‹ L'orgie latineChapitre 18 sur 74 · X. - TANIÈRE DE GLADIATEURS · texte numérisé non relu

X. - TANIÈRE DE GLADIATEURS

UNI O! I KL de peâu de chèvre, au-dessous d’un bouquet de tamaris et de foin, servait d’enseigne à la t popina >. A la fenêtre de cette taverne, débit de vins et restaurant, pour faire voir qu’on ^ Vendait à boire et à manger, était exposé un morceau de viande entouré de légumes, selon la coutume, dans un bocal plein d’eau, pour grossir ce mets aux ^eux des passants et les attirer. Devant l’entrée, pareille à celle d’une cave souterraine, une table portait un pêle-mêle de flacons et d’amphores vides. Un brouhaha de grosses voix, des rires lourds d’hommes et des gemmes claires provenant de bouches féminines, s’échappaient de cet antre, qu'une porte à claire-voie séparait de la rue, pleine de pas, de cris

et d’appels, d*un murmure de paroles et de papotages, de bruits de cuirasses et de glaives heurtés, à cette heure où les soldats courent les bas quartiers, les tavernes et tes maisons de plaisir. Manechus poussa la porte d’un geste brusque; des mots rudes de bienvenue partirent de toutes les poitrines :

— Manechus, salve! Tu as eu la bourse à l’amphithéâtre; ton devoir est de régaler les camarades et les vaincus.

— Bienl Cadmio... Ce pauvre Kerbrix n’eut pas mieux parlé.

— Je vous amène son vainqueur, Sépéos l’Ég^ptien qui est mon ami et sera mon élève.

Les gladiateurs — ils étaient six — grognèrent un assentiment vague. Des mariniers du Tibre, penchés sur une table de hasard et de calcul, se passionnant au jeu des dou?e lignes, s’arrêtèrent pour regarder de près l’homme qui, sans avoir encore reçu aucune leçon des lanistes, avait abattu le fameux géant Gaulois et blessé d’autres non moins célèbres histrions de l’épée. Aurijanus et Ch^taïdès laissèrent tomber leurs dés :

— Tu as perdu, mon Athénien — dit Aurijanus — cela fait que mes sesterces paieront des mules brodées par les femmes mauritonniennes à ma bien-aimée M^celia.

Saper, s’étant levé, dit à Sépéos :

— Camarade, tu as encore beaucoup à étudier avant d’être l’égal de ceux qui boivent ici,

Simia.s fit la moue ;

— Certes, je viderai encore des centaines de coupes de Falerne, avant qu’il fasse à ma peau la moindre boutonnière, de quoi passer la queue d’une rose de Pæstum... Alors, jeune homme, tu veux tâter du fer?.. Pour moi, je te conseillerais de commencer en province.

— 11 a tué Kerbrix, répliqua Manechus.

— Peuh! le Gaulois avait dû vider, avant les jeux, trop de coupes — fit Aurijanus.

— La fortune a des caprices inexplicables... Une rude chance, ah ! oui, c’est une rude chance pour un amateur... Il fallait que le destin fût de la partie.

Sépéos entendait mal. 11 comprenait que ces hommes Vaniteux, cupides d’applaudissements, fiers de leur force exceptionnelle, le raillaient, il

sentait, sous la vague courtoisie des paroles protectrices, une hostilité sourde contre le nouveau venu dont la victoire sur un gladiateur émérite froissait leur amour-propre de métier. Il répondit :

— C’est à Rome que j’ai gagné ma première victoire] A Rome, je Veux édifier ma renommée.

— Bon! — s’écria Manechus — Voilà qui est parlé en homme.

Et frappant, à grands coups d’un broc de fer qui gisait vide, sur la table humide de vin, parmi les dés et les osselets, le Vétéran cria:

— Ohé! respectable Gueranus, que fais-tu donc, au lieu de nous apporter une amphore de ce vin d’Ombrie que je Veux boire, à l’exclusion de tout autre ?... Prends garde de me donner de l’aigre jus des raisins du Latium! Par Pluton, ton corps serait plus tôt vide de ton âme... qu’un broc de ton vin, quand on s’y met à quatre!

Un judas s’ouvrit au fond de la boutique, à même le mur peint à fresques, qui représentaient des gladiateurs nus s’exerçant avec des espadons de bois ou lançant le disque. Des phallus, ornementalement, s’érigeaient parmi des fleurs symboliques en encadrement à ces scènes du Cirque, tandis que, au plafond, des images lubriques, représentant des couples enlacés dans toules les attitudes de la volupté, semblaient promettre aux combattants des murs de semblables récompenses.

— Mon mari est à vous, seigneur Manechus ; laisse^-lui le temps de boucher une outre dont le lien a coupé le col et qui laisse couler le vin,

— Par Castor, que ne l’apporte-t-il ? hurle Simias. Et toi-même, Lenia, viens servir ces braves, si tu es une femme de cœur.

— Seigneur, je suis dévêtue... Je dormais, étant malade.

— Raison de plus pour nous montrer tes charmes. Casper, le laniste, affirmait hier que tu as tous les attributs du sexe fort.

— Tu n’as qu’à t’informer auprès de Simo Barbax — réplique, avec un gros joyeux rire, Ari^anus

Tous rirent aux éclats.

— Gueranus voulait un héritier — dit Ari^anus — On a de ces faiblesses. Et puis, Barbax est très riche : il a fait fortune à Vendre aux bestiaires et aux organisateurs de jeux, aux amateurs patriciens, dès bêtes fauves achetées au débarquement, a Ostie, Neapolis et Palerme.

Lenia parut. C’était une lllyrienne, de race campagnarde, forte, à la

croupe bombée, exubérante et ferme sous te vêtement de laine d’un blanc sale, avec manches et capuchon, bardocucultus, fendu légèrement en bas du côté droit, qui couvrait jusqu’aux pieds son corps charnu, carré, solide. Les traits accusés du visage, un soupçon de poil mal épilé aux commissures des lèvres épaisses et droites, un ne? fort et busqué, naissant entre les sourcils revêches à force d’être touffus, une tignasse • noire autrefois dont les crins emmêlés grisonnaient, des mains aux doigts épais scellés à des paumes- massives, faisaient de cette aubergiste une asse? redoutable commère, capable de rendre la partie rude, dans une rixe, même entre les gladiateurs qui composaient, avec des mariniers du Tibre et des portefaix du Transtévère, la clientèle ordinaire de la popina.

,*“* Manechus, je t apporte une ampoule de vin d’Ombrie, mais je ne servirai plus rien à ces ivrognes... Merci] pour qu’ils cassent tout et attirent les veilleurs de l’édilité, comme avant-hier.

En parlant, elle désignait les gladiateurs assis autour des tables, sur des escabeaux de bois dur aux pieds grossièrement sculptés de têtes d animaux féroces. — Ils grondèrent, maris aucun ne releva le propos de la mégère. Cfvflaïdès inspectait le nouveau venu. Saper interrogea:

— Comment s’appelle ton compagnon, Man échus? 11 n’a pas les membres bien gros pour se risquer en notre compagnie.

— Sépéos. U en remontrera à plus d’un d’entre vous. Il a déjà la main alerte et te coup d’épée sûr. Attende? un peu, mes maîtres : Casper et moi, nous en ferons un homme.

— Jeune débutant — dit Saper — sais-tu manier le ceste comme Ctrÿlaïdès ?

— Asse? pour ne pas le craindre.

— Je n’ai pas d’adversaire à la lutte grecque, — fit le gladiateur ionien. — Les Romains n’aiment pas ce jeu, où j’ai remporté, en six ans, deux couronnes... Oui, tu as les membres trop minces, beau saltimbanque, et je ne te crains pas, à la boxe... les courroies de cuir du ceste gantant tes mains et tes poignets, monteraient-elles, armées de plomb ou de clous, jusqu’au coude... que tu te mets dans l’oeil.

Avec des sourires, Claudius Saper, Simias, Ari?anus, Callixtus s’empressèrent autour de la table des nouveaux venus. Leurs brocs étaient vides, et ils craignaient d’affronter immédiatement la colère de Lenia.

— Ch^laïdès — dit, lentement, Sépéos en le toisant — tu es un * brave; je te crois digne de te mesurer avec moi, au ceste... à la lame celtibérienne, au tranchant droit, longue et lourde... ou, si tu préfères, à l’épée recourbée, à pointe fragile.

Claudius Saper ricana. Sépéos reprit :

— Pour toi, Saper, car j’ai retenu les noms des héros, lors de l’appel dans les « vivaria... >.

Ce dernier mot souleva des protestations.

— Insolent 1 Sommes-nous des animaux?

— Paix I — dit Manechus — allons-nous, entre libres citoyens, nous quereller, alors que nous sommes la fleur des hommes robustes, la gloire de Rome et les rois du glaive?

Saper marmonna soùrdement :

— « Vivaria, vivaria l > qu’il retire le mot. Ce sont les bêtes qu’on encage dans les vivaria, non des hommes...

il est étranger — dit Manechus — et ne connaît pas toutes les finesses de notre langue.

Gueranus montra soudain sa silhouette aux larges épaules dans l’embrasure de la porte qui, de la boutique, conduisait au cubiculum où couchait le couple redoutable des patrons. Le popinarius n’avait guère plus de surface que Lenia; seulement, son ventre formait une rotondité remarquable entre scs cuisses énormes et le thorax bombé d’où issait un cou de bœuf supportant une tête d’oiseau, petite en proportion du corps. ,

— Ah 1 par Pluton 1 — s’écria Saper — voilà Gueranus qui connaît les choses de l’arène. Il va nous dire si c’est possible de mettre en ligne ce maigriot et notre Ch^laïdès.

— J’en ai Vu de plus minces, qui ont accroché des garçons plus forts que toi au croc funéraire. Kerbrix était grand, et un nouveau, qui ressemblait à ce gars, l’a fait traîner dans la poussière du spo-

liarium.

En parlant, il hochait la tête d’un air d’expert qui connaît la question à fond et qui a trouvé le bon exemple, pour justifier ses paroles.

— Mais, — s’écrie Manechus, — ecce homoî

A NCI LL A DOM INI

11 poussait par l’épaule Sépéos qui, les. sourcils froncés, guettait l'orage. Alors, Gueranus :

— C\st toi, le vainqueur du géant Gaulois?... Lenia, tu peux leur apporter à boire, afin qu’ils trinquent tous avec ce vaillant.

A ce moment, un gladiateur en cuirasse lacée, casqué de bronje, les cnénides étincelantes, les cuisses superbes, entra, tenant dans ses bras une très jeune femme Vêtue d’une robe couleur d'iris jaune, avec une palla violette pendant comme un drapeau au-devant du groupe qu’ils formaient.

— Salut, Cornelio! — s’écria Manechus — Hais tu ne viens pas d’un combat?

— Si, che? César, cette nuit, ma décade était commandée pour montrer aux ambassadeurs asiatiques ce que savent faire des gladiateurs romains. Le sang et k vin se sont abondamment mêlés sous les tables de la fête : Giulus et Ramo sont morts. Verbe* est blessé au cou.

César* Augustus Claudius, a largement récompensé les Vainqueurs. . Ça 1 du vin, Lenia !

Gueranus, voilà des sesterces !

Une pluie de piécettes tomba sur la table la plus proche de l’entrée de la « popina >.

— Bon, — dit Lenia — si tu les sers, Gueranus, fais du moins en sorte qu’ils n’effrayent pas avec leurs cris les passants de la rue... Medulia ni Carissa ne sont pas encore rentrées. Elles miment le mystère des androgynes che? te sénateur Carmilès. Elles cogneront à la porte; mais il vaut mieux la fermer que de risquer encore une amende. .

Ari?anus et Simias discutaient la méthode de Chylaïdès qui, au lieu de chercher à frapper à ta face, dans les combats à mort, affectionnait les feintes basses.

Lenia, qui avait ramassé tes monnaies de Cornelio, gourmandait son époux:

— Puisque tu es trop lourd pour combattre encore dans l’arène, sois

bon à quelque chose, Gueranus; descends au cellier et ne t’-ÿ attarde pas à boire seul, sans quoi...

Sans l’écouter, le popinator, prenant parti dans la discussion des trois gladiateurs, blâmait Ch^laïdès. Il tenait pour la vieille escrime et se réclamait de l’autorité de Casper, le laniste réputé, qui était en même temps que lui chef de décade. — Lcnia commençait de remuer les volets, dehors, avant de les fixer par des boulons de fer à la devanture.

Hais, juste à ta minute où elle les soulevait à grand bruit, trois jeunes femmes envahirent ta tanière. Linola, la maîtresse de Cornelio, s’appuya sur l’épaule du gladiateur et prit un air de dignité.

— Salve î Bonsoir à tous î Cette petite folle de Baltrix a tellement promené de lupanar en thermopolium, de caupona en popina ce vieil impuissant d’Uius Gasper, qu'il ne lui restait plus un liard de raison, ni une sesterce...

— Et il n'a pas eu cela de moi, mon adoré Saper, pas cela, et j'ai gagné, sans fournir un seul baiser, deux aureus au moins.

D’un geste affectueux, elle glissa les deux pièces d’or dans la main du gladiateur, — qui la baisa, longuement, aux lèvres.

Entre Arijanus, Saper, Simias et Cfvÿtaïdès, les deux autres petites amies s’assirent. Elles portaient toutes les trois des pallœ, sans tunique par dessous, qui moulaient leurs corps très jeunes, au moindre geste.

— Lenio m’adore — dit Sabina — mais je ne veux pas tâcher mon

marchand de bœufs, avant d’être sûre qu’il ne me laissera pas, sitôt après m’avoir eue... x \

Cqndilia se penchait vers Ch^laïdès : « — Quand tu auras obtenu la bourse à l’amphithéâtre, nous louerons la maison du changeur Carmius qui s'est tué et nous vivrons heureux avec nos économies sans que j’aie encore besoin de louer, à la course et à l’heure, mes quatre lèvres. — Et ton œillet brun, sur lequel tu t’assieds, » dit une des rieuses.

Nancchus expliquait à Sépéos et à Cornelio un coup de pointe; mais une tristesse indicible peignait le nouveau gladiateur, — assis sous le châssis aux crocs duquel étaient attachées des provisions satées, des légumes secs, des herbes, des saucisses, un jambon fumé, le carnarium suspendu au plafond de la taverne, — parmi les intimités cordiales de ces braves et de ces filles.

ANC1LLA DOMIN1

- Kl. - UN GITE DANS UNE TAVERNE

OH 1 - s’écria Candilia, soudain, entourant de ses bras le cou de Ctrflaîdès - c’est lui sûrement qui gagnera les cent aureus. U ferrâmes ^eux en face des siens; il pourra, entre deux éclairs d épée, percevoir la rose de ma bouche... S’il n’est pas vainqueur, c est qu il rl’est pas digne de ma beauté.

Baltrix, pinçant les lèvres, frappa sur l’épaule large de son amant de coeur ; Caîus Saper :

- C’est tui qui a gagné la coupe d’or, contre Ch^laïdès lui-même. Ainsi, tu as tort de vanter ton amant avec une exagération pareille.

Les deux rivaux, Ctvftaïdès et Saper, se dressèrent, et, comme ils se jetaient des invectives, Ttanechus interpella 1 hôtelier .

- Evohél Gueranus, les Vas-tu laisser se quereller à propos de leurs muscles, toi qui pouvais en remontrer, il n ^ a pas encore si

longtemps, à tous les gladiateurs de Rome ?

— Bah ! ils miaulent, mais ça tes entraîne... Je suis sûr qu’ils attendront les jeux pour trancher la question dans le vif.

Orgueilleusement, Simias, dédaigneux des paroles, se leva, pour faire contempler aux camarades ses bras et son torse puissants que tes nerfs enrésillaient de nodosités et de cordelettes saillantes.

- Vo^e? donc 1 Saper m’a vaincu à mon second combat. Tu t’en souviens, Caîus? Ton glaive avait tranché mon épaule jusque dans

l’os; tu m’avais frappé au front... et là.

U fit sonner d’un coup de poing sa poitrine retentissante et bombée. — Oui, je me souviens; c’est de ce jour que date notre amitié, ou, du moins, - ajouta-t-il avec un gros rire - de quelques deux semaines après, car j’ai bien cru que ta grâce serait inutile.

Et, depuis, je suis devenu d’une force et d’une adresse redouta-,

blés, même pour toi, Caîus.

— C’est vrai. Tu i*s gagné contre moi la < coupc consulaire i au* jeux de l’automne dernier.

Cornelio et Linela faisaient, à part, dans un coin, un groupe amoureux digne du ciseau d’un Praxitèle : elle, toute mince et mignarde, la stola lâche, sans subucula par dessous, croisée sous la palla, que deux griffes de lion en argent ciselé retenaient sur l’épaule droite, laissant voir le md rosé de l’aisselle et parfois les flancs délicieusement

courbes, un sein, un peu de cette jolie statuette de chair : Linela.

— Barbax! Ah 1 cette fois c’est lui 1 Salve et Lucre, Simo. (Portetoi bien et gagne de l’argent!)

Un homme petit et noueux, barbu, comparable à ces troncs d’ormes étêtés qui bordent les vieilles routes, envahis par les mousses et ies lichens, parut. Les ^eux petits, en trous de Vrille, brillaient de malice : son ne? trognonnait au bout fleuri de joyeux bourgeons violets et rouges, audessous d’un front étroit et bas, ènvahi par les boucles brunes et emmêlées d’une tignasse drue qui broussaillait noire et grise. La bouche

béait, minuscule dans le nid faunesque du menton. Il portait de lourdes bagues à tous les doigts de ses mains courtaudes et fortes; des boucles d’or pendaient à ses oreilles. Il se dandina comme un ours, sur te seuil.

Lenia, entendant la porte s’ouvrir, bondit sans autre vêtement que sa tunique de nuit, hors du cubiculum :

— Ah ça! qu’est-ce encore? La porte n’était donc pas close? Et quel esclandre ! par Pollux et Vesta !... Je te dis, Gucranus, que nous - devrons encore pa^er l’amende !

Al.

Rudement, la mégère repoussa les ironiques caresses dont les gladiateurs la voulaient amadouer. Arijanus embrassa Candilia à la faveur du tumulte; furieux, Ch^laïdès se précipita sur lui et le saisit à la taille et au cou :

c — Tu es un larron de baisers!... Porc!... Àndabata! i Cette dernière injure était plus grave ; c'était le nom de gladiateurs comiques qui, pour amuser le peuple romain, après les jeux farouches, luttaient avec un bandeau sur les -yeux ou la tête en un casque fermé, sans ouverture dans la visière. Les incidents de ces combats au hasard étaient la source de rires et de la??i.

Les deux hommes roulèrent sur les dalles dont les mosaïques représentaient une multitude de priapes érigés. Très froid et souriant, te gros Barbax regardait la scène, hochant la tête en homme qui prend plaisir à contempler de superbes animaux.

— Us sont presque aussi beaux, grogna-t-il, que les deux lions que je Viens de vendre au consul Avicius îlison.

Lenia gagna le seuil pour fermer elle-même la popine :

— Ah! si mon fainéant me soutenait! — menaçait-elle, rongeant les mots comme un dogue hargneux — à nous deux, on vous sortirait tous ! Et dire que je suis malade! malade! par Pollux.

Manechus 'la tira par un pan de son vêtement de nuit au moment où elle revenait, a^ant clos solidement la devanture.

— Vous vous en ire? par la porte de derrière , l’atrium, d’autant que ma servante, cette petite coquine de Fiiiola ne vous ouvrira pas, ce soir... (Elle éclata d’un méchant rire ;) Ça, je vous le promets.

— J’attendais justement elle ou toi, Lenia, car je voulais te demander si tu consens à loger ce jeune homme, un nouveau gladiateur, dans ta maison. Tu vois qu’il a déjà touché le prix de son premier combat, et il ne te causera pas d’ennui; ce n’est pas un garçon bruyant... Il est plutôt d’un caractère triste.

La mégère regarda Sépéos; elle prit, sans doute, un certain plaisir à

son visage et à sa tournure, car ses veux noirs, qu’elle avait eus fort beaux, s’éclairèrent d’une lueur de convoitise, peut-être luxurieuse.

Sépéos montra ses sept quadrigati.

— Je Veux bien t’accepter, et tu mangeras aussi dans la popina, si tu veux. Je vais te donner un amour de cubicuîe, là-bas, au fond de l’atrium, avec une peau d’ours... Cela ne te coûtera, beau garçon, que dou?c sesterces par semaine.

Elle prit d’avance trois deniers d’argent des mains de Sépéos qui acquiesçait, malgré que Nanechus protestât de la cherté du gîte et de la table.

— Nais il sera très bien logé, Nanechus... Je lui octroie l’ancienne chambre de Gueranus et la mienne, non loin du réduit où couche notre servante, Filiola, la chrétienne de malheur.

— Qu’en as-tu donc fait de cette petite, qu’elle ne nous sert pas, ce soir?

— Je l’ai punie; elle ne m’obéit pas... alors, tu sais... pense donc! Une fille que j’ai achetée quand elle avait neuf ans et que j’ai pavée, par pitié, quatre aureus... Ne voilà-t-il pas qu’elle s’avise de pleurer dans la salle commune, comme si je la martyrisais, moi, sa mère adoptive... Je devrais pourtant bien la châtier, comme les maîtres d’école leurs écoliers, avec l’anguilla (Un fouet fait de peau d’anguille). Pour que l’on croie que je la maltraite î Si l’on peut dire1.... Nais, depuis la loi du tribun Cassius, en faveur des jeunes esclaves, toutes ces petites rêvent d’avoir à se plaindre, pour être rachetées. Ah bien, merci alors1 Où allonsnous? Où allons-nous?...

— C’est votre servante ? — demanda Sépéos, sortant de son long mutisme.

— Depuis sept ans passés. Et, grâce à nous, une jolie fille. Tene?, toute pareille de formes à la petite Tanagréenne qui venait chanter et danser, ces derniers soirs, sur la voie Appienne et au Forum. Celle que son amant a tuée. Il a été, pour cela, condamné à servir aux jeux, et l’on m’a dit qu’il avait été Vainqueur. Tu V étais, Nanechus ?.. Et toi aussi, sans doute, adolescent?

Les >?eux de Sépéos fulgurèrent :

— Ahl c’est toi, j’en suis sûrel Elle t’avait fait souffrir, sans

A N CILLA DOM INI

doute? Et elle t’a lâché pour faire la fête avec Messaline et Silius?... C'est égal, tu t’es vengé durement!

— La paix, femme ! — dit Manechus — laisse tranquille Sépéos et va délivrer Filiola,

— Ah ! pour ça non, par exemple ]

— Qui donc installera mon ami, puisque tu es malade ?

— Hé ! Gueranus, s’il n’est pas trop ivre, car ils sont en train de boire comme toute la terre d’Italie, un jour d’orage, en été.

I Xll. - IVROGNES A LA RUE

DANS LA TAVERNE, les voix des gladiateurs montaient, plus violentes, à mesure que s'entassaient plus nombreuses les fioles et les cruches vides. Les mariniers du Tibre se levèrent pour partir, mais l’un crut voir, sur la face camuse de Simo Barbax, une raillerie.

— Te moquerais-tu de moi, vieux mirmiîlon?

— T’ai-je seulement regardé, fils de Charon ?

Un gouvernent impétueux des deux compagnons du batelier jeta l’ivrogne sur Simias. Mais Lenia fit signe à Gueranus qui ouvrit la porte de la rue; la mégère empoigna l’homme, le posa assis au milieu du ruisseau; Simias et Ari^anus poussèrent jusque-là les deux autres qui, ahuris, maugréaient et se frappaient maladroitement entre eux, achevant de perdre la raison dans la fraîcheur nocturne, au sortir de l’atmosphère dense et surchauffée de la popina. Tous se mirent à rire.

11 n’^ avait plus personne sur la voie. A peine si des passants clairsemés, en manteaux sombres, sortant des maisons mal famées ou, guidés par les phallus lumineux et les triangles roses, symboles du sexe féminin, se hâtaient vers leurs logis, leurs amours ou leurs débauches. A de rares fenêtres, brûlaient encore des lampes; par les portes à clairevoie des étuves, des rires de femmes fusaient, factices, avec des éclats de métal heurté. La lune dessinait au loin des fragments de façades, des

colonnes el des pans de portiques, sur un fond de tapisserie d un bleu ardent et sombre, piqueté de feu* tremblants d’étoiles.

Nais, au fond du précipice d’ombre où se devinait ta masse noire et massive’ du Cirque, pareil à un monstre accroupi, au-devant du serpent argenté, énorme et tortueux que faisait le Tibre dans la nuit, plus claire à l’horijon, un rugissement énorme emplit t’espace, monta dans l’atmosphère qu’il emplit d’une clameur longue, rauque, terrible. Et d’autres rugissements aussitôt, comme en échos, s’élevèrent nostalgiques — voix de menaces en même temps, et de détresse — des fauves enfermés dans les vivaria, humant peut-être, avec la brise marine, les effluves des lointaines patries auxquelles Rome, maîtresse du monde, les avait arrachés.

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