B XI. - KARVSTA DANSE POUR LA TROISIÈME FOIS
DES CRIS des appels, dans le brouhaha de la foule romaine, entassée au long des gradins de l’amphithéâtre immense, se croisent, et des saluts, des souhaits de bon présage. Du forum s’engouffre sans cesse ta multitude sous les arcades du Cirque; les chevaliers, la plèbe grouillante et bruyante des jours de liesse, surgissent des vomitoires pour s’épandre sur les gradins. — Hommes et femmes, pêle-mêle, se heurtent et se bousculent pour atteindre aux rangées de pierres les plus recherchées, qui font face à l’entrée de l’arène, par où fauves et gladiateurs viendront combattre. Des querelles éclatent; des citoyens, arrivés, ta veille ou dans la nuit, des Villes voisines, ont, dès l’ouverture des portes, accaparé les premiers degrés dont les veulent déloger les gens des faubourgs. Les désignateurs, chargés aussi par les édiles de veiller au bon ordre, s’interposent, indiquent aux spectateurs les places qu’ils ■doivent occuper, sans prendre garde aux quolibets pleuvant sur eux des hautes galeries où se pressent les esclaves.
Le soleil perce le vélum bleu suspendu au-dessus des gradins et de l’arène. — Des rayons se jouent sur les faces enluminées par les libations du matin, surexcitées par l’attente du grandiose et sanglant spectacle. - Le sable de la piste, pailleté d’étoiles minuscules, se rose de lumière adoucie ; et le podium, où les souverains, les Vestales, les sénateurs et les prêtres vont s’asseoir sur la pourpre des coussins, est violet, d’or et de rouge mêlés, d’un violet sanguinolent où l’éclat des passementeries s’allume en reflets métalliques.
Du forum, toujours, la rumeur monte des masses plébéiennes retenues par tes soldats ; des acclamations saluent les patriciens populaires à leur passage. Des marchands de boissons et^de fruits crient leurs denrées. Le cirque est plein du haut en bas; dans l’enceinte gigantesque c’est une houle de têtes rasées ou exagérément chevelues, et des éclairs brillent aux ^eux impatients.
La foule tapageuse dit la splendeur des précédents combats offerts pour l’avènement de Claude; on discute la gloire des gladiateurs; les hommes critiquent ou louangent la façon de frapper des hommes des divers pa^s; les noms prennent une emphase d’admiration en passant de bouche en bouche, les noms aimés de ceux qui ne furent jamais vaincus. Des jeunes filles se font plus gracieuses et souriantes pour obtenir des places meilleures; des amants se serrent l’un contre l’autre, et des enfants, à califourchon sur les épaules des hommes, rient; des fillettes mangent des fruits, et le jus des oranges et des pastèques raie drôlement leurs visages puérils. Tous les ‘ÿeux cherchent à distinguer le podium, aussi les silhouettes des lutteurs entre les barreaux des portes. Parfois, des rugissements de lions ou de tigres se mêlent au tumulte des Voix humaines, — les voix rauques des fauves prisonniers et affamés.
Une clameur formidable, soudain, emplit le cirque ; Messaline, parmi les flabelüfères érigeant des écrans de plumes, et Silius paraissent. Claude, — l’Empereur vingt mille fois cocu, caries amants de Messaline, dit-on, rempliraient plus d’un septième du Cirque —malade, est demeuré* au palais impérial. — c Vivat Augusta Messaiinal î, dame la foule — i Vivat Silius consul amatusque] » Ainsi Rome applaudit les amants patriciens, en des transports de joie pour les jeux qui lui sont offerts.
Les coussins précieux, aux somptueuses harmonies, du podium, disparaissent à présent sous la blancheur des toges — de la stola et du carbasus — et des robes des Vestales : le peuple salue chaque arrivant, les magistrats, les courtisanes et les patriciennes. Parfois, strident des sifflets, à l’entrée de quelque édile tyrannique, d’un questeur, par exemple, soupçonné de s’être enrichi du froment destiné à la plèbe, ou d'un patricien détesté pour son arrogance en des fonctions anciennes ou présentes.
Des silhouettes blanches, entre les colonnades du premier gradin, s’égrènent : ce sont les danseuses et les musiciennes de l’Impératrice, et parmi elles, Kaitysta, couronnée de ntyrte. Elles jettent des fleurs en hommage à Messaline, étendue sur so» pulvinar de pourpre éclatante, et dont la palla de soie entr’ouverte laisse apercevoir la taille cerclée d’or, un collier cf’émeraudes et de rubis, ruisselant sur les seins, enrésillés d’or, où des brillants scintillent. Autour de Messaline et de son amant, les danseuses et le ‘^siciennes se sont accroupies; l’Impératrice
LA DANSEUSE DE TANAGRA
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garde Kar?sta, la Tanagréenne, à ses pieds, flatte, par instants, d’une main familière, le front et les cheveu* de la svelte danseuse.
Silius est persuadé d’avoir possédé la jeune fille, l’autre soir, après la fête dans ses jardins; Messaline ne l’a point détrompé; il a trouvé, sur les lèvres et au* caresses de sa maîtresse impériale, une imaginaire saveur de nouveauté, que sa pensée seule fit naître. Or, le consul est blasé dès l’abord : une corolle butinée ne le tente plus. Pourtant, la reconnaissance de sa chair lui dicte une pensée miséricordieuse.
Les fanfares buccinantes ont fini de célébrer l’entrée de l’Impératrice et du consul. Dans l’arène, un taureau noir est au* prises avec une panthère numide, et cette lutte - simple prélude à d’émouvantes tueries - amuse à peine le public impatient des émotions prochaines. Distraite, Messaline ne prend pas garde au* acclamations qui, de partout, retentissent à la gloire de sa beauté. Elle écoute Silius, demeure, en souriant, l’Enigmatique, — divine et surhumaine par la puissance et ta volupté.
— Tu es trop belle pour n’être pas accessible à ce que je voudrais te dire, diva Messalina, mon adorée maîtresse...
— Que veu*-tu donc, Silius?
— Tout à l’heure, avant les jeu*, je suis ailé voir ceu* qui Vont combattre. Sépéos est du nombre; il sait manier le glaive comme le meilleur de nos centurions et lance le javelot en plein cœur des cibles... Cela ne t’amuserait-il pas de faire l’amour, — pardon — de faire de l’amour, en rendant à Kar^sta son fiancé magnifique et stupide?
Des rugissements montent de l’arène; di* ours des montagnes s’agrippent à di* lions. Des gradins tombent des projectiles — peau* de fruits, prunelles et petites pierres, des pommes et des oranges dont le jet attise les colères des fauves. Et le peuple rit, applaudit au* phases du combat. — Un orchestre de tubas, de trompes et de flûtes aigres rythme la rumeur de cent mille voi* e*ultantcs.
Messaline, sans répondre à Silius, se penche vers Kar^sta et l’appelle :
— Tanagréenne, je veu* que toi et les tiens bénissent mon nom... Sais- tu quel bonheur Va t’être donné, petite grâce?
Lu*uria, qui rit ironiquement de la fausse allégresse qu’elle cause, continue :
— Tu pleures Sépéos, ton futur épou*... Tu vas le revoir. Vous
sere? libres, l’un et l’autre, et nul obstacle ne séparera plus vos bouches unies, vos mains exquisement jointes. C’est moi, Messaline, qui veux vous remettre aux bras l’un de l’autre... Et c’est lui — (montrant Silius) — qui sollicite votre pardon à tous deux, en souvenir des baisers qu’il a cueillis sur tes lèvres...
Sans écouter la fin, la Tanagréenne se jette aux pieds de l’Impératrice, baise avec effusion ses doigts fuselés, exprime sa reconnaissance infinie en un flux précipité de paroles :
— je savais bien, déesse, que tu étais bonne autant que belle... Si tu souffrais la souffrance de Karfstaî.. Elle serait morte sans ta clémence, ô Messaline.
— Si tu étais laide et si ta vue ne délectait mes ^eux, je me serais peu souciée de te faire pleurer, — dit nonchalamment Luxuria; puis, désignant, à nouveau, le consul :
— C’est la récompense des caresses que tu as prodiguées à mon amant.
La danseuse, qui ne comprend pas l'allusion et ignore la comédie de
l’autre nuit, se retourne Vers Silius et s’incline avec des mots de gratitude :
— Exquise ballerine, ce matin, au ressouvenir du miel de la langue grecque, j’ai puisé l'idée généreuse de mettre en liberté ce sauvage qui te plaît... Oh! petite danseuse de Tanagra, je n’oublierai, de sitôt ta bouche minuscule.
— Que veux-tu dire, seigneur?
— Je t’aurais cru inexperte et maladroite comme ces Vestales d’autrefois, ignorantes de l’art du baiser, élevées au temple... Mais le soleil de l’Hellas ver$e ia science au cœur de ses nymphes. Tu étais troublante, mignonne, et tu étais nue sous un voile léger, et chacun de tes gestes suscitait le désir en moi..'. Et tu étais mieux que nue sous la ga?e violette, et comme le frôlement d’une brume d’amour rôdait à chacun des plis de ta tunique fendue...
Karvsta ne saisit pas le sens de ces paroles. i Peut-être — se dit la jeune vierge — Silius a-t-il vidé de trop nombreuses coupes pendant les sacrifices des calendes... Ou bien, c’est un jeu auquel il veut me prendre, i Et elle sourit, innocente, avec ces prunelles d’indulgente moquerie amusée des enfants qui voient passer quelque ivrogne titubant et io^eux, chantant faux et riant d’un rire de faune, un jour de vendange.
LA DANSEUSE DE TANAGRA
Un bonheur indicible gonfle sa poitrine. Elle va revoir Sépéos, son amant adoré; plus rien ne lui importera plus au monde, du moment qu’ils se seront retrouvés. 11 l’emmènera, sans doute, dans les montagnes campaniennes, ils y vivront insouciants de tout ce qui ne sera pas leur amour. Ils mèneront l’existence des bergers. Des baisers et des mots dont on ne se lasse point empliront de charme les heures.
Emportée par son rêve d’idylle, Kar^sta ne garde point rancœur de ses souffrances. Elle n’entend ni les rugissements des bêtes féroces ni les roulements des chars, les cris des cochers ni le bruit des chocs où se brisent les véhicules, ni tes sonores claquements des fouets, ni la eloche du signal et de l’arrivée, ni les proclamations des hérauts. Confusément, l’énorme rumeur de la foute orchestre la joie qui chante en elle.
— Va-t-il Venir bientôt, mon bien-aimé? questionne-t-elle, en une audace soudaine, élevant vers Messaline ses mignonnes mains, deux lotus roses en offrande, ainsi qu’en présentent à Vénus ses prêtresses.
— A l'instant — dit Silius. Et il ordonne à un centurion de quérir Sépéos dans le souterrain où il attend parmi les condamnés.
Après les courses, un entr’acte est annoncé pour les préparatifs des combats d’hommes. — Alors, entre les prétoriens, dont luisent les armes et les boucliers, droit et fier en face de Messaline et du consul, Sépéos monte les degrés du podium.
Il est nu, sauf sa campestre, courte et rouge, tenue autour des reins par une ceinture métallique, des sandales et le casque, des bracelets de fer aux poignets. Il affecte, tandis qu’il marche entre les soldats, — les mains liées, comme on fait aux condamnés avant de leur donner leurs armes, — de ne point voir Karfsta. Elle, les ^eux ardents, le corps penché en avant, le visage illuminé du bonheur de revoir son ami, le regarde Venir, et son cœur bondit en sa poitrine, soulève d’un mouvement saccadé ses seins mignards et fermes, sous sa tunique blanche.
Elle s’élance vers lui. Mais Sépéos, farouchement, la repousse, avec mépris, et, montrant Silius;
— Suis-je un esclave, pour prendre les restes de ses caresses?
Et il lui jette une insulte, le nom grossier des courtisanes dont la conque repait les esclaves et les bas affranchis aux bouges crapuleux de
Suburre. « Quel crime a-t-elle commis? > — se demande anxieusement Kar^sta, ignorante de la calomnie qui la souille, de la feinte qui abusa l’amant jaloux. Quel est son grief? Elle lui fait horreur, il la hait. Tout son être ingénu dit l’étonnement.
— Ohl Sépéos, quel démon s'est emparé de ton cœur, a rend* ton âme insensée? Que t’ai-je fait? — clame la svelte Tanagréenne.
Et les larmes perlent au coin de ses paupières bleuies d’antimoine, roulent sur ses joues et dans le sillon de ses seins, sur lesquels a glissé la tunique lâche.
Sépéos montre Silius :
— Demande à ce ruffian de nouveaux baisers, pour te soir de ma mort, pour ce soir.
— Ohl mais tu es fou, mon bien aimé! jamais une seule de mes pensées, n’alla vers un autre que toi.
La Tanagréenne laisse fondre son chagrin dans une explosion de sanglots. Sépéos a vu sur les lèvres du consul muet, plissées d'un ironique sourire, la confirmation, d’ailleurs vaine, après le témoignage de ses -yeux, de son inéluctable et douloureuse amertume :
— Tu es indigne, ô Karista, et je suis heureux de mourir.
— Mourir?.. — questionne Karista, stupéfaite, terrifiée... Mais, pourquoi? Sépéos?.. Pourquoi? Quel malheur ignoré de moi nous frappe? Ohl mon amant, mon époux, pourquoi mourir?
Silius se redresse :
— Parce qu’il me brave encore, gronde-t-il — les bêtes le déchireront.
— O Messaline, ô déesse! — s’écrie Karista, précipitée aux genoux de l’Impératrice, immuable en sa beauté souriante. — Est-il coupable envers toi, envers ton adoré, tellement que je ne puisse mériter sa grâce? Les déesses sont puissantes, mais moins encore que les adorées, et tu es souveraine, femme et amante. Sois, Auguste Impératrice, clémente à l’amour, par qui tu règnes!
Eplorée, toutes les lignes de son corps délicat et souple élancées vers Messaline, Karista, la Tanagréenne, implore de toute sa gentille jeunesse, belle comme une nymphe de l’Hellas. La Magnifique semble se laisser fléchir et, baisant au front la danseuse qu’elle attire vers elle :
— Je ne veux pas, petite belle, qu’une si exquise enfant pleure, je
LA DANSEUSE DE T AN AG RA
veux épargner ses larmes; mais Sépéos a insulté Silius, consul et mon amant. VeuK-tu racheter sa faute, pa^er sa dette?
— Oh I toute ma volonté, tout le sang de mes veines sont à toi — pour lui.
— Eh bien danse, Kar^sta, danse les pas d’Egypte et tourbillonne, selon le mode d’Orient et le mode hellénique... Danse, et vous serej libres l’un et l’autre, libres d’aller où il vous plaira, libres de vous aimer dans la vie et jusque dans la mort... Et la mort, désormais, est loin de vos adolescences!
— Oh ! de tout cœur, oui je danserai !.. Mais fais délier ses mains meurtries, Ô divine Messaline, pour que la douleur de le voir souffrir n’empêche pas ma danse d’être légère et douce.
Messaline donne l’ordre aux soldats, d’un signe, de dénouer les liens de Sépéos. Impassible, l’Ég^ptien laisse les prétoriens défaire les cordes tressées de métal.
Alors, Kar^sta, pour la troisième fois, danse.
Sur des tapis, entre les coussins de pourpre où se tiennent les joueuses de flûtes et de tyres d’or, sur une mélodie lente d’abord, dont peu à peu s’énerve, s'enhardit, s’échauffe le rythme passionné, elle danse. La Tanagréenne soulève ses voiles, s’en enveloppe et les écarte, semble un papillon merveilleusement blanc, cerclé, au milieu du corps svelte, d’un anneau d’or gemmé; puis, libellule aux ailes longues, elle paraît voltiger sur des fleurs. Karÿsta tourbillonne et se joue. Ses lèvres flamboient de carmin en la pâle matité de son visage, et ses seins surgissent de la blancheur de ses voiles transparents, rosés du reflet de aon corps aux lignes délicates.
Un murmure de plaisir bruit dans la foule, impatiente cependant des combats de gladiateurs, attendus dès ta seconde partie du spectacle. Tous acclament Karÿsta; des milliers d’yeux la câlinent. Quelques-uns l’ont reconnue, et bientôt un surnom court de gradin en gradin, répété avec admiration : la Tanagréenne.