‹ L'orgie latineChapitre 14 sur 74 · I IV. - L’HÉCATOMBE SANS ART · texte numérisé non relu

I IV. - L’HÉCATOMBE SANS ART

Dams L ARÈNE une foule d'hommes et de femmes, dont un certain nombre couverts, par dérision de peaux de bêtes, de moutons et de veaux, de chèvres et de boucs, avait été poussée par les valets hors des vomitaria. Des femmes tenaient sur leurs bras des enfants; d’autres petits, plus âgés, se serraient contre leurs proches, tremblants de peur, les ^eux rivés sur les ouvertures béantes des vivaria d’où les bêtes, désencagées, allaient surgir. Des femmes, des vierges, nues, parce que les gardiens leur avaient enlevé leurs robes et les c palloe * qui couvraient leurs épaules, cachaient leurs seins pudiquement de leurs mains croisées. C’étaient les chrétiens, — illuminés ne reconnaissant, disait-on, aucun pouvoir, contre qui le peuple était furieux, parce qu’on les accusait de nombreux meurtres de patriciens et de citoyens riches dont le Tibre, chaque matin, roulait les cadavres. — Ils étaient aussi un objet de risée haineuse, parce que le bruit courait qu’ils adoraient une tête d’âne et un poisson qu’ils appelaient du nom de Chreistos. — On leur attribuait encore les malheurs puDlics, les défaites subies en Vénctie, et celle infligée par Mithridate, car c’étaient eux — cro^ait-on — qui, offensant les dieux de Rome, les indisposaient contre la Cité. La colère de la foule s’exaspérait.

Des lions, dix fauves superbe-s capturés au désert numide, sur le seuil des cages soudain ouvertes, — aveuglés par le jour, au sortir des souterrains pleins d’ombre, effarés par les cris du peuple, — hésitèrent, se battant les flancs de leur queue. Puis, ils se précipitèrent. Nul frémissement n’agitait les Victimes. Leurs ^eux extatiques semblaient fixés sur un signe invisible pour les spectateurs, en haut, vers le ciel. — i Lâches! lâches!.. Des flèches ! Qu’on abatte ces lions comme des chevaux inutiles! » Un lion, plus affamé ou plus ardent que les monstres nonchalants qui s’étiraient, les quatre membres en arcs-boutants fichés

dans le sable, leva une de ses pattes griffues sur une femme dont les yeux horrifiés virèrent, clos soudain dans un évanouissement. Et du sang, par gouttelettes, comme des rubis sur la neige, brilla, gemmant la blancheur de la poitrine. Alors, les fauves se ruèrent.

Des poitrines déchirées, des membres arrachés, des corps qui s’affaissaient soudain dans une mer rouge, panteièrent. Froidement, les jeunes patriciens discutaient la beauté des adolescentes et des éphèbes, leur grâce dans le spasme suprême avec des enthousiasmes d’où la pitié était bannie, mais regrettant parfois le geste de ces splendeurs de chair voluptueuse, dont l’attrait s’avivait ardemment dans la terreur de la mort, les larmes, les attitudes extatiques des beaux corps à l’agonie. Les martyrs ne faisaient pas un geste de défense ni de crainte. Seulement, ils traçaient, du front à la poitrine et aux épaules, un signe mystérieux en forme de croix. Deux enfants que tenait en ses bras un homme, leur père sans doute, furent arrachés de deux formidables coups de pattes d’un grand lion. Sépéos n’avait jamais vu ces. terribles spectacles. U restait, les yeux rivés sur l’arène striée pour lui par les barreaux de fer des grilles, fermant les souterrains — où les gladiateurs attendaient leur tour de mourir.

Mais les fauves repus, nonchalamment étendaient leurs membres, baillaient. Ils avaient apaisé leur faim, renâclaient devant les proies trop nombreuses. Alors, la foule, courroucée de leur mollesse, enivrée des odeurs d’humanité et de mort qui montaient de l’arène et de tout le

ANCILLA DOMINl

cirque, hurla d’immondes injures, jetant des fruits, des débris innommables aux géants des déserts, éclaboussant de boue tes tigres dédaigneux, les panthères souples et la formidable majesté des lions.

Silius, directeur des jeux, commanda qu’une troupe de gladiateurs fui lancée sur les condamnés restés debout. Et ce fut, pendant dix minutes, un massacre atroce. Le tribun Claudius Severo dit, avec un hochement de tête, au sénateur Proemius :

— L'art se perd; jamais on n’eut osé, autrefois, montrer au peuple un égorgement de moutons, et non un combat.

Les condamnés étaient tous morts. Deux cents sectaires avaient été dépecés par les bêtes ou exterminés par les glaives et Iss javelots courts.

Des valets amenèrent, des dessous du cirque, des chevaux noirs eomme l’Erèbe, qui traînaient sinistrement de petites claies sans roues, où les bas- employés, tirant sur le sable avec des cordes les cadavres inertes, tes entassaient. De deux coups secs du rateau spécial à cette funèbre besogne, ils avaient rassemblé les jambes ballantes, ramené les bras au corps, sans trop vérifier si nul ne gardait un souffle de vie. Et, rapidement, tes traineaux emportaient ces amas de chair humaine, dans les ténèbres du spoliarium. Aussitôt, les valets de l’arène, des esclaves nus, semèrent un nouveau sable qu’ils arrosèrent d’une profusion de borax et de cinabre, aux applaudissements enthousiastes de la foule, satisfaite de cette prodigalité luxueuse.

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