VU. - RENCONTRE DE LA HAINE ET DE L’AMOUR
EBLOUL au sortir du vomitoire des gladiateurs, après les ténèbres des salles souterraines. Sépéos s’en alla, au hasard. Rome, incendiée par le soleil près de mourir, flambait. Aux frontons des temples, des rayons d’or et d’argent s’irradiaient en trophées. Des chars à deux et quatre chevaux, des curricula, attelés de chevaux nains de Sicile ou de Ligurie, des litières portées par des esclaves noirs, semblables à des cariatides vivantes et en mouvement, encombraient de cris, de claquements de fouets la Voie Sacrée et la Voie Appienne.
Sur le Forum, une foule d’oisifs allait et venait ; les parasites se disputaient l’oreille des Riches, congratulaient les chevaliers et les marchands dans l’espérance d’obtenir un repas. Et partout, des deux côtés des grandes voies et à travers le Forum, passant avec ostentation devant les Thermes, où, sous les colonnades, des hommes flânaient après le bain, des courtisanes — en palla qui, agrafée sur l’épaule, laissait voir leurs aisselles épilées, leurs cuisses et leurs jambes, par éclairs de chair, — se promenaient. Des esclaves escortaient les plus luxueuses, portant leur miroir d’argent ou d’or. Les plus humbles, effrontément, provoquaient les hommes en clignant de leurs ^eux prometteurs et fardés.
D’autres passaient, couchées sur des coussins multicolores, dans leurs lectica traînées par des chevaux ou entourées d’esclaves qui relayaient les porteurs de cent en cent pas. Des groupes de licteurs, des escouades de soldats, faisaient place à travers la foule à quelque magistrat Vêtu de la laticlave à large bande pourpre ou à quelque chef militaire se rendant au palais de César, sur le Palatin. — 11 y avait aussi nombre d’affranchis orientaux coiffés de la mitra, les joues et les lèvres avivées de carmin, les yeux cernés de kohl, faisant onduler leurs croupes saillantes, équivoques frôleurs louches dont les robes lâches épandaient autour d’eux des parfums.
Sépéos traversa cette foule, indifférent au brouhaha, à toutes les rumeurs de la Ville. L’image de la scène horrible dans les jardins de Silius, la face morte de Karysta, la Tanagréenne, et ses chers yeux clos le hantaient, pêle-mêle avec les atrocités des jeux, le combat et les bêtes.
Mais, comme une malfaisante déesse, Messaline dominait toutes ces choses. Sa figure superbe, sa silhouette hautaine et voluptueuse, ses yeux pers, cruels et doux, étincelants de volupté féroce, poursuivaient Sépéos, avivant sa haine. Il cheminait à travers Rome, qu’il connaissait à peine, sans savoir où le conduisaient ses jambes machinales. Vide et veule, l’Egypticn allait, marmonnant entre ses dents ces! trois seules paroles répétées à satiété :
t- Je la tuerai 1 l’immonde î Je la tuerai.
Puis il ne se chuchota plus rien, pressa le pas, énervé des heurts et des frôlements de l’encomb^ment du Forum. Cette Ville, ce peuple en icie semblaient hostiles à sa douleur, l’exaspéraient. Toute pensée le quitta. 11 fut quelque chose de douloureux qui marchait d’instinct, sans but et sans pensée. 11 ne songea plus à rien, ne vit plus la foule, ni les gens, ni les visages, ni les sourires.
Sépéos atteignit ainsi des rues quasi désertes, où, sur le pas des portes, des femmes du peuple causaient. Enfin, se sentant las, il s’assit sur une borne, au croisement de la Voie Appienne et de la Voie Momentané, en haut d’une colline et il demeurait là, le menton dans la main, accoudé sur ses genoux, regardant grouiller Rome, qu’il ne voyait pas.
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Soudain Sépéos sentit une lourde main s'abattre sur son épaule, en même temps qu’une voix cordiale le saluait
— Porte toi bien, mon camarade, tu es un bra>Je 1
L’Egyptien leva la tête. Derrière lui se tenait un homme de haute taille, aux larges épaules, vêtu d’une toge ornée, su-r la poitrine, de médailles mémoriales, preuves de ses exploits passés.
— Tu me connais donc? questionna Sépéos, étonné... Ah 1 c est vrai, tu étais de la décade de Kerbrix le Gaulois, je t’ai vu au Cirque.
- Un beau coup! Ah 1 vraiment, pour quelqu’un qui n’est pas du métier, c’est un beau coup qui a envoyé Kerbrix che? Pluton 1 C est égal! par Pollux! L’ombre du Gaulois doit être honteuse d’être au bord du Styx par la main d’un novice. C’est très bien 1... Pauvre Kerbrix
Le vieux gladiateur s’assit sur l’autre borne en face de l Égyptien qu’il regardait attentivement comme si ta figure de Sépéos évoquait en lui un souvenir vague, que sa mémoire s’efforçait de préciser.
— Je me nomme Manechus Bombyx... Et toi?
— Sépéos î... Mais il me semble que je t’ai vu déjà, auparavant?...
Il passa la main sur son front, cherchant dans sa tête bourdonnante
et fatiguée de trop d’événements si imprévus :
— Je ne sais plus où c’était. Pourtant...
— Mais oui, Sépéos; rappelle-toi, sur la Voie Appienne, là-bas; tu étais avec une troupe d’Egyptiens, leur chef même, je crois. Messaline emportait une petite danseuse, une grecque. Les soldats t’avaient attaché à un arbre et battu. Ils ont fait danser la petite pour te racheter. C’est moi qui ai coupé les cordes qui liaient tes membres, tu te rappelles ?
— Ah, oui 1 C’est toi î... Tu m’as dit : « ils te la rendront, Silius ne garde pas longtemps ses caprices >.
— C’est bien cela. Tu vois, nous sommes déjà d’anciennes connaissances. J’aime les hommes qui n’ont pas peur et tu t’es conduit fort bien, au Cirque, tu es digne d’être gladiateur... Evidemment, tu ne sais pas toutes les finesses du métier, mais en travaillant tu arriveras à quelque chose, j’en suis sûr.
Manechus parut à Sépéos sincère et bon. Ce n’était pas un étranger. Une fois déjà, il lui avait rendu un grand service. Et il sentait une amitié naissante dans te franc regard de ces yeux gris brillants entre les paupières ridées du vieil homme d’épée.
Manechus était laid, d’une énergique laideur; le ne? fort et rougeoyant entre des joues empourprées, tannées, halées par le soleil. Une cicatrice coupait son front en diagonale, d’une tempe à l’autre. Le menton rond fuyait sous une bouche aux lèvres minces et glabres, laissant voir les dents qu’il avait belles. Des ?ébrures, sur les avant-bras, révélaient d’autres coups reçus dans des combats continuels. Mais cette face rude s’était empreinte, vis-à-vis de Sépéos, d’un masque de sympathie véritable et profonde.
— Alors, tu es libre?,., ils ne t’ont pas gardé?...
— Le laniste Casper m’a fait donner sept deniers d’argent, à l’issue du combat. Il m’a dit de me présenter à son école, dans Suburre. Je dois entrer au collège des fiscales de César. C’est l’ordre d’Augusta.
— Eh 1 tout de suite, tu prends, parmi nous, un beau rang, Jupiter!
H V en a qui t’envieraient, qui fendent déjà, peut-être. Mais tu as déjà travaillé; tu connais l’escrime, au moins à la manière des Barbares?
— Pas du tout, mais, nous autres, gymnastes vagabonds, assouplis à tous les jeux d’adresse et de force, nous sommes un peu préparés aux combats de l’arène.
— Eh bien, moi, mon petit, je t’enseignerai notre métier. Et personne ne pourra dire que j'en sais moins long qu’aucun laniste. Personne ne raillera l’ami de Manechus, je t’en réponds, car je t’apprendrai des coups que, moi seul, je sais... Mais, pardonne ma curiosité. Tu trouves peut-être que je suis bavard et indiscret comme un rhéteur grec ou un poète de place publique. Us te l’ont rendue, la petite danseuse?... Ta sœur?... ou ta maîtresse ?
— Karÿsta 1 Elle n’était ni l’une ni l’autre. Je l’aimais I
— Ils te l’ont prise?... Pauvre garçon! Ils te la rendront... Elle se lasse vite de ses favorites, et jamais elle ne permettrait à Silius d’aimer longtemps une autre qu’Elle.
Sépéos secoua vivement la tête en signe de dénégation et, sourdement, il répliqua ;
— Elle ne peut plus me la rendre 1 Karÿsta est morte, Messaline...
— Elle 1 toujours elle !
— Toi aussi, elle t’a donc fait souffrir?... Moi, elle m’a torturé dans mon amour et dans ma vie. Elle m’aurait fait tuer par ses soldats ou mettre en croix comme un esclave, ou battre de verges au point que mon corps sanglant bût la poussière de la Voie Appienne, qu’elle m’eût fait moins mal... Oh 1 je la hais, je la tuerai! Je la tuerai!.. Personne n’aura sa peau que moi... sa vie, je veux dire... Je veux me délecter d’entendre sa gorge, par tant de mains et de lèvres caressée, râler son agonie !... C’est que tu ne sais pas, Manechus... Ecoute... Voici comment elle me î*a prise... C’est elle qui l’a fait danser trois fois. Et ma mère Géo l’avait prédit : d’après les signes, elle devait mourir, la troisième fois qu’elle danserait!... Ce n’est pas tout. Dans les jardins de Silius, la nuit que les arbres étaient fleuris de milliers de [amoes à plusieurs becs, aux mèches baignées d’huile fine, tychni susDendus aux branches, brillant dans les feuillages sombres grappes et guirlandes
de feu, pendant la fête, la gueuse m’avait fait attacher les mains derrière le dos, et, sur le lit où il était, lui, son infâme amant, Messalinc avait pris de Kar^sta ta robe de ga?e et la ceinture dorée; les pierreries de la Tanagréenne brillaient dans ses cheveu*. Elle prodiguait à Silius des caresses de courtisane impudique. Et moil... moi, dans la pénombre, je croyais — insensé que j'étais ! — je croyais que c’était Karÿsta, ma bienaimée... Et lorsque, aujourd’hui, au Colisée, espérant me sauver, la Tanagréenne a dansé pour la troisième fois, j’ai tué Karÿsta, la croyant infidèle, coupable ! Elle empirait quand Augusta m’a dit l’atroce ruse qui m’a trompé... Mais je me vengerai, je la suivrai partout et l’heure viendra de me venger î... Je la hais 1... Je la hais !... Je la hais!
Manechus avait écouté attentivement les confidences de Sépéos. 11 tressaillait chaque fois que l’Ég^ptien parlait de l’Impératrice. Il hocha la tête tristement. Une tendresse soudaine, rude et franche, passa dans ses ^eu*.
— Mais, à présent, mon camarade, que comptes-tu faire?
— Je ne sais pas. Reprendre mon ancien métier de coureur de routes, traverser des villes et ^ quêter ma vie avec les miens, ne me plaît plus, maintenant que Kar^sta est perdue pour moi. La vieille Géo, ma mère, a dû, forcément, rejoindre, avec mes anciens compagnons, nos bandes à qui le Maître de l’Anneau a commandé de se rendre en Ibérie... D’ailleurs, Messaline a commandé; elle veut que je sois gladiateur. Partout, dans quelque coin du monde où je voudrais aller, je serais pris, livré au* préteurs, avant même d’avoir atteint le but de mon voyage.
— Oh! si elle le veut, c’est certain!... Mais tu as bien débuté, Castor ^1 Poilu*! Tu seras des nôtres!... Où demeures-tu?
— Nulle part encore, Manechus. Hier, j’étais prisonnier. Aujourd’hui, après le combat, le laniste Casper m’a donné sept deniers d’argent. Les voici : deu* avec la tête de Jupiter; deu* à l’effigie des frères jumeau*, Castor et Poilu*; ces trois, avec le profii de votre déesse casquée, Roma; sur le revers, les quatre chevaux de son char de victoire, et le quadrigarius debout, brandissant un triple fouet... C’est tout ce que je possède... En me remettant çà, il m’a ordonné de me rendre, chaque jour, à son logis, pour m’exercer au maniement des armes. Il habite
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non loin de la voie Suburrane, au pied de l’Aventin. J’irai donc!
— Et tu seras un fameux gladiateur, c’est moi qui te le dis... Mais, il est tard. As-tu soupe?
Sépéos eut un geste d’indifférence en faisant « non » de la tête.
— Eh 1 pas de ça mon cher... Il faut des forces; ce n’est pas tout d’avoir du courage... Allons, viens avec moi, Sépéos, je t’indiquerai une maison où loger, et je Vais te présenter aux camarades.
Sépéos, machinalement, se leva, suivit Manechus.
A présent, le ciel, merveilleusement illuminé par le couchant, semblait traîner un pan de sa robe bleue constellée de fulgurantes pierreries, accrochait des flammes multicolores, des drapeaux de nuages aux sommets des Sept Monts.
— Tu trouveras des amis parmi nous, — reprit Manechus en tapant amicalement sur l’épaule de Sépéos — il y a là, où je te mène, des hommes solides et braves... Quelques-uns t’ont vu combattre, cet aprèsmidi.
L’Égyptien écoutait à peine les affectueuses paroles de Manechus. De l’élévation où ils se trouvaient, à mi-côte du mont Coelius, on pouvait voir Rome tout entière. A droite, aux flancs du mont Palatin, le palais des Césars se dressait magnifique; autour, des jardins luxuriants feurissaient. Le Forum dressait ses temples et ses obélisques de travertin gris ou rosé entre les sept collines. Or, un gigantesque nuage, couleur de sang, se déroulait au-dessus du palais impérial, drapant le Palatin d un immense manteau de pourpre qui s’avançait, mangeant l’azur du ciel, tandis que planaient, au-dessus du tempte de Vesta, des nébuleuses nuancées d améthystes, de la teinte des vêtements des souverains déifiés. Le grand voile rouge gagnait, dévorant tout, effaçant l’or et l’argent, les pétales énormes, comme effeuillés par le soleil, dont les reflets traînaient.
Sépéos montra le ciel à son compagnon, d’un grand geste ;
— Tiens, regarde, Manechus. Du sang, du sang partout! C’est bien là le manteau royal des Césars cruels et veules, des féroces impératrices. Du sang et des flammes, c’est bien le signe des calamités qu’ils déchaîneront, à force d’injustice, sur Rome. Et cela signifie aussi la mort
de l’Empire dans l’incendie qui bouleversera le monde... Ceux de ma race savent lire ces choses... Oui, il ^ a. sur la Ville, des flammes et du sang.
A mesure que s’épaississait l'ombre, les voies et les places, presque vides à l’heure du souper, recommençaient de s’emplir de foule. Des amants se pressaient vers les maisons des aimées. Les chars recommençaient de rouler le long des grandes voies, et les litières, précédées de coureurs et de porteurs de torches, fendaient les flots du peuple, parmi des lueurs de petites lampes d’argile ou de bronje, lucernæ tremblotantes, «u bien chandelle? de poix, de cire, si ce n’est de suif, qui, dans la rue ou dans les maisons, un peu partout, déjà trouaient la nuit, de minute en minute plus dense.
Les gemmes éphémères du ciel s’étaient éteintes ; à peine, vers l’ouest subsistaient des clartés rouges qui se mouraient. Et, comme pour justifier la prophétie de Sépéos, voici que disparaissaient, dans l’ombre, la statue géante de la Ville, — celles de ses fondateurs tétant la louve maternelle et féroce, — les arcs de triomphe et les colonnes et les portiques mémoriaux, les Rostres retentissants des paroles enflammées des tribuns du peuple, les temples des dieux oubliés et les trophées.
-7 Oui, dit Manechus — la nuit bienfaisante viendra effacer toutes les ignominies et les tristesses... En . attendant, Sépéos, il faut vivre.
Les deux gladiateurs — le vétéran glorieux et le novice — marchèrent, un moment, en silence dans la rumeur du peuple.
Ils gagnèrent l’ÀVentin, puis la partie du quartier de Suburre où logeaient, dans des maisons lépreuses ou d’un luxe de mauvais aloi, les parasites pauvres, les gladiateurs, les histrions et
les basses prostituées.
Sépéos, soudain, posa sa main sur l’épaule de son nouvel ami :
— Enfin, Manechus, quelle pensée te pousse à me montrer de l’affection, à moi... un errant obscur, que tu connais à peine depuis quelques heures, Toi qui a vaincu tant de fois tes adversaires et dont Rome entière sait le nom?
— C’est à cause < d’Eile 1 *
Il se retournait vers le Palatin, vers Messaline, l’invisible dont il évoquait d’un mot la toute Puissance et la Beauté.
— Ahl Je la haisl dit Sépéos. Je la haisl
— Moi — dit Manechus — Je l’aime!
— Je la tuerai! l’immonde!
Le gladiateur leva la main, plantant son regard dans les ^eux de Sépéos :
— Oui, mais à moi d’abord!... Pas avant que je l’ai posséder, que
mes bras aient fait craquer ses reins sous mon étreinte et mes baisers. Je la veux!... Après, elle t’appartiendra.
— Toi aussi — dit Sépéos — elle te rend malheureux, la néfaste déesse ?
— Kîi, voici des mois, des années, qu’elle me torture. Je l’aime, je l’aime comme un foui D’autres, des centaines d’autres — des camarades du Cirque, des mariniers du Tibre, des porteurs de fardeaux, des affranchis et des esclaves — l’ont possédée. Un jour, à l’issue d’un combat, elle m’a complimenté. Elle a couronné mon front du laurier d'or: j’avais tué deux hommes après un lion. Et je te lui ai dit à Elle : « Que Veux-Tu que me fassent tes éloges et les récompenses? Ce n’est pas des paroles ni des médailles, ni des couronnes que je Veux de Toi, diva Augusta, c’est Toi, Toi seule, Tes lèvres >. Ah! le souvenir de ce jour
de triomphe
et de désastre m’obsède 1... C’est parce quelle a senti l’immense désir qui me brûle, parce qu’elle a compris que j’étais, — de mon cerceau jusqu’aux testicules, en passant par les moelles de mes reins, comme dans tous mes nerfs et tout mon sang, — conquis à sa Beauté, pour toujours, que je lui appartenais, parce qu’elle était certaine d’avoir vaincu le victorieux, c’est pour son emprise d’amour sur moi jusqu’à la mort qu’elle s’est refusée, qu’elle se refuse!... A moi seul!... A quoi bon se donner, puisqu’elle me possède si bien?... Comprends-tu, Sépéos, comprends-tu quelle attirance nous lie?
Sépéos hocha la tête, et, les ^eux fixes, obstinément, proféra :
— Oh! elle doit périr de ma main! Je la tuerai.
— Je la tiendrai dans mes bras, Sépéos. J’écraserai ses lèvres sous mes lèvres. Je veux sentir sous la brûlure de sa bouche, la fraîcheur de ses dents, la douceur de sa langue. Je caresserai son corps, je baiserai ses seins, sa croupe frémira et sa taille fléchira entre mes muscles. Elle râlera de volupté, son corps serré contre ma chair.
— Je la veux voir expirer comme un monstre vaincu. Je veux voir se ternir, se révulser ses >?eux ! Son sang coulèra et ce sera moi, moi,
Sépéos, un vagabond égyptien, qui l’aurai tuée, Elle - l’Impératrice - la déesse de Rome 1
- Ohî la sentir palpiter sous ma poitrine) sous mon désir tout entier enfin dans Elle, comme un poignard qu’on enfonce jusqu’à la garde... Mais sais-tu, Sépéos, que c’est bien imprudent, bien fou de clamer ton rêve de tuer l’Augusta? Il y a des délateurs qui peuvent t’entendre...
- En tout cas, moi d’abord, Sépéos... Après, Elle t’appartiendra)
Veux-tu? Nous serons amis et complices.
- Soit) Je ne veux pas aggraver ta peine; tu l’aimes, je la hais;
nous serons alliés.
Plus calmes, —à cause des nombreux flâneurs et des femmes qui les entouraient, grouillaient obscurément sur les seuils et dans la rue,— les deux hommes, ayant conclu leur pacte, ne dirent plus rien, absorbés par leur idée fixe et la contemplation du but.
L’un rêvait la Mort, l’autre l’Amour,
Sépéos halluciné par l’idée de sa vengeance, - Manechus emporté par son rêve incessant de liessaline, hypnotisé par un triangle mystérieux, tout son esprit tendu vers la Femelle, au milieu de l’Impératrice, - vert son sexe, comme des plantes se tournent d instinct, besoin de leur tence, — vers le Soleil.
x Vin. - LE ROI DU GLAIVE
LE GLADIATEUR MANECHUS, depuis qu'il a tait vaincu le nègre numide Golias, avait atteint la plus haute renommée qui puisse illustrer un homme de sa sorte. Il était plus célèbre, certainement, que maint tribun militaire, vainqueur des ennemis de Rome. Bathylle, le mime, le cocher iaune, Salvecion, et le chef incontesté des Verts, Lormius, F histrion Casper, que nul n’égalait dans
les pièces de Ménandre, pouvaient, à bon droit, être jaloux des marques de popularité qu’à toute occasion, lui prodiguait la plèbe, — et des innombrables cadedux dont le comblaient les grands. Même, Claudius César lui avait fait donner, à l’issue d’un combat où il avait étranglé un ours blanc du Caucase, un collier de plaques d'or où étaient enchâssées des opales alternant avec des améthystes.
Aussi, il n’y avait guère de jeux, au Cirque, sans que Manechus y dût paraître. Il avait commencé d’apprendre son métier dans la bande du fameux Janex, le laniste gaulois. Dès l’âge pubère, alors que les petits romains quittent à peine la robe enfantine, Manechus, pareil à un jeune lion, tuait quatre des dix hommes armés de glaives opposés à son manipule.
Il avait dans le combat une furie de jeunesse, robuste et souple, des feintes imprévues déconcertantes, qui l’avaient, tout de suite, signalé aux connaisseurs. Un ancien consul, le sénateur Rufus Vero, l’acquit de son chef. Raffiné amateur des jeux sanglants de l’arêne, son nouveau maître exigea qu’il demeurât deux ans, sans se produire en public. U l’envoya en Sicile où sç tenait alors une école fameuse, afin qu’il se perfectionnât dans toutes les branches de son art, qu’il devînt à la fois rétiaire et mirmillon, qu'il sût manier la faux aussi bien que la hache et les glaives de tous les pays, qu’il excellât dans l’usage de la lance et de la fronde baléarienne.
En Afrique, Manechus dut prendre les leçons des noirs lybiens qui se mesurent avec les lions, les léopards et les tigres, dont leur adresse, jointe à des muscles herculéens, force et ruse, viennent parfois à bout. 11 dut les affronter avec les armes primitives de ces Barbares, l’épieu de bois et de fer, les lances de bois dur, les flèches barbelées qui s’émoussent dans les blessures ou sur la peau des monstres irrités, à moins qu’ils ne soient atteints, au premier jet, en plein coeur — ou dans l’orbite de l’oeil qui laisse entrer la pointe dans leur cervelle.
Passionné de son métier, Manechus devint le plus fort peut-être des Romains et de leurs esclaves. Et il était glorieux de ses formes et de ses bras superbes. En ce temps-là, Rufus Vero le réservait pour le faire, de nouveau, apparaître aux jeux du cirque que l’on offrait au peuple, lors des ides d’automne. — Manechus devait combattre un lion, sans autre
arme qu'un épieu ferré. Puis, deux des plus célèbres gladiateurs, te Gaulois Pensilis, et Rigor, le Thrace invaincu, qui l’avaient défié, mesureraient leurs glaives à son glaive.
Rufus Vcro avait promis, avec un sourire de raillerie, la liberté à son esclave s’il était Vainqueur, sur la prière de Claudius César, qu’émerveillait cette audace non pareille et le courage d’exécuter une telle vanterie.
Or, au troisième jour des ides, commencèrent les jeux. Le lion, en face de l’homme agile et robuste, tomba frappé au cœur. Pensilis chut, le second, la tête fendue d’un coup admirable de Manechus. Rigor, après un long combat où les épées heurtées faisaient naître aux chocs des étincelles fugaces, tomba, la poitrine trouée, levant une main désarmée, pour demander grâce. — Et Manechus fut, depuis ce jour, le lion du bois de Némée, le Chef reconnu des hommes de sang; on l’appelait :
Le Roi du Glaive.
Quelle folie, un jour, étreignit son âme brutale et rudimentaire? Qud égarement l’avait entraîné à d’imprudents regards et à des gestes d’offrande vers ta divine Messalina? Comment osa-t-il, le stupre aux ^eux, ce jour de victoire où l’Impératrice le couronna,- lui adressa d’audacieuses paroles? Mais, toujours, l’affranchi semblait sacrifier, comme à une déesse troublante et sanguinaire, splendide et maléficieuse, les victimes qui tombaient pantelantes sous sa hache ou sa lance inévitables, — sous son glaive terrible et infaillible.