I 11. - VAINCRE POUR SE VENGER
^vfESSALIME. alors, se pencha vers Silius et, désignant Sépéos, dit » I à son amant:
- Ce sérail dommage qu’il fut tué dès la première fois. Vois ces membres souples et ces bras nerveux. 11 pourrait devenir l’un des plus beaux « fiscales » que l’Empereur entretient pour notre plaisir et celui du peuple de Rome.
ANCILLA DOM INI
Tandis que les buccines, les cors, les trompettes d’argent et les longues i tubæ » d’airain sonnaient un trfmne guerrier, les combattants, visages découverts, firent le tour de l’arène ovale. Les spectateurs les saluèrent d'un mot au passage, surtout tes femmes dont quelques-unes savaient les noms et les performances de chacun des gladiateurs.
— Laberus ! Laberus 1 - clamait une petite brune rondelette en battant des mains — sois vainqueur l Tiens î un baiser, pour toi, Laberus î
Et son baiser, jeté du bout des doigts, traversa l’air, comme un oiselet invisible. Laberus la salua des >?eux. C’était un ttalique géant, vêtu d’une cotte de mailles de bronze en écailles imbriquées tombant à moitié des cuisses nues, les jambes protégées, par devant, depuis la cheville jusqu’un peu au-dessus du genou, par des cnémides de bronze incrustées d’or. Des sandales de paille tressée le chaussaient, attachées par des lanières de cuir fauve constellées de perles d’argent.
Des paris s’engageaient :
— Vingt deniers, contre le double, que Silon sera vainqueur d’Alcès.
— Je les tiens 1 — balbutia le sénateur Corneliu* Sapor, d’une voix tremblante de vieillard au* lippes baveuses, — je les tiens, Linus î mais à la condition que tu parieras aussi, avec moi, .sur ce nouveau qui marche entre le Gaulois KerbriK et le L^bien.
— Soit, il peut valoir quelques sesterces, maigre comme il est... Enfin, l’on ne sait pas avec qui ce novice doit lutter, ni quel laniste lui a enseigné la science des armes.
— Cinquante sesterces contre le double pour son adversaire.
— Non, je le prends à cinquante contre cent cinquante. Le triple!
— Tu comptes comme un changeur lombard, Linus — remarque ironiquement le jeune tribun du peuple Salvius, — c’est la preuve d'une éducation soignée.
(Le père de ce Linus était un affranchi qui avait fait sa fortune par l’usure jointe à la délation; son fils avait gagné la toge laticlave en fournissant à Tibère des renseignements précieux sur les patriciens qu’il fréquentait au bain et dans les tavernes.)
Nombre de gens, dans la foule plébéienne connaissaient le bohémien Sépéos. Son nom, vite colporté de bouche en bouche par la chronique de Rome, courait surtout le long des hauts gradins où la tourbe
populaire s’entassait, les jours de spectacle : « Sépéos î on le disait condamné aux bêtes 1 — Mon, il s’est fait gladiateur, parce qu’il était las de la Vie errante des histrions de carrefour. — Mais non, il a insulté un sénateur! C’est Callia, la lingère d’Augusta, qui me l’a rapporté. — S’il croise le fer avec Kerbrix, il est perdu ! » L'intérêt grandissait pour Sépéos. Des jeunes filles le trouvaient beau et quelques-unes le plaignaient par avance : * Efface-toi bien et ne frappe pas comme un fou ! — Tends ton épée, ami, sans lier les lames! > Une gentille campanienne blonde lui envoya un baiser, comme avait fait à Laberus la brune grassouillette : « Et, surtout, garde-toi de mourir! » Sépéos, le fiancé delà danseuse de Tanagra et son meurtrier, n'entendait rien de toute cette rumeur. Le cirque lui semblait un immense marais où des êtres grouillaient, dont il ne distinguait ni les corps ni les voix mêlées, en une vision, un bourdonnement confus. Il marchait comme un véhicule, inconscient du mo^en qui le meut. Dans sa tête lourde et vide de pensées nettes, des images, torrentiellement, se succédaient, s’embrouillaient. Il revotait les scènes gracieuses et tragiques de son idylle brève, réentendait la prophétie terrible de la vieille Géo : — « Kar^sta ne dansera plus que trois fois. * — Elle avait fini de danser, la mignonne Tanagréenne, avant d’avoir goûté à l’exquise douceur de l’amour. Et c’est lui, Sépéos qui l’avait tuée : son cerveau restait comme écrasé par ces jeux des maîtres du monde et des dieux.
Par groupes, les gladiateurs, après un dernier salut à la foule assem¬
blée. rentraient dans les salles altérée les vivaria, où les bêtes rôdaient en rond, appuyant îffles aux barreaux et aspi- -, lançant, de temps à autre, gissements ou des miaule nislres et nostalgiques.
Les rétiaires, armés d'un filet et d’un trident, — les bestiaires qui doivent
combattre les fauves, avec une étoffé peinte, la lance ou l’épée, — les
AN CI LL A DOM IN l
Mirmillons, aux casques ornés de panaches en forme de poissons, — les Thraces, sicaires vêtus, à la ceinture, de peaux de bêtes, brandissant leur dague nationale très pointue, à lame recourbée, — les Parthes, avec les arcs et les flèches destinés à sirpuler des chasses au désert, — les Gaulois portant des savons de poils de chèvres et des braies rayées, —les Italiques, enfin — et les Romains, qui luttent avec le glaive droit à deux tranchants et le bouclier, se retiraient en bel ordre, pour bientôt reparaître. La turme de cavaliers numides, des Arabes drapés d’envols de laine blanche, montés sur des chevaux petits, nerveux et fins, — et les Latins, cuirassés, à la façon des légionnaires, de lamelles de bronze, tournoyaient dans une vertigineuse fantasia en brandissant lances et boucliers, auxquels s’accrochaient des rais de soleil — passant entre les Velaria rayés de blanc et de rouge, tendus sur le grouillement fabuleux de milliers et de milliers de spectateurs.
Et de nouveau, l’arène fut vide. Mais avant de gagner les couloirs et les salles où s'arment les gladiateurs, Sépéos avait revu, mollement couchée tout de son long sur les coussins pourpres, Ic-ulmc impudique
dont la < palla i, aux draperies flottantes, perversement ajustée à son corps érotique, baillait sous les aisselles, laissant apercevoir, au hasard d’un geste, le bouton brun rose des seins, l’un ou l’autre, parfois les deux.
La haine lui rendit la conscience de lui-même. Une indicible colère bouillonnait en lui, plus forte désormais que sa douleur, à cause de Karÿsta, l’innocente qu’elle avait tuée par sa main à lui, Sépéos. Les prunelles de l’Ég^ptien fulgurèrent, vers Messaline, pendant qu’au fond de lui grondait son ressentiment terrible :
— Je te tuerai, vipère 1 Je serai vainqueur pour me venger, pour te tuer, à ton tour.
11 contempla la salle, où sur les gradins, s’agitait tout le peuple, Rome entière, avide de supplices et de sang, bien digne de son Impératrice qui résumait seule toutes les passions, toutes les impudeurs et les cruautés de cette tourbe. Autour de ces patriciens aveulis par la volupté, de ces chevaliers uniquement préoccupés de lucre et affamés des faveurs du César libidineux et sans grandeur, de ces citoyens prêts à tout Vendre pour des jouissances et de l’or, — la plèbe grondante des affranchis, des Barbares et des esclaves se pressait à la curée, comme les chiens d’une meute derrière les limiers qui les entraînent et les guident.
Alors, Sépéos comprit que Rome, la ville-clarté, centre du monde civilisé, râlait, dans une agonie pareille à celle d’un vieux libertin surpris par la mort aux bras de ses prostituées, à l’heure où il se vautrait tordu d’un spasme suprême, dans une couche infâme. 11 maudissait la Ville et liessaline, ces deux meurtrières de Karfsta, la pure Tanagréenne — symbole de la Beauté, de la grâce et de l’Amour. Il eut rêvé d’étreindre d’un coup tous ces êtres, oui, en même temps et d’un seul geste terrible, toutes ces voix atroces et ces regards qui brûlaient de l’attrait du sang et des ignominies.
Vaincre! — 11 ne songeait plus que tes hommes contre qui il devait combattre étaient tes plus exercés et les plus forts, les plus experts à tuer. Une énergie nouvelle, indomptable, emportait Sépéos. Il lui parut que son glaive lourd ne pesait pas plus qu’un fétu de paille dans sa main nerveuse. Agile et preste, accoutumé à manier des haltères et des poids à jongler avec toutes sortes d’objets, sachant volter et tordre les reins, au moment juste où il le fallait, pour éviter un coup ou une chute, rompu.
dès l’enfance, à des gymnastiques inouïes, il manierait ses armes, malgré son ignorance, avec une adresse qui, pour n’être pas expérimentée, aiderait à sa défense, — peut-être à sa victoire.
X tU. - DANS LES COULISSES DU CIRQUE
LE LÀNISTE, maître des gladiateurs loués pour cette journée, examinait ses hommes. Un grand romain, ancien soldat de César, devenu gladiateur, Saper, gouailla, questionnant Sépéos.
— Qui donc est désigné pour te livrer à Pluton, mon petit?
Sépéos releva la tête :
— Celui-là pourrait bien être déçu, soudard — fit l’Adolescent, en levant son bras dont il fit saillir les muscles durs.
— Par Polluxî — s’écria Kerbrix, le Gaulois — voudrait-il nous en remontrer, ce blanc-bec?
Et il rit, d’un gros rire de bon géant blond, dédaigneux, fort et doux. Le Macédonien Chylaïdès frappa 'sur l’épaule de Kerbrix et grimaçant du ne?, qu’il avait fort long et mobile, en même temps que de ses lèvres épaisses tordues Vers Sépéos :
— C’est peut-être lui, le phénomène que nous a promis le rhéteur Sapieus et auquel nul de nous ne doit échapper?
Sans répondre, Sépéos les toisa
Callixtus, un ancien chef de manipule dégradé pour ivrognerie invétérée, défia Kerbrix :
— Semio, le questeur, ne t’a pas vu, Gaulois, avant de parier sur ta carcasse? As-tu préparé l’as que tu donneras à Charon, ce soir, pour passer le Styx ?
Chylaïdès fit le geste d’épousseter les épaulières du bravache :
— Tu te glorifies, Callixtus, et tu as déjà aux épaules la poussière du
spoliarium, où je te vois, dépouillé de tes armes et de ta campestre, gisant tout nu.
Dans un coin, quelques jeunes patriciens examinaient leurs combattants préférés. Ils discutaient, à haute voix, leurs mérites :
— Simias est bien meilleur cavalier qu’Àrijemus, il a été vainqueur, quatre fois, cette année... Tu n’as pas de chance, Carmilès, j'entends le son de tes deniers qui s’en vont de ta bourse.
— Ari^emus n’a jamais" pa^é de mine, mais attends de le voir à l’épreuve, et ne commande pas encore le festin que tu as l’intention de donner à ta maîtresse avec mon argent; cela accroîtrait fâcheusement ta dette che? le marchand d’oiseaux et de fruits.
— Septimus Gelion, est-ce Vrai que tu rachèteras Saper, s’il est vainqueur du L^bien ?...
— Oui, je veux des muscles de confiance pour m’accompagner en
Égypte.
Mais le laniste Casper fit crier par l’ordonnateur la prohibition édictée par les préteurs d’occuper les coulisses du cirque, au moment des combats. Respectueusement, tes centurions de ta garde prétorienne, sous les ordres de Claudius Severo, rappelèrent l’ordre aux retardataires.
Les instructeurs, employés des lanistes, distribuaient et vérifiaient les armes. Sépéos prêta l’oreille au murmure d’un troupeau d’hommes — des disciples de Chreistos, le nouveau dieu Nazaréen — poussés pêlemêle dans l’arène, qu’il apercevait sablée de poudre bleue et de raies safranées entrecroisées.
— Tu combattras, œruscator, (charlatan) dans la décade de Corneliol... Fais de ton mieux et tu toucheras tes sept quadrigati... à moins que tu ne coûtes que le prix de tes funérailles...
De la salle voisine, Venaient les cris de rage des fauves que les valets du bestiarium, à coups de barres de fer qui heurtaient les parois, chassaient des cages, dont les roulements se mêlaient aux formidables miau lements des tigres et des léopards et aux rugissements des lions.
A N CI LL A DOMINJ