V. - MAITRES ET DÉBUTANT
DEUX DÉCADES DE GLADIATEURS, armés à la romaine, parurent alors, — et enfin. C’étaient des hommes endurcis, pour la plupart d’anciens soldats, trop débauchés pour demeurer dans les légions, ou las de la discipline ; — quelques-uns étaient des esclaves à qui leur courage, leur force athlétique ou la science qu’ils avaient acquises dans l'escrime de toutes les armes, avaient permis de se racheter. Le peuple les acclama. Malgré leurs visières baissées, les .habitués des jeu* les reconnaissaient à certains signes qu’ils attachaient à leur cuirasse, ou à leur taille, leur embonpoint ou leur maigreur, à leur silhouette connue.
Les apostrophes, les paris emplirent te cirque d’une grande rumeur. Des jeunes filles se penchaient à l’oreille de leurs amies pour leur confier quelque impression sur l'un ou l’autre, ou leur préférence. Des voix fraîches saluaient des combattants : — « Porte-toi bien! Calijctus! Et ne va pas te laisser toucher! > Le chef de la première décade répondit d’un geste de son glaive nu.
— Kcrbrix, je te dis, vaincra Catixtus et bien d’autres]
— Tu es fou, Pigion. C’est un barbare gaulois qui ne peut être aussi habile qu’un citoyen dix fois blessé à la guerre.
— Vingt-cinq sesterces que tu te trompes, Maglorius ?
— Je les tiens; mais je t’assure que tu vas te ruiner.
Le jeune patricien à qui s’adressait cette réplique railleuse, haussa les épaules : — i Trente deniers contre un, que l’Eg'fpticn, celui qui marche entre Cb/laîdès et Saper, sera tué! — Tenu !... Il est peut-être mieux instruit que tu ne le penses. > Sépéos marchait d’un pas assuré, tenant ferme dans sa main, crispée de colère haineuse, la poignée de son glaive.
Les décades, sur le signal du laniste Casper, qui assistait au combat
se précipitèrent homme contre homme. Dix glaives se heurtèrent, firent résonner l'airain des boucliers. Des éclairs jaillirent.
Sépéos se trouvait combattre contre Simias, un ancien esclave grec, renommé pour les feintes rusées de son jeu. Nais, soit que la fougue de Sépéos, fonçant sur lui en brandissant son épée au bout du bras tendu, l’eut dérouté, soit maladresse passagère, Simias fit un bond qui le sauva seul du formidable choc, dont le bouclier portait la trace visible : des trépignements et des clameurs accueillirent ce coup d’un débutant. Les tenants de Simias ne s’inquiétaient pas, certains de leur homme, contre un novice sur qui bien peu d’hommes, sinon bien peu de femmes, avaient eu l’audace de parier. Quelques voix, pourtant, croisèrent des chiffres sur les deux noms.
Pendant ce temps, Callixtus contre Kerbrijc, Ch^laïdès contre Saper, Ari^anus contre Nanechus, le nègre Sapion contre le vieux Verilis et les autres, luttaient avec des voltes, des bruits de boucliers qui se frappent et des lames qui grincent en se froissant. Un grand cri accueillit la chute soudaine de Simias, dont le corps s’affaissa dans un bouillonnement rouge. Il rendait des flots de sang par la gorge que le glaive de Sépéos avait trouée, à demi coupée.
Sépéos, a^ant relevé sa visière, salua du glaive la foule, après un regard sur le cadavre de l’adversaire mort, qui n’était même ‘pas ' son ennemi. Puis, tourné vers Nessaline, Silius et les vestales, il attendit la sentence du Peuple, le Roi aux cent mille têtes, et de l’Impératrice souriante qui l’applaudissait.
Nessaline se pencha vers son amant :
— Il est vraiment très bien; pour un débutant, c’est un coup de maître.
— Oui, il faudra le faire entrer dans les fiscales impériaux; il a de l’avenir et, par Jupiter! dit Silius... Je m’^ connais en hommes!
— Noi aussi ! répliqua Nessaline. Nais, vraiment, ce Simias est trop bête de se laisser vaincre ainsi. Je perds sur lui mille sesterces.
— Et moi, cinq aureus... Tant pis pour lui! il ne mérite pas sa grâce.
D’ailleurs, avant que la grande vestale Calpurnia, l’Impératrice et les
consuls eussent décidé de trancher, par leur sentence, les avis de la foule, dont les mains tendues renversaient le pouce en bas ou le levaient
en signe de miséricorde, un grand tressaillement détendit te long corps étendu du gladiateur blessé, dont les reins, les jambes et le dos dessinèrent un arc, puis il retomba sans plus donner le moindre signe de vie.
En ce moment, 'Callixtus, touché à l’épaule, laissa choir de sa droite son épée. Tout le cirque applaudit des mains et de la voijc le coup de Kerbrix, le Gaulois Vainqueur. — Mais, aussitôt, tes mains levées, unanimement, pardonnaient à Callijctus sa défaite, la première, peut-être, à cause des nombreuses médailles fixées sur sa cuirasse de bronze et qui attestaient son ancienne Valeur militaire et sa gloire vieillie.
Tristement, l’ancien soldat se tint à l’écart du groupe des combattants.
» VI. - SÊPÉOS VAINQUEUR
LlGVPTlEN, à présent, se trouvait, en tigne avec le Gaulois Kerbrix qui l’avait raillé dans le souterrain où ils attendaient leur entrée dans l’arène. Souple, en face du géant blond, il se couvrait l’épaule et le flanc de son bouclier, tenait en haleine son adversaire par des feintes Vers la face, de rapides coups trompeurs qui faisaient miroiter sa lame triangulaire, dans un moulinet où disparaissait, par moments, le dessin de son jeu vif, d’une foudroyante promptitude. Quatre combattants du peloton compact des autres faiblissaient presque ensemble.
Kerbrix, harcelé, fonça, soudain, comme un taureau ; Sépéos tendit le bras violemihent dans la direction du Ventre, et d’un coup violent de son bouclier contre celui de Kerbrix, écarta cette défense du corps du Gaulois. Traversé de part en part, le géant blond, — rejeté en arrière par l’adversaire, retirant de la gaine humaine sa lame sanglante, — s’écroula sur le dos : son épée gisait, à côté du vaincu, sur le sable. Et l’Egyptien, magnifique comme une statue de bronze animée, posant son pied
droit sur le cadavre clair, roux, pourpre, et, laissant sa visière baissée,
érigea, cette fois, son bouclier,
tel un coq sa crête, en triomphe et en hommage vers la foule.
Des formes sinistres, armées de glaives courts et casquées d’un corbeau de fer, achevèrent les blessés en leur tranchant l’artère du cou. Des crocs et des claies traînèrent les cadavres, sept sur vingt combattants, — et des parfums tombèrent, soudain, en rosée, des frises, tandis que Messaline à Sépéos Vainqueur, cria :
— Tu as bien mérité de vivre. Tu seras gladiateur impérial.