‹ L'orgie latineChapitre 20 sur 74 · I XIV. - CARESSES DE PAROLES · texte numérisé non relu

I XIV. - CARESSES DE PAROLES

SALUT A VOUS TOUS î répondit-elle.

Et, souriante, à présent que les gladiateurs, plus calmes, sc tenaient debout, sans trop savoir quelle furie, tout à l'heure, les précipitait l'un vers l’autre, Filiota s’approchait de Simias, qui avait une main éraflée fortement, du médius au poignet, et dont h cuisse trouée laissait pleuvoir des gouttes lourdes de sang sur les dalles. Alerte, elle ouvrit une porte dissimulée de placard, où était peinte une scène lubrique : deux matrones amenaient une vierge vers un faune aux pieds de bouc, à la Virilité toisonnante et monstrueuse — Pan, Priape et Satyre, dont le torse était cuirassé de lamelles entrecroisées, et, sur la tete, un peu en arrière des cornes, un casque pareil à celui des véiites.

Filiola tira de là de la toile fine, un flacon »dont elle imprégna le linge. Et, sans fausse pudeur, elle délaçait les cuissards de peau de

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buffle, dégageait la plaie dont elle lava soigneusement les lèpres avec de l'huile d’olive et, malgré la résistance du soudard qui affectait de trouver ces soins inutiles pour une blessure insignifiante, le décida à se laisser appliquer l’onguent, banda de toile la jambe :

— Il vaut mieux, Simias, ne pas remettre tes cnémides. Le bronj< est trop lourd et te ferait souffrir de la fièvre.

— ■ Oui, — insista Lenia, obséquieuse — tu les prendras demain avant d’aller che? Casper. Car tu seras guéri demain.

— Heureusement — dit Simias — c’est ma main gauche qui n\ blessée.

— Caïus Saper — dit Gueranus, apportant une bouteille au col étroit, au Ventre enflé comme un melon — j’offre cette * ampulla », que je Vous recommande, de vrai Falerne, si tu tends la dextre à Simias.

— Soit, on n'est pas. des ennemis. Ta main, mon camarade.

— C’est la bonne qui étreint la tienne; — fit Simias en riant — elle n’a contre toi nulle rancune.

En parlant, ses ^eux rencontrèrent les prunelles mauves de riîioia.

Ainsi, tous ces hommes turbulents, grossiers, accoutumés à verser le sang par métier et par jeu, préoccupés uniquement de violences, contemplaient, charmés, la mignonne vierge, écoutaient ta voix douce et persuasive, chantante comme celle des femmes de la Campanie, mais avec une nuance très personnelle dans sa mélodie. — Ainsi, comme si son esprit imprégnait l'atmosphère de la popina d’un soudain fluide d’amour, toute terreur et toute mauvaise pensée étaient dissipées par sa seule présence, par le charme de son printemps gracieux et la séduction de sa beauté neuve.

Manechus frappa sur l’épaule de Sépéos qui, en face de Filiola, rêvait. Elle s’était réfugiée derrière la table massive qui faisait comptoir. Assise sur la haute cathèdre de chêne où trônait habituellement Lenia, l’aubergiste, la fine silhouette de la jeune fille se détachait sur le fond brun du dossier sculpté de têtes de lions par quelque artiste ingénu. On avait peint en rouge les langues dardées des fauves; dans leurs crinières échevelées, la lueur trouble de la lampe à trois becs, fumeuse et dont les chaînettes de cuivre s'encrassaient, allumait des reflets d’or aux tailles du bois, prêtant à ces profils et à ces gueules béantes une Vie factice d’êtres hiératiques et immobiles, comme domptés.

Les mains appuyées sur la table et les cheveux d’or flottants, Filiola semblait une figure de songe égarée parmi les brutalités du décor et les personnages farouches qui le peuplaient, emplissant d’éclats de voix rauques et de bruit la popina fétide, pleine de fumées vineuses et d’une odeur forte de mâle, de toison et de peau mariée aux relents des poissons frits et de viande rôtie, dont Lenia tenait la Vente, de la cinquième à la septième heure, pour lés gens qui, mangeant au logis, n’cnt pas le loisir de cuisiner leurs repas.

Blanche de la blancheur carnée des roses printanières, le teint de Filiola avait la transparence des pétales d’azalées ou des iris blancs. Son visage parut à Sépéos une perle enchâssée dans l’or d’un jo>?au ; sa chevelure. Les ^eux mauves, sous les sourcils arqués d’un brun enchaleuré de reflets d’un blond ardent, avaient la couleur mélancolique des anémones automnales sous le front, un peu bas et large entre les tempes; le ne? droit aux narines palpitantes, rosées d’un rose de nacre, surmontait l’arc délicat de la bouche, qu’on eut dit modelée avec deux

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feuilles écartelées de la corolle d’un fuschia pourpre. El son visage ovale semblait, d’ensemble, une fleur de magnolia où l’aurore aurait fait pleuvoir et se figer les pierreries des ^eux et deux gouttes du sang des colombes : ses lèvres. Et sa palla blanche la rendait pareille toute entière à un grand tys qui aurait poussé dans cette sentine.

Le nouveau gladiateur la vit lui sourire. Et, plus que personne, il subit, à cette heure de tristesse poignante, de remords et de rage — le charme indicible de Filiola, plus qu’aucun des rudes compagnons dont sa seule présence avait adouci la colère, d’êtres primitifs et féroces.

Wanechus dit à l’Ég^ptien :

— Tu la trouves belle : c’est la servante de Gueranus. Elle est très douce, mais un peu folle.

Il l’appela, sans rudesse, mais comme on parle à une esclave d’auberge :

— Petite, ce n’est pas tout. Il faut montrer à ce garçon la chambre où il logera, cette nuit et bien d’autres.

— Viens ! — dit-elle — si tu le désires, gladiateur; ta chambre est prête, j’en pris soin, sur l’ordre de ma maîtresse Lenia, dès qu’elle m’eut délivrée; car il paraît que j’étais fautive.

— Mon, - dit Sépéos - pas encore! Veux-tu t’asseoir près de nous, Filiola ? Aux coeurs tristes le parfum d’une fleur pareille, à toi est doux et consolateur.

— Tu souffres ? — demanda la vierge — que nt vas-tu confier ta peine à Celui qui sait recueillir les larmes pour en arroser les corolles au fond des âmes que la douleur ensemença de ses mains rudes comme celles des laboureurs. Elles font mûrir, pourtant, les fruits et le blé qui désaltèrent et nourrissent les hommes.

Manechus l’interrogea :

— Tu disais, petite esclave, que l’on t’avait châtiée?

— La maîtresse m’avait attachée, dans son cubicule, à la console de marbre et de chêne. Elle croit ainsi me torturer; mais, pendant ce temps, je rêve, j’ai le temps de songer aux idées qui me rendent heureuse et je vois des choses exquises, des êtres qui ne jurent ni ne se querellent, ni ne m'insultent, pendant ces heures-là.

— Elle ne t’a point battue, au moins, la vieille?

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Filiola rougit et se tut. Elle ne voulait point mentir, ni dire la vérité, accuser Lenia. Mais Sépéos montrait à son ami les marbrures violettes et rouges qui hachaient les roseurs délicates des poignets minces de la jeune fille. ~

— Oh 1 ohl par Poilu*! Tu vois cette mégère, Sépéos? — s’écria Manechus. — Veilles-'?, toi, dans la maison, ils n’oseront plus tourmenter cette mignonne. C’est à cause de Simo Barba*, qui Veut la louer pour l’amener à sa villa de Meapolis, un jour par semaine. Elle en a peur et elle pleure chaque fois qu’il s’agit d’aller che? lui.

lise retourna Vers Filiola :

— Pourtant, Barba* est riche; il pourrait t’affranchir, situ savais le prendre comme on prend ce genre d’ours.

Et Manechus éclata d’un gros rire qui, selon lui, devait suffisamment compléter sa pensée. Filiola jeta sur le do^en des gladiateurs un regard de pitié :

— Oui, — dit-elle — j’ai peur de cet homme: 11 ^ a des sentiments que tu ne peu* pas comprendre. Kreistos veut que l’on soit chaste, que l’on garde pour l’aimé la fleur de sa chair et les baisers qu’un grand amour inspire envers un seul, l’élu du coeur et de vous toute entière... Tu ne connais pas Kreistos, tu ne peu* pas comprendre.

— Qui est-ce donc? questionna Sépéos, ce Kreistos dont tu nous parles pour la seconde fois ?

— Celui qui est mort pour racheter les hommes du péché qui engendre les souffrances du genre humain. Il est Dieu, et pourtant il voulut s’incarner, être parmi nous et pour nous une Hostie douloureuse. Il a enseigné la vérité, la tendresse et le mépris des violences. Il a dit au* êtres : « Aime?-vous les uns les autres! » C’est KÀpÔtre de l’amour entier qui embrasera un jour le monde, sans plus de distinction de se*e, de nation ni de rang. A ceu* qui souffrent 11 a dit : « Vos douteurs sèment pour l’avenir des joies ine*primables, car mon Père qui est dans les cieu* aime ceu* que la vie terrestre a roulés comme un fleuve fait des cadavres qu’on lui jette ! • Et ceu* qui croient en Lui sont heureu*, car ils. espèrent, ils aiment les autres et recherchent la bonté.

— Alors, c’est parce que tu espères, que tu es belle et que tu e? bonne? — dit Sépéos.

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* — Je suis encore un abîme de péché î > — répondit-elle. Puis, le fixant, elle reprit : « C’est toi qui a vaincu Kerbrix ?... Tu as tué ce pauvre Gaulois?... Sa femme est des nôtres; elle a trois enfants blonds comme les épis mûrs en été... Tu ne le savais pas? »

— Mon i — balbutia Sépéos — il avait trois enfants blonds comme les épis mûrs... et je l’ai tué 1

— Tu le connaissais, Kerbrix? demanda-t-elle?

— Mon, je l'ai vu dans le vomitorium pour la première fois, de même que Caliixtus et Manechus qui combattait contre ma décade, mais qui veut être mon ami, comme je suis et veux toujours être le sien.

Un gros soupir gonfla la poitrine de Filiola :

-Je sais bien; Vous n’êtes pas de méchants hommes, mais toute rame des soldats et des gladiateurs passe dans leur épée ; ils tuent sans haine. Kreistos abhorre le sang et les blessures.

— Tu sais, - dit Manechus, pendant que Filiola servait d’autres clients — ne t’impressionne pas; cette petite est chrétienne et, comme tous ceux de cette secte nouvelle, elle est un peu toquée... Ces gens-là adorent une tête d’âne ou un poisson. Ils se réunissent pour chanter des hymnes bicarrés et ils professent l’amour à la façon des affranchis d’Orient et des esclaves asiatiques... Quant à la petite, elle est vierge. Pas pour longtemps encore... Je crois bien que Lenia ne tardera pas à la Vendre à Barbax.

— Au marchand de bêtes féroces? Oh! la malheureuse! Une étrange impression s’est emparée de moi pendant qu’elle me parlait, Manechus.

11 me semblait qu’une caresse tiède enveloppait ma tête et toute ma chair qui brûlent d’une intense fièvre. Mon navrement s’atténuait en mélancolie très tendre.

Sur ces mots, navrement et mélancolie, Filiola était revenue Vers Sépéos; elle le calina avec une de ces phrases étranges qui lui Venaient on ne sait d’où.

— Ton cœur est pareil à ces roses flétries qui gardent un peu du parfum qu’elles avaient les jours précédents, sous la rosée de l’aube et dans la gloire des crépuscules. Sois tranouille, pour toi le bonheur refleurira.

î& XV. - L’ÉLU D'UN SOIR

OR.tUN IMMENSE TUMULTE, soudain, emplit la voie Suburrane.

Des chars furieusement roulaient, venant du cœur de la ville qui s’arrêtèrent non loin de la popina. Des vociférations joueuses, des cris - comme de faunesses enlevées — des rires se croisaient.

Lenia avait regagné déjà son cubicule. Gueranus et. Barba?c, Manechus en avant des autres, se précipitèrent. Sortant d’une maison infâme dont la façade sculptée de phallus, flambait des reflets de feux phénitiens, pourprés et améthystes, une femme voilée de tulle d’argent, superbe et d’allure hautaine, passa sur un pavois de boucliers formé par des gladiateurs. Un Dace gigantesque, sur une lectica oblongue, était porté auprès d’elle par des esclaves de Mauritanie vêtus de jaune orangé ; des Augustans suivaient, entraînant des prostituées dont les vêtements déchirés laissaient voir les chairs nues, et des mousses sexuelles.

Le cortège fou — clamait des : * Ave, Stella mundi ! » Salut, étoile du monde! — < Salve, Vertus! » r~ * Avc.Luxuria! » parmi l’éclat sanglant des torches et l’odeur des parfums d’Arabie que des thuriféraires, admirables de beauté, — hommes et femmes, — faisaient brûler en des cassolettes et des encensoirs ainsi qu’autour d’une divinité. Manechus, frémissant, étreignit des deux mains les épaules de Sépéos : - C’est Elle ! — grinça-t-il tout bas — Messaline ! Elle se fait mener au* étuves de Suburre, avec l’élu d’un soir, le chef de décade, Lucion, un Barbare!... Tous - te dis-je - tous l’auront, tous ceuK qui ne lui ont pas montré d’amour... Tous, sauf moi!

— Tu trembles, Manechus!

— C’est de rage... N

Les autres gladiateurs et Barba*, après un rapide t Salve > rejoignaient le cortège. — i Ave, diva ! luno ! Venus) Salve ) LuKuria) » Ils savaient trouver encore du vin et de la volupté, derrière Messaline, dont

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la triomphante magniftcence faisait lever en son honneur, vers Elle, les’

glaives et les Us désirs des mâles de 'tout Rome

Cependant, Filiola, tandis que Gueranus verrouillait à nouveau la porte sur le départ de Manechus, prit un flambeau de cire et mena Sépéos jusqu’au seuil du cubicule où l’attendait un lit de marbre, couvert de tapis aujc couleurs vives et d’une peau d’ours. Sur les murs, étaient peintes les femmes qui représentent les heures.

- Kreistos, sur ma prière, te donnera, j’espère, de beaupc songes.

Sur ce souhait, — comme une vision de rêve, — elle disparut.

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