétorix, Cotuat (Rigoban).

Affectant une grande joie de les revoir plus tôt qu'il ne le prévoyait, ce faux personnage prétendit avoir déjà reçu de Vercingétorix une réponse à son message.

— Le roi des \rvernes, dit-il, accepte votre concours. If m'a chargé de lui amener vos dix principaux voués et votre jeune parente à Gergovie où il les logera dans son propre palais. Rendez-vous dans la ville d'Avaricum, chez les Bituriges, ses alliés. Il y sera sous peu, et vous ferez bien, sans attendre ici davantage, de partir dès demiain pour aller le rejoindre. Soyez sûrs d'avance qu'il vous réserve un comm.andement digne de vous.

— Bien, répondit froidem.ent Ductomar, je te remercie. Nous tiendrons conseil et nous déciderons.

— Ne tarde pas à m'envoyer tes voués et cette jeune fille, à l'ouest de la ville, où je suis logé avec un parti de vingt cavaliers Arvernes de Vercingétorix : la ville n'est pas sûre ; votre parente pourrait y être en danger bientôt.

Cette insistance déplaisait à Ductomar et Vercomir ; ils fronçaient les sourcils. Corpact s'empressa d'intervenir.

— C'est bien ; nous aviserons. A présent, laisse-nous ; des besognes nous empêchent de t'entendre davantage.

L'Aulercien ne mentait qu'à demi, car il avait hâte de se parer pour se rendre avec ses amxis et la jeune fille chez le négociant Flacius Livius, ce Romain les ayant invités à faire, chez lui, un repas de fête pour les remercier des importants achats exécutés pour eux, par son entremise, et sur lesquels il gagnait une bonne commission.

Hôtes de l'opulent Romain, les Gaulois feignirent de ne point s'étonner du luxe et des raffinements de bien-être, d'agréments, de bonne chère qu'ils trouvaient chez lui. Des musiciens, des jongleurs et des danseuses avaient animé le repas, arrosé des vins les plus précieux de l'Italie. Ensuite, accompagnées par les instruments des musiciens, les deux fîlies de Flacius, Claudia et Valeria, deux vierges aussi gracieuses que belles, interprétèrent, tour à tour, puis ensemble, des hymnes berceuses d'une langueur exquise.

Ductomar, prié de faire entendre sa voix, que l'on préjugeait belle, et qui l'était, s'excusa de ne connaître ni chanson, ni poème amoureux. Il chanta d'une voix pure et vibrante un « éloge » du courage et de l'art de combattre dont le rythme entraînant produisit grand effet. Après Ehictomar, Flacius et ses filles séduisantes voulaient entendre Corpact et Vercomir. Ils s'excusèrent tous deux de ne rien savoir dire ni chanter, en déléguant la jeune Greco-Romaine, la savante élève des Druides pour les remplacer.

— Les chants druidiques ne vous réjouiraie*^t guère, répondit-elle, mais je sais la Légende des premiers âges !

— Une légende ? Oh ! oui ! dites-nous cette légende, prièrent Valeria et Claudia.

— Oui ! Dis-nous la légende affirma Vercomir dont Télo cution déjà pâteuse trahissait l'abus des vins de i'Iîôte.

— Au temps antique, dit la jolie Delphia, où rhomme, encore velu, rhomme du premier âge, venait d'être doté du langage ; au temps où sa demeure était les profondes cavernes qu'il disputait aux ours énormes ; au temps où, ne connaissant encore ni le fer, ni même le bronze, il n'avait pour armes que des haches, des lances et des flèches munies de silex taillés par cassures, il existait au pied des montagnes qu'habitent aujourd'hui les Lemo vices (Dordogne), un fils d'une nombreuse famille qui se nommait Prim et qui était le dernier né de ses parents en même temps qu'une fille, sa sœur, nommée Uxa.

» Les frères et les soeurs aînés de Prim et d'Uxa, forts et méchants, se disputaient et se battaient entre eux sous le moindre prétexte. Ils frappaient aussi leurs derniers cadets ; et ceux-ci n'avaient d'autre ressource que de s'enfuir, quand ils les voyaient animés contre eux.

)) D'abord, le père de Prim et d'Uxa, et leur mère aussi, les défendirent ; ils les protégèrent, quand ils étaient là ; empêchant les aînés de dérober leur part de nourriture. Mais les fils et les filles ayant grandi, leur mère fut un jour battue par eux. Dès lors, elle en eut peur et ne s'interposa plus lorsqu'ils voulaient frapper Prim et Uxa. Puis, ce fut le tour du père, qui, devenant vieux, cassé, n'eut plus assez d'autorité sur ses enfants pour les empêcher de battre ses derniers nés.

» Alors, les larmes aux yeux, il les chassa, un jour que tous ses aînés étaient à la chasse ; mais en leur donnant ses meil-

leures armes, ses plus fins couteaux, ses plus solides grattoirs de pierres taillées, et des pointes de lances et de flèches pour renouveler celles qu'ils pourraient perdre ou briser.

» Prim et sa sœur Uxa ne voulaient pas s'enfuir. Ils voulaient rester avec leur vieux père ; il dut les menacer de sa hache pour les faire partir. Loin, tous deux s'en allèrent, pleurant, et cherchant pourtant à se consoler l'un l'autre, car, ils s'aimaient parce qu'ils avaient souffert ensemble.

» Cependant, Prim pouvait alors déjà combattre un cerf, un renne et mêm^e un jeune sanglier. Il sut pourvoir aux besoins d'Uxa, et leur affection réciproque devint plus vive : pour Uxa parce qu'elle était secourue ; pour Prim parce qu'il s'enorgueillissait de secourir Uxa. Plus tard, il advint que, se sentant homme, et voyant Uxa devenue femme, Prim se fit son époux suivant la coutume de ces premiers hommes. Et tous deux s'en aimèrent encore davantage. Et quand ils eurent quatre enfants, deux fils et deux filles, leur affection réciproque fut extrême.

» Pnm était devenu grand, fort et tant habile à manier ses armes, qu'il ne redoutait ni le terrible buffle auroch, ni l'ours des cavernes, ni le grand Elan, plus grand que l'ours et que l'auroch. Alors, il dit à Uxa : « Voilà des provisions, de l'eau, des viandes, du bois, des racines et des fruits pour longtemps. Enferme-toi dans la caverne et garde-toi d'en sortir, tandis que je vais aller chercher notre père. J'ai peur qu'il ne soit plus ! »

» Prim erra longtemps pour retrouver la caverne de son père. Et quand il y parvint, il n'y trouva qu'une femme borgne qui lui parut très vieille et qu'il ne reconnut pas.

— Qui es-tu ? lui demanda cette vieille.

— Je suis Prim et je veux voir mon père.

— Va-t'en ! Si ton frère revenait et s'il te voyait, il te tuerait ; il a tué ses deux frères et ma soeur.

— Je ne crains pas mon frère ; je ne crains personne : je veux voir mon père !

— Notre père ? Tes frères l'ont tué ; va-t'en !

— E5-tii donc ma sœur ?

— Oui, je suis ta sœur amce. Mais va-t'en ! Si ton frère revient et te voit là, après f" avoir tué, il me crèvera cet œil qu'il m'a laissé ; va-t'en !

— \^eux-tu venir avec moi ?

— Non ! Va-t'en ! Va-t'en !

« Prini s'en alla, pleurant de chagrm et de rage ; il craignait, en restant, de tuer son frère !...

.') Quand il arriva, las de son long voyage, à la caverne où il résidait avec sa tendre Uxa, ses petits enfants poussèrent des cris de joie. Mais ils pleuraient aussi parce que leur mère était morte dans la caverne où elle avait été piquée par un serpent venimeux.

» Prim fut au désespoir. Il maudit la mort ! Il maudit la vie, car il regrettait de vivre.

» Au fond de la caverne, il creusa un grand trou jusqu'au soir pour y mettre Uxa, pour coucher sur elle ses quatre enfants après les avoir tués, et pour se tuer lui-même sur ces cadavres, parce qu'il trouvait la vie mauvaise.

» Mais le soir, le trou n'était pas encore assez grand. Prim tomba épuisé de fatigue. Il s'endormit et voilà qu'il revit sa chère Uxa dans un rêve.

» Je suis morte, lui dit-elle, mais je vis encore d'une autre manière, et j'ai froid, j'ai faim, j'ai peur des injures du temps.

» Couchc-m.oi dans ce trou que tu as fait. Recouvre-moi de terre et sur cette terre allume un petit feu pour me réchauffer. Brûle sur ce feu quelques lambeaux de viande ; de son parfum mon cœur se rassasiera.

» Si tu m'aimes toujours et si tu ne manques pas de faire ce que je te demiande, mon cœur te remerciera, mon cœur te soutiendra, mon cœur t'aidera, et tu apprendras à nos enfants qu'il ne faut pas laisser le feu s'éteindre sur ma terre •pour que je sois protégée du froid.

» Tu leur apprendras à brûler la venaison sur ce feu pour me nourrir. Et tu leur diras que s'ils négligent de le faire, je

les tourmenterai, j'éloignerai d'eux le gibier quand ils iront en chasse ; j'enverrai pour les piquer des serpents venimeux, car, à présent que je suis morte, je commande aux animaux de la terre.

)) Fais ce que je te demande et ne pleure plus.

» Prim s'éveilla ruisselant, et, quoiqu'il fit nuit, aux lueurs d'un feu qu'il alluma, il acheva de creuser la tombe pendant que ses enfants dormaient. Il y plaça doucement Uxa, puis il la recouvrit de terre. Au lever du jour, il rassembla ses petits ; il fit, devant eux, le feu qu'avait demandé leur mère et brûla sur ce feu la venaison dont le fumet devait la nourrir. Ensuite il leur dit ce que lui avait dit Uxa.

» Et, chaque jour, il ne manqua plus de manger, sans brûler sur le feu de l'ensevelie quelques lambeaux de chair en présence de ses enfants.

» Et ses enfants grandirent et s'épousèrent sans se battre ni se nuire.

)) Et quand il fut devenu vieux, au lieu de tuer leur père, ils le soignèrent.

» Et, comme Prim avait enterré leur mère, ils enterrèrent leur père lorsqu'il mourut.

» De là vient qu'au fond des cavernes on trouve encore des ossements qui n'ont pas été détruits ni dispersés auprès de traces de fo3^ers, et que les enfants ne détruisent plus leurs pères comme à l'âge antique des hommes encore velus. »

Delphia ne parlait plus, mais Ductomar et Corpact l'écoutaient encore, bouche bée.

— Nos ancêtres, dit enfin Ductomar, enterraient aussi leurs morts près d'un foyer, mais dans un tombeau.

Vercomir s'était endormi, la tête sur la table. Flacius Livius n'eut pas l'air de s'en apercevoir.

— Qui t'a enseigné cette légende ? dit-il à Delphia. C'est une curieuse explication de la plus ancienne religion des

Grecs et des Romains : la religion du culte des morts et du culte du foyer, qui nous est venue de l'Inde.

La jeune fille n'eut pas le temps de répondre, car, au moment où le négociant Romain achevait sa question, de grands coups furent frappes à sa porte, en même temps qu'une voix éplorée criait :

— Ouvre, Flacius ! Ouvre ! Ouvre-moi vite ! Sur ta vie, Flacius, ouvre-moi î

Flacius s'était brusquement dressé.

— C'est la voix de ma sœur !...

Puis à ses filles :

« C'est votre tante ! Que l'on ouvre vite ! »

Deux esclaves s'élancèrent.

^ Presque aussitôt, une femme hagarde, les vêtements en désordre et ruisselante de sang pénétra. Elle était haletante : elle défaillait, et s'accrochait aux esclaves qui la soutenaient.

Tout le monde, ému, se dressa, à l'exception de Vercomiir ivre et endormi. Les filles de Flacius poussaient des cris d'horreur, de commisération et d'effroi en s'empressant autour de leur tante. Avec effort, celle-ci les écarta.

— Ne me touchez pas ! Je vais mourir... Ils m'ont frappée à mort !

— Qui cela ?

— Enfuis-toi, mon frère ! Enfuyez- vous tous! On va vous massacrer ! . . .

— Comment ? Pourquoi ?

— Les Gaulois... Tous les habitants de Cenabum nous assassinent !

— Est-ce possible ? s'écria Ductomar.

— Sauve-toi, Flacius ! Les Gaulois viennent de massacrer mon époux ; ils m'ont frappée à mort moi-même ; vois 1

La malheureuse montrait plusieurs blessures d'où s'écoulait son sang et poursuivait avec effort :

— Ils ont tué notre fils ! Ils ont tué notre voisin Messala, et Procillion, et Maximus Galba, et Caïus Fusius Cotta, l'intendant des fournitures ! (de vivres de César).

SO L ORCxIE GAULOISE

« Ce sont tous les Romains de Cenabuni qu'ils a?;sassineat aux cris de : Mort aux Romains ! Vive Vercingctorix !

— Une révolte gauloise ? On nous l'avait annoncée ! Flacius essayait de seconder ses filles auprès de sa sœur.

Mais celle-ci, déjà blême, expirait, comm.e elle i'avrjt prévu.

— Inutile, balbutiait-elle encore, c'est fini... je meurs .. enfu3^ez-vous !

A ce moment, on commençait à bien entendre une grande rumeur, d'abord peu distincte, qui se rapprochait avec rapidité et dans laquelle il était facile de reconnaître le bruit d'une foule considérable hurlant, vociférant.

Corpact courut à h. porte et revint presqu'aussitôt, disant :

— La populace vient ici.

— Le char, les chevaux, à la porte du verger ! s'écria Flacius ! s'adressant à l'un de ses esclaves roma.ins. R voyait qu'il n'y avait plus rien à faire pour sa sœur et comprenait qu'une prompte faite pourrait peut-être le sauver ainsi que ses deux filles.

L'esclave s'élança vers le fond de la demeure et disn^^rut.

— C'est monstrueux ! Pourquoi nous massacre-t-on, dit Flacius à Ductom.ar, très pâle.

— Je ne sais, balbutia le chevalier, en détournant la tête, car il se souvenait des cris de mort poussés contre les Romains par les conjurés, dans la forêt Carnute, à la réunion provoquée par l'Arverne envoyé de Vercingctorix.

— Tu ne sais pas ?

« Tu es Gaulois pourtant, et ce sont les tiens qui massacrent les nôtres î

L'esclave romain revenait.

— Maître, dit-il, Sedon n'est plus à l'écurie, les chars, les chevaux n'y sont plus et la porte du verger était grande ouverte ; je l'ai fermée parce que j'ai entendu la foule de ce coté-là comme on l'entend ici.

— Sedon parti ! avec les chevaux et le char ? C'est une trahison ! le misérable !

LE :.:assacke di: cenaeum 8i

— La maison va être cernée, dit, en accourant delà terrasse supérieure, un autre esclave romain.

Les deux filles de Flacius s'élancèrent et se jetèrent aux pieds de Corpact et de Ductomar.

— Sauvez notre père ! Sauvez-nous ! disaient-elles. Et Claudia ajoutait : Si vous sauvez notre père, nous serons vos esclaves !

Ductomar, très ému, et Corpact fort troublé par le contact du beau corps de Valeria, essayaient de relever les deux vierges à leurs genoux.

— A quo; bon supplier ? si la Gaule est contre nous quand ceux-ci sont Gaulois ! dit Flacius à ses filles.

Ductomar se retourna vers Livius et répLqua avec rudesse :

— - N'insulte pas tes hôtes, Romain !...

Puis frappant sur la table où dormait le colosse, il voulut le réveiller ; « Vercomir ! T^ercomir ! » ]\Iais Vercomir ne s'éveillait point.

Au dehors, les cris de la foule retentissaient alors contre la maison. On criait plus fort que jamais : « Tvicrt a.ux Romains ! Tuez Flacius Livius, tuez-le ! »

— Seigneurs ! Seigneurs ! Serez-vous donc sans pitié ? reprenaient Valeria et Claudia éperdues, nous jurons par les dieux d'être à jamais vos esclaves... Delphia! intercédez pour nous!

— Attendez ! Calmez- vous ! répondit la jeune fille, qui ne tremblait pas.

— Vercomir! répétait le chevalier, en frappant sur l'épaule du colosse.

— Que veux-tu faire ? lui dit Corpact, c'est toute la ville qui se rue sur cette demeure ! . . .

— Que m'importe ! répondit Ductomar.

Et, saisissant une grande jarre pleine d'eau glacée pour faire rafraîchir les boissons, il la soulevait et la versait d'un coup sur la tête et le buste du colosse, qui se réveilla enfin.

— Eh bien ! balbutia l'ivrogne... Le Liger déborde-t-ii ?

— Debout Vercomir ! A ton épée !

— Hein ? Se bat-on ?... Voilà !...

Le Gaulois se dressait avec effort en écarquillant les yeux. L'aspect de la salle et de ses amis ; les coups frappés à la porte pour l'enfoncer ; les vociférations de la foule réclamant à grands cris le massacre de Flacius Livius et de ses filles lui rendirent la raison.

— As-tu un esclave sûr et dévoué ? demanda le chevalier au romain.

— Régus ! s'écria Claudia.

L'esclave appelé s'avança vers Ductomar.

— Tâche de sortir, cours à notre camp, dis que nous sommes assaillis chez Flacius et qu'on vienne au galop pour nous seconder ! Va !

L'esclave s'élança hors de la salle.

Vercomir, ayant compris que la porte frappée de coups de hache allait céder, se dirigeait de ce côté.

— Vous êtes fous ! dit Corpact, mais puisque vous n'en tendez pas la raison, laissez-moi faire.

Il s'était élancé vers la porte.

A travers une ouverture déjà faite dans celle-ci, d'une voix dominant les cris, il réclamait le silence.

■ — Que voulez-vous ? Pourquoi nous troublez- vous ici ?

— Ouvre ! Que fais- tu là. Gaulois ? Ouvre la porte et livrenous Flacius !

Cotuat (Rigoban) qui se trouvait en tète des assaillants et qui avait reconnu la voix de Corpact, s'écria joyeusement :

— Celui-ci est un des nôtres ! Taisez-vous ! S'il est là, c'est pour nous donner Flacius et ses filles, il est des nôtres.

La rage de la foule s'atténua. Mais, de l'autre côté de la maison, les cris reprenaient avec plus de force.

« Saisissez-le ! Tuez-le ! Frappez encore ! Crevez-lui les yeux ! Arrachez sa langue ! C'est un esclave romain de Flacius ! »

— Oh ! Jupiter ! Jupiter ! nous sommes perdus ! l(^s misérables assassinent Régus ! fit Valeria désespérée.

— Cela se gkte ! observa Corpact.

— Fais entrer seul ce Rigoban, dit Delphia, et achète-le !

— Est-ce toi, Cotuat ? demanda l'Aulercien, teignant de n3 pas bien reconnaître l'émissaire de Vercingétorix.

— Oui, Lug ! Ouvre-nous ! Au nom de Vercingétorix je te l'ordonne !

— Je vais t'ouvrir, mais entre seul d'abord et dis à ces enragés de t'attendre un moment sans hurler.

Cotuat introduit, et la porte refermée, non sans peine, l'Aulercien ne perdit pas de temps en salutations et aménités : il lai dit brusquement sans préliminaires.

— Puisque tu commandes ces massacreurs, tu peux les retenir ; combien veux-tu de Flacius Livius ? nous te l'achetons.

— Vous vendre Flacius ?... C'est impossible.

— Prends cet or et laisse-nous ce Romain, dit le chevalier en jetant à l'émissaire un de ses colliers d'or.

Cotuat regarda le collier d'or tombé à ses pieds ; par sa longueur et son poids, il le jugea d'une énorme valeur et fit une grim?xe de dépit, mais il ne le ramassa point.

— C'est impossible, répéta-t-il, Vercingétorix est inflexible, il me ferait expier trop cruellement une trahison et d'ailleurs je ne suis pas à vendre, ce marché est une insulte pour un noble représentant du roi des Arvernes, livrez-moi ce Romain ; je l'exige !

— Ne sois pas si fier, on doublera, on triplera ce présent, s'il le faut, dit résolument Delphia.

— Ne m'insultez pas davantage! répéta Cotuat menaçant.

— Laisse cette arrogance, affranchi ! reprit vivemient la jeune fille. Je te connais : tu es Rigoban, et si tu n'acceptes pas ce marché, prends garde !

Surpris et furieux de se voir démasqué, l'émissaire regarda la jolie Grecque avec rage.

— Tu mens ! Oui es-tu donc, toi ? Je ne te connais pas. Puis à Corpact :

« La foule réclame ses victimes ; ouvre la porte ou j'appelle. »

En achevant ces mots, il se retournait vers la porte et faisait un pas en arrière.

Mais Vercomir, tout à fait dégribé, s'était placé entre lui et l'entrée. Cotuat eut peur et se mit à crier :

— A moi, Gaulois ! brisez la porte ! Je suis chez des rebelles ! Brisez la porte ! A moi ! ! !

— Traître ! fit Ductomar, tu ne parleras plus !

Cotuat tomba. L'épée du jeune chevalier venait de lui fendre en deux le crâne.

— Ceci complique, dit l'Aulercien mécontent, tu es trop vif, Ductomar. Laisse-moi conduire cette affaire.

— Pardonnez-moi ce que j'ai dit, fit le Romain, et n'essayez pas de lutter contre toute .la ville à vous trois, ce serait insensé. Livrez-nous. Mes filles et moi nous saurons mourir avec courage... Ou par pitié, tuez-les avant de les jeter à ces monstres.

— Tais-toi, Romain, tes paroles sont oiseuses, à présent. Retire-toi dans ce réduit avec tes filles ; il ne faut pas que l'on vous aperçoive ici.

Corpact désignait à Flacius l'entrée d'une petite salle qui ne se séparait de celle du repas que par un rideau tendu. C'était la salle de V autel du foyer que tout Romain gardait encore à cette époque dans une partie retirée de sa demeure,

— Qu'espères-tu obtenir de ces furieux ?

— Paix ! cache-toi là ! Ne vois-tu pas que la porte va tomber et n'entends-tu pas que déjà la foule pénètre de l'autre côté par ton verger ?

Flacius hésitait. Delphia l'entraîna ainsi que ses filles derrière le rideau.

— Vite, Ductomar, barrez l'entrée du fond ; ils arrivent.

— Je suffis pour le devant, dit Vercomir en tirant son épée et en faisant un bond vers la porte de la façade qui s'effondrait.

Trois hommes, les plus en avant de cette porte, avaient été com.me projetés à l'intérieur par son effondrement, car ils poussaient contre elle de toutes leurs forces.

En deux coups d'éoée le colosse les abattit en travers de l'entrée et d'un troisième coup blessa grièvement les deux Cénobiens qui les suivaient. Cet abatage instantané rompit l'élan des premiers assaillants.

De l'autre côté de la salle, à tour de rôle, comme des forgerons frappant sur l'enclume, Corpact et Ductomar couchaient à terre tout être qui franchissait le seuil et déjà six morts, ou presque morts, obstruaient cette porte. I\!ais la foule, massée au dehors, poussait devant elle de nouveaux combattants, qui ne pouvaient reculer.

Sur le devant, du côté de Vercomir, l'assaut recommençait avec des cris affreux.

Dans le réduit du ioyer romain, la jolie Grecque, toujours intrépide, avait grand'peine, se tenant devant le rideau de ce réduit, à empêcher Flacius d'en sortir ; il voulait se jeter entre ses défenseurs et les Cénobiens, persuadé que cette bataille ne pouvait finir que par leur massacre complet.

— Je ne sais pas ce que mes amis espèrent, dit la jeune fille, mais si Corpact a exigé que vous disparaissiez, toi Flacius, surtout, il faut lui obéir. Cesse de t'agiter. N'y a-t-il pas dans cette salle une cachette où l'on ne pourrait t'aperce voir même en écartant ce rideau ?

— Glisse-toi dans ce coffre, mon père, dit Valeria, devinant qu'il importait particuHèrement de dissimuler le Romain.

Entraîné par ses filles, Flacius se laissa coucher dans ce coffre dont elles rabattirent le couvercle aussitôt. Cependant, aux deux portes d'accès, les corps, s'amoncelant les uns sur les autres, obligeaient Ductomar et Corpact à monter sur les cadavres pour continuer leurs terribles abatages, et, Vercomir obligé, com.me eux, d'escalader un tas de quatorze morts et mourants, commençait à manquer d'espace pour manœuvrer sa grande épée déjà faussée, à demi tordue par la violence des coups portés.

— Ah ! si j'avais un solide timon ! murmura-t-il, jetant autour de lui, sur le tas des cadavres, un regard pour y découvrir une arme en meilleur élat aue la sienne.

Les combattants défaits, jonchant le sol, n'avaient que des lances, des masses, ou les courtes épées gauloises, beaucoup moins longues que sa lame tordue. La foule vociférante crut que le colosse faiblissait et se rua dans un nouvel élan centre lui. Vercomir dut reculer.

Cinq assaillants pénétrèrent. D'autres allaient les suivre.

Le colosse, esquivant leurs premiers coups, bondit en arrière. Au mxilieu de la salle, il se baissa, saisit les pieds du cadavre de Cotuat, et faisant avec ce mort un fonnidable moulinet autour de sa tête, il renversa d'un seul tour les cinq hommes qui étaient entrés. Armé de son macabre fléau, il revint à l'entrée, écrasant coup sur coup, avec cette masse humaine, trois autres Cénobiens, tandis que Delphia, qui venait de ramasser une hache, achevait avec cette arme deux des premiers renversés, qui tentaient de se relever. La tète de l'émissaire formant l'extrémité de l'arme de Vercomir, car les bras ballants ne comptaient guère, n'était plus qu'une bouiUie sanglante, éclaboussant la foule ; elle commençait à se détacher du tronc.

Dépassant un peu le seuil de la porte et faisant reculer la masse humaine devant les coups de son horrible massue, Vercom.ir paraissait alors à tous un être surnaturel, épouvantable. Mais sa massue sanglante se déchiquetait de plus en plus. La tête de Cotuat se détacha de ses épaules.

— Il est usé ! dit le colosse, et lançant le corps décapité au milieu de la foule, dans laquelle cette catapulte fit une trouée, il revint en arrière, reprit un autre corps par les pieds et le fit tournoyer. Mais celui qu'il avait ainsi saisi au hasard n'était pas tout à fait mort. Il se mit à pousser des cris déchirants ; la foule recula encore une fois, saisie d'une plus grande horreur.

« Il faut déblayer ! reprit le colosse. »

Deux fois il fit tourner le hurleur pour lui donner plus d'élan et le projeta sur la masse des Cénobiens. Le projectile hurlant renversa deux cavaliers et pénétra, comme le corps de Cotuat, dans la foule en y faisant un trou.

LE MASSACRE DE CEî-ABUM 87

Muni d'un troisième corps, \'ercomîr revenait, et cette fois, la foule, hésitante, effrayée de se voir atteinte à longue distance par ces projectiles hideux, et d'ailleurs meurtriers, fut agitée de mouvements moins agressifs. Plusieurs des vociféreurs, plus bruyants qu'intrépides, s'enfuyaient sans vergogne. Mais tout à coup, au moment où le colosse revenait pour la quatrième fois au seuil de la maison, faisant tourbillonner comme une fronde un quatrième Cénobien, les cris de colère des assaillants se transformèrent en cris d'alarme, en même temps qu'un bruit de cavalerie, lancée au galop, retentissait à faible distance.

— Sauvons-nous ! Sauvons-nous ! \^oilà leurs gens ! Voilà l'armée des étrangers !

Vercomir lança le quatrième corps sur un groupe encore épais de la masse qui s'éclaircissait, et s'avança d'un pas hors du seuil, regardant du côté du bruit devenu tout à fait voisin.

Il vit alors une centaine de cavaliers qui renversaient sur leur passage tout ce qu'ils rencontraient. A leur tête et parmi eux, se trouvait une partie des voués de Ductomar.

— Courage, Vercomir, voilà nos hommes, cria le chevalier qui voyait, de son côté, un autre parti de ses cavaHers pénétrant dans le verger du Romain, tandis que les Cénobiens, en déroute, s'enfuyaient de toutes parts.

— Bon ! mais c'est fini ; il en arrive d'autres par ici.

En quelques minutes, la maison n'eut plus autour d'elle que les trois cents cavaliers et les trente voués de Ductomar, enveloppant une vingtaine de Cénobiens et quatre des cava- Hers de l'escorte de Cotuat, dont ils s'étaient emparés.

— Faut-il couper la gorge de ceux-là ? demanda l'un de ses voués à Ductomar, en lui désignant les prisonniers qu'il avait fait ranger devant la demeure du Romain, à l'extérieur.

— Attendons, répondit Corpact pour le jeune chevalier. Dans le réduit du toyer, dont la jeune Greco-Romaine

écartait le rideau, l'Aulcrcien aperçut Claudia et Valeria qui soulevaient le couvercle du coffre où elles avaient caché leur père, pour l'en faire sortir.

8] l'oi gie gauloise

— Ah ! Flacius était là ? Très bien ! qu'il y reste encore. Tout n'est pas fnii. Il faut parlementer à présent.

— Mais...

— Tais-toT, Romain, reste caché, si tu ne veux pas nous desservir.

Et sentant bien que ses compagnons, confiants en lui, attendaient de son initiative une nouvelle « ruse », Corpact se retourna vers le voué de Ductomar en lui disant :

— Amène ici ces quatre cavaliers arvernes...

— Vous pouvez vous montrer, ajouta l'Aulercien, s'adrcssant aux deux Romaines, mais que votre père reste dans le coffre.

Le voué revenait avec les cavaliers prisonniers. Dès qu'ils furent entrés, Corpact, avisant l'un d'eux, qui semblait être, par son costume, supérieur aux trois autres, l'apostropha :

— Pourquoi s'est-on permis de nous attaquer ici ? Est-ce vous qui avez donné cet ordre ?

L'Arverne n'essaya pas d'en imposer à son interrogateur. Il voyait bien que la troupe des étrangers réunie à ses chefs était maîtresse de CenabmPi.

— Ce n'est pas vous à qui l'on en voulait, c'est à Flaciiis Livius.

— Vous pouviez pourtant bien voir que nous ne vous avions pas attendus pour envahir sa maison !

— Pour le défendre !

— Il s'était enfui avant notre arrivée ; nous n'avons pu saisir que ses filles, et les voilà.

— Si vous nous l'aviez dit !

— Nous l'avons dit à ce misérable Cotuat, en ajoutant eue nous entendions .G:arder ces Romaines comme esclaves parce que c'est notre droit, puisque nous les avons prises. Or, il a voulu nous les enlever !

— Il avait tort !

— Aussi l'avons-nous châtié !

— Oui, vous l'avez tué et vous avez tué aussi cinq de mes

LE r.IASSACRE DE CENADUM 89

hommes avec plus de quarante Cénobiens ; sans compter les blesses !

— Que cela vous serve de Icçcn ainsi qu'aux habitants do Cenabum !

— Ne deviez-vous pas nous envoyer des otages pour \'cTcing6torix ? Si vous nous les aviez amenés, nous vous aurions prévenus. Tout cela eût été évité !

— Nous n'avions rien promis à Cotuat. Il vous a menti, car nous n'avons pris aucun engagcmxnt avec lui, et nous ne l'avons pas autorisé à faire en notre nom des promxcsscs à qui que ce soit. Si nous traitons avec le roi des Arvernes, ce sera directement, nous-mêmes, sans aucun intermédiaire ! En attendant, nous garderons les filles de Flacius qui seront à nous désormais comme légitime butin.

— C'est justice.

— Nous allons emporter, en outre, ce coffre où nous avons mis notre part de prise des biens de Flacius Livius ; le reste, nous vous l'abandonnons.

L'x\rverne s'inclina.

— Vercomir, a.j'outa Corpact, fais prendre le coffre.

— Pas besoin ! ça n'est pas si lourd ! répondit le colosse en enlevant le coffre, qu'il mit sur son épaule.

— \^ous. Romaines, venez, reprit Corpact avec une feinte dureté.

Puis il ajouta, s'adressant au voué de Ductomar :

— Fais remettre en hberté ces cavaliers et les Cénobiens prisonniers.

— Mais, voulut objecter le chevalier.

— Laissons ! Il faut être large. Demain nous partirons. D'ici là ces Arvernes diront aux Cénobiens que s'ils bougent, s'ils ont la moindre attitude hostile, nous brûlerons la ville après l'avoir donnée en pillage à nos cavaliers.

l'ivresse du triomphe

Entre les soldats et les voués de Ductomar, à côté de leurs sauveurs, et, comme eux, à pied, les filles de Flacius Livius, et Delphia, traversèrent une grande partie de la ville de Cenabum, dont les habitants, terrorisés, n'osaient se montrer.

La vigoureuse semonce adressée par Corpact au chef des Arvernes ne permettait pas à Claudia et Valeria de douter qu'elles ne fussent désormais les esclaves des trois Gaulois.

Pourtant, ils sauvaient parfaitement leur père et malgré tout, elles ne pouvaient se défendre d'admirer le courage extraordinaire, la vaillance merveilleuse avec laquelle ces trois hommes avaient lutté contre une foule de quatre ou cinq cents Cénobiens furieux, en mettant, à eux seuls, plus de quarante-cinq assaillants hors de combat.

Cernunnos-Vercomir méritait fort bien à leurs yeux, son divin surnom. Mais Ductomar et Corpact ne s'étaient pas montrés au-dessous de leur ami. Ils pouvaient revendiquer près de moitié des vaincus et des morts. ' Certes ! c'est une cruelle et dure condition que l'esclavage, et, pour ces deux belles vierges, il se présentait sous l'aspect d'un prochain viol dont elles frémissaient un peu par avance.

Néanmoins, l'une et l'autre étaient moins humiliées, à la pensée d'être bientôt l'objet des satisfactions luxurieuses de ces héros, qu'elles ne l'eussent été par la perspective d'une même contrainte exercée par des brutes quelconques.

Sans ces sauveurs, elles n'auraient pas évité de subir les mêmes outrages, peut-être répétés maintes fois par une

l'ivresse du triomphe 91

quantité d'hommes abjects, puis d'être mises à mort avec des tortures atroces... et leur père eût aussi péri sous leurs yeux. En somme les trois gaulois les sauvaient de la mort, des supplices préalables, et de la bestialité de la foule. Leur appartenir n'était plus rien auprès de cela.

Arrivés à leur demeure, les voyageurs firent organiser une garde composée de la moitié des troupes se relayant, de trois heures en trois heures, autour des bâtiments qu'ils occupaient. Puis, les ordres de départ donnés pour le milieu du jour suivant, ils rentrèrent dans la salle principale de leur corps de logis, où Vercomir avait déposé le coffre contenant Flacius, en l'invitant à en sortir.

Quand les trois amis et Delpliia pénétrèrent dans cet ?.sile, Flacius, allant à leur rencontre, mit un genou à terre devant eux et voulut les remercier. Ductomar l'interrompit en lui ordonnant de se relever.

— Nous avons fait ce que nous avons pu pour te sauver, mais nous ne pouvions pas empêcher le pillage de ta maison.

— Ah ! ce pillage n'est rien, puisque je suis vivant moimême, grâce à vous !... puisque mes filles vivent encore !

Les trois amis et Delphia, un peu las, s'asseyaient. Valeria et Claudia s'élancèrent l'une aux pieds de Corpact, et l'autre aux pieds de Ductomar, car, elles redoutaient la puissance de Vercomir, tout en pensant bien qu'elles ne pourraient se soustraire à ses lascives étreintes, un peu plus tard.

— Vous avez sauvé notre père ; nous sommes vos esclaves ; nous l'avons juré par Jupiter ! nous vous serons soumises, s'écrièrent ensemble les deux belles vierges.

Corpact posa une main frémissante d'aise sur l'épaule de Valeria. Le jeune chevalier devina les chaudes caresses lubriques dont il se réjouissait par avance et s'empressa de répondre, avant lui, sur un ton indigné :

— Croyez-vous qu'ayant accepté votre hospitalité, nous allons à présent vous traiter en chair conquise parce que la Gaule se soulève contre les Romains ? Si nous avons dit

que vous étiez nos esclaves, c'était pour empêcher les Ccno biens de s'emparer de vous ! Relève-toi, Claudia.

Et saisissant les mains jointes de la jeune fille, Ductomai l'aidait à se relever.

— Relève-toi, Valeria, dit également Corpact, compre nant bien qu'il lui était impossible de ne pas imiter le che valier, mxais en dissimulant mal une grimace de vif dépit

— Libres ? Vous nous laissez libres ?

— Vous épargnez mes filles ?

— Rom.ain, répondit l'Aulercien, qui voulait, du moins, prendre sa part de la générosité de Ductomar, crois-tu donc qu'un Gaulois ne vaut pas mieux qu'un de tes compatriotes ? tu te trompes ! Mais nous méprisons ton jugement.

— Mon jugement ? Ah ! j'en atteste ici les dieux ! je n'ai jamais vu tant de noblesse jointe à tant d'héroïsmiC ! Vous êtes plus grands que César ! Honneur ! Honneur à vous !

— Honneur à vous ! répétèrent Valeria et Claudia, en étreignant leur père. Mais leurs acclamations vibraient moins bien que celles de Flacius Livius ; et leurs regards se détournèrent des limpides regards de Delphia, qui démêlait trop bien dans leur joie un vague et léger sentiment de regret, qu'elles ne s'avouaient pas à elles-m.êmes.

Dès l'aube du jour suivant, au réveil des trois frères d'arm.es, les voués leur apprirent qu'une députation de Cenobiens sollicitait la faveur de leur offrir des présents et des excuses au sujet de l'attaque dont ils avaient été victimes pendant la soirée précédente.

Fallait-il bien accueillir ces députés ?...

Après discussion, sur l'avis de Delphia, les vainqueurs reçurent les délégués de la ville pour ne pas les froisser. Ils acceptèrent les chevaux, le bétail, les étoffes, la vaisselle de cuivre argenté et les armes qu'on leur offrait. Mais ils déclarèrent qu'ils voulaient donner à la plèbe et ai^x arti^^ans

l'ivresse ru TRIOMPHE 93

pauvres de la cité la contribution de cent drachmes d'argent que les Cénobiens ajoutaient à ces dons en nature, et qu'i]s doublaient même la somme de cette contribution monnaj'ce, par un prélèvement sur leur trésor de guerre, pour mieux marquer leur oubli de l'injure.

A cette «nouvelle, tous les visages dans Cenabum s'épanouirent. Des conciliabules s'organisèrent, et il y eut une animation extraordinaire d'un bout à l'autre de la cité pendant toute la matinée.

Cependant, la troupe préparait activement son départ. Corpact ayant obtenu, sans objection, d'organiser le convoi, l'avait réglé de façon à satisfaire sa vanité, pour se consoler de la contrariété qu'il éprouvait dans sa concupiscence. Il ne s'attendait pas plus que ses amis et la troupe guerrière à voir leur traversée de Cenabum illustrée comme elle le fut.

En tête, l'Aulercien fit ouvrir la marche par deux rangs de dix voués, derrière lesquels vingt cavaliers, également rangés par cinq de front, et porteurs de carnyx, faisaient mugir ces trompettes de la plus formidable manière. Soixante autres cavaliers suivaient, parmi lesquels quinze porteurs d'enseignes gauloises. Immédiatement après cette avantgarde bruyante et précédés de cinq voués, les trois comipagnons caracolaient côte à côte, ayant Vercomir entre eux. La benna, renfermant Delphia, ses oursons et les deux femmes esclaves : Claudia et Valeria, suivait les trois amis et cachait, dissimulé sous un lit de paille, Flacius Livius. Cinq voués suivaient la benna devant cent vingt cavaliers. Puis entre deux rangs de cinquante autres cavaliers, à la file, les 21 chariots de bagages et de provisions, remplis d'esclaves, le bétail, les montures de rechange et celles que les Cénobiens avaient offertes. Enfin cinquante cavaliers fermaient la marche, sous la direction des dix derniers voués de Ductomar.

Or, si ce défilé devait impressionner les Cénobiens, et les impressionna, Corpact ne fut pas peu flatté, en pénétrant dans la voie principale de Cenabum de la voir jonchée de fleurs, semée d'arcs de verdure, et les maisons tendues de

belles étoffes, tapis, rideaiTx, draps brodés et autres appareils le fête.

Tout Cenabum réuni sur les côtés de cette voie répondait aux hurlements des carnyx par des cris de fête.

Au milieu de la ville, un groupe d'artisans sollicita la grâce d'arrêter un instant le cortège pour offrir à Vercomir une énorme et longue épée forgée pour lui le matin même. Le colosse, dont la force surnaturelle était déjà le motif de récits d'une exagération folle, n'aurait eu qu'à rester pour être adoré comme le dieu dont le nom s'était greffé sur le sien.

A la sortie de Cenabum, sur le pont qui franchissait le Liger et dont l'accès fut livré sans péage, une cinquantaine de jeunes citoyens, à cheval, équipés en guerre, attendaient le cortège pour demander l'honneur de s'enrôler sous les enseignes des trois futurs conquérants. Leur ayant trouvé bonne mine guerrière, Ductomar, Vercomir et Corpact les acceptèrent, aux vivats répétés des habitants.

— Cela nous fait toujours cinquante hommes de plus, dit gaiement Ductomar.

— * Cinquante hommes ? Il va nous en falloir bien davantage, répondit Corpact.

L'aulercien, très avisé, prévoyait que ses amis et lui auraient désormais rarement la chance de se trouver en lutte avec une ville sans troupeà pour la défendre. Ils allaient à un prince puissant par ses biens considérables, par une énorme popularité, d'autant plus active qu'elle était entretenue et sans cesse accrue par des agents stipendiés comme le faux Cotuat-Rigoban. Et ce roi des Arvernes possédait déjà des forces armées si grandes qu'elles lui permettaient d'entrer en lutte avec les légions du fameux César romain. A vrai dire, pourtant, Vercingétorix comptait sur l'absence de cet illustre conquérant et sur l'éparpiUement de ses armées pour donner, d'un seul coup, par surprise, de tels avantages aux Gaulois révoltés que les Romains, dès le début, se verraient dans l'incapacité de lutter.

Chemin faisant, depuis leur départ de Cenabum, les trois frères d'amies devisaient avec celui des cinquante volontaires Cenobiens qui avait pris la parole au nom de ses co-citadins pour offrir leur concours, ou plutôt, pour implorer la faveur de guerroj^er sous les enseignes des trois héros.

Ce Cénobien s'était entretenu la veille avec le chef du petit détachement de vingt cavaliers arvernes que Cotuat se vantait de commander et qui ne se trouvait nullement sous sa direction. Le roi des Arvernes les avait simplement chargés d'escorter cet émissaire et un autre agent semblable, pour donner plus de crédit à leurs paroles et pour faire voir que le grand chef du mouvement de révolte savait entretenir des représentants partout.

Ces cavaliers devaient, en effet, demeurer à Cenabum jusqu'au moment où Vercingétorix jugerait à propos de les rappeler.

— Il paraît, dit le Cénobien, que des petits détachements militaires de ce genre ont été envoyés dans tous les pays gaulois confédérés pour la révolte. Ils ne servent pas seulement à témoigner de la puissance de Vercingétorix ; leur présence aide aussi à percevoir les cotisations de guerre imposées aux Etats alliés.

— Alors, fît Ductomar, le roi des Arvernes ne se contente pas d'exiger des otages de ses auxiliaires, il les rançonne comme César ?

— Plus que César, répondit le Cénobien, qui crut que le jeune chevalier plaisantait.

— Mais pourquoi massacrer les Romains de Cenabum? dem.anda Vercomir ; ces malheureux n'étaient pas redoutables.

Le chef des Cenobiens volontaires était un homme d'une trentaine d'années. Ses yeux vifs, son regard aigu, dénotaient de l'intelligence. Mais il n'avait pas l'air bon et ne

q6 l'orgie gauloise

le dissimulait point, affectant, au contraire, un cynisme rare. En revanche, il prouva plus tard qu'il savait risquer sa vie, et surtout celle des autres, pour parvenir. La question de Vercomir ne l'embarrassa point ; il répondit aussitôt :

— Ces Romains n'inspiraient aucune crainte, mais il était bon qu'ils mourussent pour compromettre les Cénobiens. C'est chose faite. A présent ils savent que César vainqueur leur ferait cruellement expier ce massacre abominable, — qu'ils n'ont d'ailleurs pas commis, — et leurs prétendus crimes les obligeront à rester fidèles a]liés de Vercingétorix. D'ailleurs des tueries semblables doivent avoir été exécutées à présent dans les principales villes gauloises pour les contraindre par des compromissions semblables.

— Qai te l'a dit ? demanda Corpact.

— Un deuxième émissaire arverne de Vercingétorix qui se nomme Cotenodon et qui secondait Cotuat.

— ■ Tu dis, reprit Ductomar, que les Cénobiens sont innocents du massacre ? Mais nous les avons vu l'exécuter !

— Oh ! ne confondez pas les douze cents bons habitants de Cenabum avec les quatre ou cinq cents plus pauvres de la cité, excités par soixante chenapans, auxquels Cotuat et Cotenodon avaient distribué des boissons et de l'argent.

— Bon ! Je ne regrette plus que nous ayons tué une quarantaine de ces mauvais drôles.

-^- A peine une dizaine! Ce sont surtout les Cénobiens de la plèbe que vous avez abattus. Plus adroits, ces meneurs s'exposaient moins à vos coups ; mais ils ont été émerveillés de votre vaillance et vous avez désormais, auprès d'eux, un prestige sans égal.

— Cela ne nous flatte guère 1

— Sans doute, mais ce prestige vous sera précieux pour les conduire.

— Pour les conduire ? Mais nous espérons bien ne plus revoir ces gredins-là, s'écria Vercomir.

— Cela ne vous sera guère possible, puisqu'ils font partie

L IVRESSE DU TldOMPH : 97

de vos troupes à présent ; ce sont les volontaires que je vou? ai amenés.

— Quoi ! Les volontaires Cenobiens sont ces misérables ? Corpact posa sa main sur le bras du colosse pour l'inviter,

mieux que par la voix, à une réserve prudente.

— Attends ! laisse ce garçon s'expliquer. Puis au Cénobien : Comment te nommes-tu ?

— Buborex.

— Eh ! bien, Buborex, explique-nous pourquoi tu nous as dotés de préférence des pires Cenobiens.

— D'abord, parce que les habitants de Cenabum, presque tous paisibles, ne se soucient pas de faire la guerre, La nuit dernière, quand vous reposiez, les notables de Cenabum tenaient conseil et décidaient, à titre d'expiation, d'exécuter cette cinquantaine de meneurs. Je leur ai conseillé de les équiper pour les mettre à votre service. Ils n'ont pas osé. Alors je m'en suis chargé. Comme je les connais presque tous, et que, me connaissant aussi, ils me craignent, je leur ai donné à choisir entre mourir tout de suite ou risquer de se faire tuer à votre service. Ils ont préféré courir la chance d'échapper à la mort en vous servant et vous avez en eux des combattants de première hgne que vous ne regretterez pas.

— De telle sorte, reprit Corpact, que tu comptes les faire tuer à la plus prochaine occasion ?

— C'est le meilleur moyen d'en débarrasser les Cenobiens. Quand on fait campagne, il faut sacrifier beaucoup de soldats ; vous exposerez d'abord ceux-là. C'est comme cela que l'on fait le plus avantageusement la guerre et Vercingétorix, lui-même, pratique ce système.

— Ce n'est pas celui des Romains, observa Vercomir.

— Quel homme es-tu donc, toi, Buborex ? fit Ductomar.

— Un homme qui tâchera de survivre aux carnages et que vous récompenserez tous les trois quand vous l'aurez apprécié, parce que vous êtes généreux.

~ Qui te l'a dit ?

— Ce que vous avez fait hier au soir.

— On nous attaquait ; nous nous sommes défendus. Buborex sourit, se contentant de répondre :

— Je sais me taire.

Le chef improvisé des volontaires n'était pas dupe de la prétendue évasion de Flacius Livius. Corpact jugea qu'il ne pouvait pas garder ce Romain constamment caché et' que leur troupe, hors de Cenabum, n'avait plus à redouter qu'il fût massacré. Mais il dissimula encore prudemment son sauvetage sous l'apparence d'une mesure hostile.

— On ne sait pas ce qui peut arriver, dit-il, nous gardons les filles de ce Romain et lui comme otages ; il faudra veiller à ce qu'il ne leur soit fait aucun mal, mais aussi, et surtout, à ce qu'ils ne s'échappent point.

Ductomar approuva Corpact par un sourire et interpella le Cénobien à son tour.

• — Que t'a dit Cotenodon des desseins de Vercingétorix ?

— Par les crieurs échelonnés et par les feux de cette nuit, Vercingétorix a dû être averti ce matin du massacre des romains à Cenabum et des autres massacres du même genre exécutés dans d'a.utres villes. Il doit se rendre chez les Bituriges Cubi (ancien Berry) pour les stimuler, sachant qu'ils ne sont pas encore des auxiliaires très sûrs et que les Eduens (Nièvre-Côte-d'Or), plutôt favorables aux Romains, pourraient les détourner de lui. D'autre part, pour empêcher, par avance, César de rejoindre ses légions dispersées au Nord, Vercingétorix va lancer le fameux Lucter (chef des Cadurques ; région du Lot) contre la province romaine et particulièrement contre Narbo-Martius (Narbonne). Il est certain que son mouvement offensif va entraîner dans notre confédération de révolte le pays des Rutènes (Aveyron), celui des Cabales (Lozère) et celui des Nitobriges (Lot-et-Garonne). Quant aux Aquitains, ils n'ont pas voulu se rallier à nous, mais ils resteront neutres.

C'était tout ce qu'avait appris Buborex en devisant avec l'émissaire arverne Cotenodon. Les trois frères d'armes ie

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