‹ L'orgie latineChapitre 9 sur 74 · X X. - LA TROMPEUSE APPARENCE · texte numérisé non relu

X X. - LA TROMPEUSE APPARENCE

MAIGRI . haillonneuse, la vieille Géo dresse sa silhouette sinistre au milieu des danseuses graciles et tant parées. En ses vêtements de pauvresse, . avec ses mains brunes, au* doigts crochus, avec sa figure ridée, pareille au* pommes sèches, sous la broussaille

minable des cheveux rares et d’un blanc sali, l’Eg^ptienne est, un instant, semblable à une chauve-souris aveuglée, chue en plein jour au milieu d’un essaim d’oiselettes :

— Ohl Karfsta! ne danse plusî... C’est la mort qui te guette. L’oracle a dit que tu danserais trois fois et que tu dormirais pour toujours...

Les accords des flûtes, des violes et des tyres se sont brisés, des cris de stupeur ont accueilli le mauvais présage de l’apparition. Brusquement, se sont interrompues toutes les danses. Kanÿsta reste immobile, haletante de la précipitarion de ses pas tout à l’heure, quand elle ‘ tourbillonnait pour étourdir son chagrin, parmi les fleurs, l’harmonie de la musique, dans la lumière de l’orgie.

Géo avait veillé Sépéos, durant les nuits douloureuses, et, ce soir qu’il était plus calme, el\e s’était endormie, sûre de la guérison du fils bien-aimé, meurtri par son amour, les verges des soldats et le plat des glaives lourds.

Mais son sommeil, tourmenté de rêve, avait été troublé par des pas; elle avait reconnu, au clair de lune, Sépéos fusant le camp. Elle l’avait suivi, avec d’infinies précautions pour ne se point trahir. Vers la Ville, que des lueurs signalaient dans l’obscurité, il se hâtait. Elle le vit pénétrer dans les jardins de Silius, étagés aux flancs du Mont Palatin. Tremblante, elle avait épié la silhouette du futur chef des Rômes, à traders l’ombre des massifs; mais, un moment, elle l’avait perdu de vue, et elle était tombée exténuée de la route longue et de l’ascension rude. Quand elle avait atteint le lieu de la fête, Karfsta dansait, et un seul sentiment l’avait prise, l’indicible effroi que son fils pouvait mourir si — pour avoir, trois fois, dansé et plu — mourait la petite danseuse de Tanagra.

Les convives, d’abord, se sont épouvantés un peu de cette apparition d’une sorcière — quelque démon, pensent-ils, en leur ivresse. Plusieurs ont fait les cornes et ont ri, Messaline plus fort que tous, Pollio envoie un baiser railleur à Géo. Sollius et son ami, dédaigneux de l’incident, se fixent avec tendresse, sans une parole.

LA DANSEUSE DE TANAGRA

Cependant, i’EgVptienne caduque a posé ses mains griffues d’oiseau de nuit sur les épaules de Kar^sta :

— Viens 1... Viens 'Cite, mignonne, si tu ne veux pas mourir. Plus qu’une fois, tu le sais... Les dieux l’ont dit... Viens 1

Mais l’impétueuse souveraine bondit du lit de pourpre où s’étale son altière beauté ; debout devant la sorcière et la danseuse, après un rire moqueur :

— Eh quoi,- la vieille, tu veux m’enlever ma favorite, la ballerine que j’ai élue, parmi toutes les danseuses grecques, romaines ou orientales? Tu es donc toquée?... Pars! on ne te fera point de mal, mais Kar^sta m’appartient; elle me plait et je la garde... On ne s’en va pas ainsi sans ma permission.

Un murmure approbateur salue les mots de l’Impératrice, des phrases jaillissent des groupes de conviés.

— Tu es belle autant que clémente, divine Augusta Messalina.

— La vieille est, certainement, une aliénée que les gardes n’ont pas Vue rentrer.

— Il faut que ces soldats soient saouls.

— Que deviendra l’empire ?— gémit l’austère Pollion dont la bouche s’empâte, si de tels méfaits demeurent impunis?

Sépéos s’est élancé du massif où il se tenait blotti. Il étreint les genoux de l’Impératrice, tend vers Elle des mains suppliantes. Des gardes, aux éclats des voix, un centurion prétorien à leur tête, sont accourus, Messaline ordonne :

— Jete? hors des jardins cette énergumène... Elle hurle î... Vite, éloigne?-ia de fofce. — Quant à cet Egyptien, lie?-lui solidement les poignets derrière le dos et laissej-le errer, à son gré, par les allées.

Tandis que s'empressent les soldats, debout autour de Sépéos, pour garroter ses bras de bronze, — une ardeur, aiguillonnée du refus de l’homme, trouble la souveraine. Les soldats a^ant fini, Messaline s’avance vers te beau captif et lui chuchote à l’oreille :

— Ici même, avant une heure, attends et surveille...

Puis, tous, amph^trions et convives, regagnent les lits; sous le portique illuminé, la fête reprend plus licencieuse. Mille propos exubérants

se croisent; même, de la philosophie se prostitue aux bouches des buveurs. Messaline exalte l’art du plaisir ;

— J’aime d’être aimée et j’aime qu’on s’aime autour de moi.. Je cherche la Beauté partout, toujours, et je souhaiterais — pour mes amis et pour moi — réunir palpables, jouissables, toutes les beautés de l’univers... Des lèvres gourmandes et des fruits savoureux, de splendides corolles, des tiges rigides, des chairs et des gemmes, des yeux qui flamboient, ce sont des fêtes, des bouquets de plaisirs. La tâche de sagesse est de les colliger pour soi — en une gerbe idéale, le plus fréquemment renouvelée, des voluptés, des loisirs délicats, des ardeurs, enfin de toutes les parures imprévues que peut avoir la pire réalité.

— Le plus titubant ni le plus sobre des rhéteurs ne s’exprimeraient mieux — applaudit négligemment Silius — Vois, Karysta nous regarde et semble ne pas comprendre ces conseils de vie intense... Pourtant, délicieusement printanière et jolie, elle vient du pays d’Hélène la blonde et l’immortelle, dont les hommes, depuis qu’elle causa la ruine de Troie, sont toujours un peu épris.

— Tu entends, mignonne. Remercie le sénateur du compliment. Oh!

— dit-elle, en riant — il n’est qu’une façon de remercier un homme quand on est jo’ie fille... Ne crains rien, je ne suis pas jalouse; tends Vers lui tes lèvres, qui semblent des framboises mûres.

Luxuria fait s’étendre l’enfant entre elle et son amant, la pousse doucement Vers lui et les regarde avec des 'feux d’indulgence. Mais, comme perlent, aux yeux de Karysta, des larmes lourdes qui tombent sur les roses blanches que Silius passait aux agraphes de sa robe, Messaline, furieuse, la chasse :

— VM’en 1 — Monte dans la chambre du palais qui t’a été désignée.

Je ne Veux pas voir ici de la tristesse... C’est à cause de lui, et pour ne chagriner personne, — elle montre Silius dont les yeux demandent grâce pour elle — que je dédaigne de te faire châtier.

Sur un signal, des patriciens s’élancent vers les musiciennes et les danseuses, qui de nouveau, tourbillonnent — fleurs vivantes, comme soulevées rythmiquement par le vent qui chante. Toutes, avec des rires de faunesses poursuivies, se sauvent, légères, et c’est, par les allées des parterres, Renvoi de leurs tuniques de soie et de gaje, avec le chatoiement des pierreries.

LA DANSEUSE DE TANAGRA

liais, bientôt, les reflets des colliers et réploiement des ailes soyeuses sombrent sous les ramures. Les couples enlacés, sous les arbres, tachent à peine la nuit. Des soupirs montent dans le mystère où les luths et les violes se sont tus. Danseuses, mimes et musiciennes sont des fleurs chues dans les parterres, cueillies par les faunes incités. Messaline qu’excitent enfin tous les spectacles épars de cette féerie galante, se serre contre Silius; tendrement, elle lui a noué ses bras autour du cou, puis, câline, elle pose le papillon pourpre de sa bouche sur ses >?eux et sur ses lèpres :

— Oh 1 mon cher amant, jamais, je pense, ma chair n’a souhaité ta chair comme ce soir... Jamais une telle soif ne me fit désirer tes caresses. Silius, dans la fièvre de ce printemps de Rome, tout un renouveau d’amour refleurit en moi.

— Messalina, ma divine, aimons-nous; nous avons encore de belles heures à vivre l’un en l’autre... biais je suis, cette nuit, comme toi transporté ; des baisers chantent en moi, montent vers toi et je te rêve infiniment mienne sous ces arbres en fleurs... Tout de suite, veux-tu f

Silius étreint Messaline, mais l’Impératrice s’évade, en riant, de ses

bras déçus :

— Attends-moi, ohî mon amant, quelques minutes, et tu seras heureux plus et mieux que tu ne rêves... Une surprise...

Luxüria s’esquive, fuit, à travers les bosquets où tremblottent aux branches de factices pierreries de lumière. Haletant de stupre, tourmenté délicieusement de deviner la promesse de son amie perverse, Silius s’étend sur les coussins pourprés où gisent des pétales défaits et des corolles meurtries. Silius songe. Tour à tour, puis confondues, tournoient devant ses ^eux ses ^eux fous, ses ^eux ivres — Kar^sta, Messaline, toutes deux troublantes, et si différentes. L Impératrice, c est un parfum qui le réveille toujours, un attrait de peau, le souvenir d’heures inoubliables de contact, de fantaisie et de luxure. La danseuse de Tanagra, c’est l’appel fiévreux et l’approche exquise d’une caresse suprême et inconnue, ardemment appelée.

Voilà que chantent à nouveau les l^res des invisibles musiciennes, tes harpes, les violes, les cithares et les flûtes ; bruissent les instruments en une harmonie lointaine ; un choeur de fraîches jeunes voix célèbre l'avril

et le plaisir. Des esclaves s’en viennent éteindre tes lampes; et sur l’orgie maintenant silencieuse dans la nuit de nacre, au jénith, brille — parmi les étoiles, en troupes nymphéennes — le diadème de Diane, Astarté, Vénus Vespérale, Hélène blonde, nimbées d’argent.

Sépéos, dont les pieds glissent plus qu’ils ne marchent, s’approche sans bruit du lit où Silius demeure plongé en la volupté de ce songe. U se cache derrière l’un des piliers du portique, puis, immobile, pantelant de colère et d’attente, il guette la venue de l’autre, — qui? Messaline? Karysta ? — suppute ses douleurs prochaines, rumine d’impossibles vengeances.

Le chœur empire sur une languide strophe d’amour. Les musiciennes taisent leurs mélodies. Du palais, dont la silhouette monumentale s'estompe dans la nuit, une femme sort, Vêtue ainsi que Karysta, la ballerine tanagréenne. C’est Messaline qui s’avance, rythmant ses pas au prélude de la lyre d’or qu'elle tient.

Aux plis flous d’une ga?e violette, constellée de gemmes orfévrées, un corps jeune et splendide, marmoréen, sous les clignements d’étoiles, transparaît, soulevant parfois, au gré du rythme, les pans de la tunique fendue sur les hanches. Or, elle chante, doucement, d’une voix pareille à la voix de Karysia, un introït passionné ;

Parmi les vignes d’or aux vertes feuilles — il y a des grains savoureux, que le soleil a mûris ; — sous mes voiles, des fruits attendent les lèvres amantes, — plus tentateurs, plus fins, plus parfumés encore — que les raisins de Crète, que les fruits d'or de t’Hellas : ;

Qui coupera les fruits et fera la suprême vendange? Toi, n’est- il pas vrai ? — Toi, le fort et beau vigneron dont j’attends la serpe amoureuse. — Le vigneron blesse la vigne; — mais, bientôt cicatrisée, en une nouvelle saison — elle a d'autres grappes lourdes et mûres pour des bouches nouvelles.

Tends tes lèvres à mes lèvres, — Tes doigts emprisonneront mes seins. — Vois, mon bien-aimé, ils sont pareils aussi aux colombes — érigeant, pour les baisers, leurs becs pourpres, — dans les matins clairs — les aubes bleues, d’argent, de pourpre et d’or, — les aurores buveuses de rosée.

LA DANSEUSE DE TANAGRA

Baisers, papillons frôleurs, — vous me donne? faim de plus profondes étreintes 1 Déchire, pour te hâter mieux, mes voiles. — Et, si je suis nue, vêts-moi de caresses l — Que je n'aie plus froid au coeur, — aux bras, à ma bouche, et partout, — où je suis brune et je suis belle.

Messalinc est venue jusqu’auprès de Silius. Et son amant, fou d’elle, la saisit. Enlacés, ils s’enivrent l’un de l’autre, en une frénésie, où semble s’exalter le génie illusionnant de ta fausse danseuse. — Ohl l’élan, le bond de fauve du captif Sépéos vers eux ! U a surgi de l’ombre du portique et se dresse en face des amants pâmés, parmi l’émoi des agonisantes roses.

Frénétique, il tord ses impuissantes mains liées, et les veines de son corps à demi nu se gonflent de l’inutile et suprême effort qu’il fait, pour rompre sa chaîne. Silius s'est retourné à peine, en le flagellant d’une raillerie, et il étreint ardemment Karÿsta, insoucieux des mouvements de rage du barbare attache.

Alors, Sépéos, debout en face d’eux, brute en courroux, ne réfléchissant plus, n’observant plus, dupé dans les ténèbres de cette aventure et de cette nuit, fouaille les amants de ses insultes :

— Karÿstal prostituée! Plus vile que les catins de Suburrel Menteuse 1 tu m’avais promis la Fleur de ton printemps, et tu sais l’art d’une fille publique... Tu dégringoleras demain, avec des esclaves, dans l’ordure des plus basses complaisances qu’un consul romain, aujourd’hui, te paie! Ah! celui qui t’achète, puissant qui ne sait rien que l’orgie, je l’émasculerai de mes mains!... En cette ville de fange, Rome, qu’il faudrait brûler, les patriciens sont l’opprobre du monde, sacrilèges, voleurs, proxénètes... Ah! gloutons de tout le festin, le jour viendra où les autres, les petits, voudront, à leur tour, être conviés. Ils jetteront à bas des lits vos catins, depuis la première de toutes, l’Impératrice Nue, ils te lacéreront les épaules, la poitrine et la face, iis te marqueront au front, Silius!

— et, moi, sois-en certain, je te désexuerai !... Les singes et les porcs se repaîtront de ta chair, à toi, la Tanagréenne souillée!

N’en pouvant plus de colère, i’Ég^ptien se rue sur le groupe obscène :

— t Je vous séparerai, du moins, à coups de pied, comme des chiens! > Messaline, dans la tunique fendue de la danseuse et coiffée comm*

Kap?sta, parée de ses bijou*, se sauve, à cette menace, en se voilant le visage d’une main, par prudence, esquisse de l’autre un geste moqueur à l’adresse du bohémien entravé. Les ^eu* de Sépéos, anxieusement, suivent cette fuite, jusqu’à ce que, au seuil du palais, disparaisse la gracile silhouette.

Silius heurte un gong, pour appeler ses licteurs et tes prétoriens de sa garde. A demi redressé sur le lit, — tandis que déjà — luisent, au fond d’une allée, les torches des soldats, drapé en sa toge de lin brodée d’une bande pourpre, — il désigne Sépéos, dont l’intelligence de taureau berné vomit de nouvelles baves :

— Emmene? cet homme, et qu’il soit fouetté de verges! Puis, qu’on l’enferme dans l’ergastule... Je veux qu’il soit livré aux bêtes dans les jeux du cirque, offerts par moi au peuple de Rome, pour les calendes d’août, en l’honneur de Messaline !... J’ai dit.

LA DANSEUSE DE TAN AG RA

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