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XVI. - L’ÉCOLE DES GLADIATEURS

LES GLADIATEURS ESCLAVES, rangés sous les arcades d'un immense atrium, sortirent, sous la conduite des chefs de décade, par des portes de bronze, asse? basses, qui forçaient certains Gaulois, des Celtes, des Daces et des Lithuaniens colosses à baisser la tête. Plusieurs traînaient des chaînes qui entravaient leurs jambes; d’autres gar-

Paient, à leurs chevilles, des sortes de lames lourdes et dentées que les valets du laniste défaisaient d'un côté seulement, sans les leur ôter, afin que les chefs puissent voir, tout de suite, lesquels avaient été châtiés. Lorsqu’ils furent tous rangés, les chefs de décade les inspectèrent. Les moniteurs de chaque chambre vinrent lire et remettre aux maîtres de gymnase, de palestre et cætera, la liste des hommes malades, ou tués dans des rixes, mis en cellule ou a^ant eu un membre cassé durant les exercices de la Veille.

Salvaj, Birus, Lacero, Cornelio qui doublait ses appointements de combat par le professorat d’escrime à l’épée, à la hache et à la lance, à cause des débauches qui sans cesse le ruinaient et du jeu dont il était la victime passionnée, laissèrent éclater leur mécontentement. Sept belluaires de leurs manipules étaient morts; dijc-neuf blessés.

La veille, pendant la nuit, ces hommes qui étaient des prisonniers de guerre ramenés d’Asie pour servir au triomphe du consul Àvicius Mison, ou des Gaulois expédiés, par Appius, de Gaule et de Vénétie, avaient profité du peu de surveillance de leurs moniteurs, — occupés sans doute à jouer aux t duodecim scripta i, à remuer les dés, à compter les chiffres des osselets, — pour, dans une heure de nostalgie exaltée, s’entre-frapper avec tout ce qu’ils avaient pu dérober de poignards et de courts javelots, voire en déboulonnant les ferrures des portes de leurs prisons pour en faire des instruments de mort. U avait fallu, pour arrêter la bagarre, appeler d’autres gladiateurs des dortoirs proches, pour les appréhender un à un, les séparer et les ligotter.

— Carmilès, mon patron, va m’en vouloir terriblement, — dit Salva? — quand il saura le mauvais état où ils ont mis notre Lanion.

Ce gladiateur était célèbre, avant d’avoir combattu une seule fois, par sa prestance et sa force légendaire. On savait que, à la défense, il avait mis en déroute — presque seul aux côtés de Birtix, son chef — une turme des plus robustes cavaliers du consul Vermès Aro; dix hommes ordinaires auraient pu être mis en échec par ce géant, dont l’agilité ne le cédait pas à la force herculéenne. — Le jeune patricien Carmilès avait offert un ours de Lithuanie, acquis de Barbax au prix énorme de quatre cents sesterces, et un auroch que, successivement» devait combattre le captif géant.

* 11 paraît — dit Cornelio — qu’il y a des paris énormes engagés et que le consul lui-même.,.

— Lui-même 1... Avicius Mison pense plus à jouer qu’à s’occuper des affaires de l’Empire. Et peut-être a-t-il bien raison, est-ce plus prudent, en vérité.

— Oui; à mettre de grosses sommes sur des cochers, des gladiateurs ou des lions, il ne risque pas sa tête, tandis que les affaires publiques ressemblent au bois de Cacus : il ^ a un séide du dieu César à chaque tournant — grommela Lacero.

— Chutl fit Salva? — risque seul ta vie, camarade, si tu Veux parler de cette façon, mais ne compromets pas tes amis.

En disant ces mots à mi-voix, le chef de décade désigna d’un clin d’oeil le sombre Birus, son collègue :

— Mcssaline l’a distingué; Claude lui a. envoyé une couronne d’or, aux derniers jeux des ides. Il est de garde, fréquemment, dans les appartements de l’Augusta.

Un esclave médecin, du nom de Mirjan, et qui portait la mitra orientale, s’approcha du groupe des chefs ;

— Le blessé peut être guéri; je ne réponds pourtant pas encore tout à fait de sa vie. Mais c’est moins grave qu’on aurait pu croire.

— Par Jupiter! médecin, Carmilès serait peut-être bien capable, si tu le sauvais, de te donner plus d’or qu’il n’en faut pour libérer ta chétive personne — réplique Salva?. — Si j’étais à ta place, je m’entendrais d’avance avec lui sur ce sujet... Tu tiens dans tes mains ta fortune ou ta ruine.

Mirjan ricana, montrant des dents de loup et, obséquieusement, salua;

— Merci, noble guerrier, de ton conseil; je veux l’exécuter sitôt que je saurai s’il pourra vivre et combattre.

Mais les gladiateurs libres — anciens esclaves affranchis, la plupart, à la suite de leurs victoires dans les premiers combats dans le cirque ou soldats ennemis capturés dans les guerres, puis libérés pour leur bravoure sur l’arène — commençaient d’affluer dans l'établissement, lu dus gladiatorius, où, sous la direction du laniste Casper, ils formaient des élèves à la pratique de leur art.

Chacun d’eux devait prendre sous ses ordres une section et 1 instruire, tandis que tes chefs de décade menaient leurs troupes déjà dressées et réglaient des luttes, simulées seulement, en ce sens que les armes étaient courtoises : espadons de bois qui affectaient la forme d un glaive, lances qui étaient des bâtons garnis d’étoupes aux extrémités, haches de sapin avec lesquelles on s’escrimait après s’être coiffé de vieux casques de rebut aux visières baissées, pour garantir le visage.

Ainsi, Manechus, Cornelio, Birus, Lacero, Salva?, vingt autres gladiateurs accomplis, firent évoluer, dans l’immense stade, leurs hommes dont les bras se levaient, retombaient lourdement ou, prestes, paraient les coups portés par leurs adversaires. — Et des archers, d un bout à l’autre des arcades, tiraient à la cible, se défiant d’atteindre des buts imperceptibles et lointains. D’autres guerriers, au commandement des chefs, apprenaient le maniement de la lance — ou du pilum, plus court, de l’infanterie romaine, — qu’ils brandissaient et jetaient contre des mannequins de bois,

(Ces exercices duraient ordinairement plusieurs heures, coupées de repos, — pendant lesquels les hommes buvaient leur ration de vin dans des coupes de terre cuite, ou bien de l’hydromel, que préfèrent les Celtes, les Germains, les Daces, les Kimris et les Saxons.)

Dans de petites cours adjacentes, dallées de marbre blanc, noir et

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gris, les moniteurs et professeurs, reconnaissables à leurs ceintures de cuir blanc ou jaune, prenaient un à un chaque élève, pour lui enseigner les principes des combats. — Un vélum, fait de toile à voile, tamisait le soleil tombant sur l’atrium corinthien et les vastes cours que des esclaves arrosaient de temps à autre.

Au centre, parmi les cris et les ahans des gymnastes et des lutteurs, les jets d’eau des bassins murmuraient, en -un monotone gazouillement, le chant de l’eau interminable et doux. La grande cour, sablée épaissement, brillait comme semée de myriades de pierreries que des chutes de prestes corps humains et des gestes violents de pieds nerveux déplaçaient, faisaient voler, parfois, avec des scintillements nuancés de toutes les couleurs de la lumière.

D’abord, les apprentis gladiateurs devaient assouplir leurs corps frottés d’huile par des mouvements d’ensemble, qui faisaient se tendre cent bras comme des menaces vers le ciel, ou tomber au même instant, vingt haches, vingt épées, pendant qu’une décade contre l’autre, rythmiquement, croisait les lames de bois ou tes lances en tampons. — Deux à deux, d’autres faisaient assaut. C’étaient les plus habiles, ceux qui avaient fait leurs débuts dans l’arène ou qui étaient jugés dignes de se mesurer avec des rivaux fameux en présence de la superbe Messaline ou du peuple romain, sous l’égide et la menace du divin empereur Augustus Claudius.

Casper, le laniste, survenait, le plus souvent, vers la deuxième heure d’exercices. Aux plus remarquables il prodiguait les encouragements et les conseils, démontrant les coups qu’il préférait, gourmandant ceux dont la mollesse impatientait sa vigueur sanguine. Parfois, il arrachait des mains d’un moniteur son arme, la maniait avec une dextérité sans pareille, ou bien il s’arrêtait en face d’une décade, raillait un coup mal porté ou quelque parade maladroite :

— Plus vite, par Jupiter! plus vite! Tes bras sont de laine, Milite. Qu’as-tu donc fait, cette nuit, pour que tes membres soient si veules ?... Bien, Simias !... A la tête! Gare!... Mets ta lance en travers, d’un seul geste, Saphis ! Si tu hésites, Lacero t’aura crevé la gorge, bien avant que d’avoir rencontré bois ou fer!

Cl jour-là, Casper entra dans une grande colère lorsqu’il apprit le tumulte de la nuit et ses résultats. Luc Sapcrcion, le gardien des gladiateurs esclaves, fut appelé. L homme, un Grec herculéen des monts de Macédoine, tremblait en s’approchant du grand patron.

— Combien Y a-t-il de morts ? — rugit Casper.

silencieusement, le Grec leva neuf doigts, car deux Syriens avaient succombé, dans la matinée, à leurs blessures.

— Quels sont-ils? Réponds, ou je...

— Maître, ce n’est pas ma faute. Hier, vers la neuvième heure, j'ai fait ma ronde; j’ai moi-même mis aux fers, avec l’aide de trois esclaves, Boris et Machani que j’ai surpris, dans leur cubicule, en flagrant délit de forces perdues... J’ai fait battre de verges le gardien des Gaulois, et deux autres qui traînent leurs chaînes au pied gauche, là-bas, près du troisième pilier à senestre... Ils jouaient tous au * duodecim scripta >...

— Quels sont les morts ?

— Balthis, Cormo, Virgex, Salpestros, Larminus, Formicola...

— Àh! seigneur Mars!... Formicola, le seul qui sut vraiment tuer avec grâce les plus beaux lions noirs.

— Moréas î

Peur le coup, le laniste parut près d’éclater comme une grenade trop mûre. Ses Yeux, bruns de jais, lancèrent des éclairs ; son n tj devint violet pourpre, semé de rubis; ses sourcils froncés ponctuèrent d’une accolade farouche son front qu’une cicatrice rouge marquait d’une tempe à 1 autre. Toute sa personne, de taille moyenne, sèche et nerveuse, parut se crisper, se ramasser - comme font les félins avant de bondir.

Luc Sapercion, terrifié, resta bouche béante, en face de cette colère, comme si quelque monstre l’eût fasciné. - c Celui-là, seul, vaut plus que ta vie 1 > - D’un revers de sa terrible main, le laniste étreignit la nuque du gardien d’ergastule, dont craquèrent sinistrement les os, puis, faisant tournoyer l’homme évanoui, pareil à un paquet de loques, à quelque mannequin sans os, comme en ont les histrions pour leurs parades comico-tragiques; il le lança, de toutes ses forces, dans le bassin, au centre de la cour sablée. La tête de l’esclave éclata en frappant sur la margelle de marbre blanc, soudain éclaboussée de cervelle sanguino-

lente, tandis que le corps, trop grand pour s’immerger de partout, s’agitait de soubresauts infimes, sous le jeu de l’eau moirée par la cascade d’ondes concentriques.

Sépéos vit les faces des lanistes se troubler devant le courroux du Chef; même un esclave, trois fois meurtrier, le gladiateur Barcomus, redouta, visiblement, une mort pareille, sans gloire.

Mais Casper, satisfait, les nerfs distendus, parla tout de suite affablement, s’informa des nouvelles, en donnant à son tour d’Ostie où il allait fréquemment faire des achats d’hommes, de chevaux ou de bêtes féroces pour les jeux publics et pour les divertissements sanguinaires des patriciens. — Puis, il voulut voir Sépéos, le fit mettre nu, lui commanda d’étirer les membres l’un après l’autre, admira ses muscles saillants, ses bras nerveux et la souplesse des mouvements de ce corps d’athlète précoce.

— Pauvre Kerbrix 1 ses mânes doivent être tristes, aux bords

L’QRGIE LATINE

de l’Achéron, d’avoir été vaincu par un éphèbe... Hais, si cela peut le consoler, c’était du moins un beau rival.

Docilement, Sépéos répéta, sous les ordres de Hanechus — qui avait faft part au maître laniste de ses intentions et- de sa spéciale bienveillance pour le nouveau gladiateur — les mouvements rudimentaires, par lesquels on préparait les élèves au maniement de l’épée. Depuis des

heures qu'il se livrait à ces gymnastiques violentes, Sépéos ressentait une certaine lassitude par tous les membres. Hais 1a vanité de sa force, l’amour-propre du métier où il avait débuté par un succès déjà célèbre dans Rome, lui fit vaincre la fatigue, l’ejcalta jusqu’à lui inspirer des voltes inattendues. Casper le questionna; il ne voulait pas croire que cet Égyptien n’eut jamais étudié sous quelqu’un des professeurs classiques de lutte, de ceste et d’épée. 11 s’entêtait, curieux de connaître le passé de l’amant de Karysta, la saltatrice tanagréenne.

— Tu dis que tu n’as rien appris, hors la fsçon de lancer le disque, de lutter selon la mode hellénique et de combattre, les poings gantés du ceste ?

• — Oui, je n’avais jamais tenu un glaive avant les jeux donnés par Silius.

— Stupéfiant!.,, Hars lui-même!... Par Poilu* ! — grognait entre ses dents, tel un dogue rongeant un os qu’il apprécie, le premier laniste de 1 époque. Tu as, au moins, cultivé l espadon de bois, brandi la massue?

— Mon, mais je suis un des « Rômes » d’Égypte, qui sont les descendants des athlètes et acrobates de Perse, d’Arabie, de Syrie et des îles mystérieuses du Levant Dès l’enfance, on accoutuma mon corps à toutes les souplesses.

Sépéos parlait avec orgueil, en face des hommes réputés les plus forts et les plus adroits de l’Empire. Leurs regards et les exclamations de Casper fortifiaient son grandissant espoir de se faire admettre, selon le désir d’Augusta, au nombre des cent gladiateurs, « Divoe impériales >, gardiens favoris de la somptueuse Messaline, Aphrodite sanguinaire, sadique et superbe. Ainsi, facilement, il réaliserait son idée fixe, atteindrait le but atroce et délicieux de son existence présente . venger les grâces éteintes de la danseuse de Tanagra. Il approcherait Messaline, l immonde, — p0Ur |a llK1

Enfin, les gladiateurs esclaves, avec des rires béats d’êtres végétatifs et sans pensées, délivrés enfin du labeur quotidien, s’en furent, par longues files, sous l’oeil des chefs de décade qui se faisaient rendre les armes et, soigneusement, les comptaient de peur qu’on n’en eût dérobé une seule.

Le soleil déclinait, teintant de rose et d’or les bannes de toile du vélum pendu au-dessus des cours. Sépéos suivit Manechus et Casper, sur un signe de son maître et ami, jusque dans une arène oblongue, à ciel ouvert. Un cheval fut amené par un esclave et, sur l’affirmation de Sépéos qu’il montait depuis sa naissance, le chef des lanistes le fit évoluer, sans selle ni étriers, ni bride. Enfin, derrière Manechus, parmi la turme des gladiateurs équestres qu’un ordre fit se séparer en deux pelotons distincts, Sépéos, rompu, mais l’âme vide et en joie, les nerfs vibrants, soulagé, par l’action, du pesant fardeau de ses souvenirs et de ses pensées, tournoya, vira, voltigeant et chargeant en une furie heureuse, où, harassées par le mouvement et la lassitude béate de vivre brutalement, — ses tristesses agonisaient.

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