VERS LA LUMIERE
SL PE O S attendant, s’était assis sur une borne, au coin de la voie Suburrane et d’une voie tortueuse qui menait au Transtévère. La dixième heure approchait. Dans Suburre, le quartier tumultueux et qui demeurait le plus tard éveillé de Rome, des gens passaient, calmes et furtifs, qui tous s’acheminaient dans la même direction. Silencieux, leurs lèvres pourtant remuaient parfois, comme s’ils se parlaient à eux-mêmes ou récitaient des oraisons. Des jeunes filles en subuculæ montantes, d’où
émergeaient leurs figures — .comme, d'un grand lis, le pistil, — passaient. La rue, à l’orée de laquelle Sépéos, impatiemment, attendait, menait, après un dédale de maisonnettes basses et de logis, aux cubicules innombrables que des propriétaires touaient aux pauvres gens, jusqu’au Transtévère. Par là, des bandes nombreuses d’hommes encapuchonnés, de femmes, à l’allure grave, débouchaient. Sépéos savait, comme tous les gens de Rome, que le Transtévère était un quartier mal réputé, où les affranchis, les êtres exerçant des métiers vils, les portefaix et les mariniers du Tibre, vivaient entassés.
Or, Kreistos comptait surtout des disciples parmi les miséreux et même parmi les esclaves. Les premiers, les souffrants et les humbles avaient été avertis de l’existence d’un Dieu, clément à l’infortune, qui ne demandait ni offrandes, ni sacrifices matériels à ses dévots. A cause même de ces rapides progrès dans un monde qui paraissait méprisable à leur orgueil, des aristocrates — dont la philosophie et les doctrines rapprochaient pourtant les âmes du christianisme, — répugnaient à connaître, mieux que par des racontars calomnieux, la nouvelle religion.
Comme il l’avait entendu dire, Sépéos croyait véritablement que Içs chrétiens adoraient une tête d’âne et que d'effroyables mystères ensanglantaient leurs cérémonies secrètes. On racontait aussi au’ils prêchaient le mélange des mêmes sexes entre eux, — selon les rites asiatiques, préconisateurs de l’androgynat, — une régénération bigarre de l’humanité où l’homme ainsi que la femme se suffirait à chacun, sans que l’un ait besoin de l’autre pour l’amour ni la procréation. Or, ces théories révoltaient Sépéos, — malgré qu’il comprit les promiscuités du Cirque et des adolescents et n’en eut aucun dégoût, à force d’habitude, et parce que le vice orientai, très répandu en Grèce et à Rome, ne lui paraissait pas autre chose qu’une aberration pareille à l’ivresse ou à d’autres passions n’entraînant pas à ses yeux la moindre déchéance.
Filiola se faisait bien longtemps attendre. Lenia, seule dans la popina avec la servante, fermait de bonne heure, pendant l’absence de Gueranus, son époux; évidemment, la jeune fille comptait sur cette circonstance pour s'évader, la nuit, de la taverne ignoble et le rejoindre. Mais, peut-être, Lenia s’était-elle éveillée au bruit de ses sandales sur les mosaïques de l’atrium, ou bien au grincement d’une porte? /
L’IMPÉRATRICE NUE
Cependant, il avait entendu, durant les deux précédentes nuits, des chuchotements venant du cubicule de la tavernière. Un bruit de dispute même, la veille, l’avait inquiété pour Filiola; mais il avait reconnu vite, la voix rauque de Lenia mêlant à des mots grossiers, des implorations d’attente, des invectives grommeiées, avec un accent barbare, celui de Simo Barbax, le marchand de bêtes fauves. - Vers la porte Capène, la procession silencieuse des inconnus s’acheminait. Il en Venait de partout. Enhardis par le calme des ruelles, ou par leur nombre, des arrivants, des groupes dans la nuit, chantaient très doucement avec une suave sérénité; quant aux propos surpris par Sépéos, ils ne semblaient ni de conjurés sinistres, ni de gens en train de méditer des noirceurs et des pratiques criminelles.
Une voix de jeune fille disait ;
— Hère, il paraît que c’est sûr. Septimus Vilio viendra, ce soir... Hais tu es lasse et le chemin est long pour tes vieilles jambes.
— Hon enfant, je veux entendre celui qui a vu le divin Haître et nous apporte, de sa part, des mots de consolation. Soutiens-moi, je ferai la route. Et si, au retour, mes jambes sont trop faibles, tu priera/ nos frères de t’aider à me reconduire jusqu’à notre demeure.
Sépéos put voir quelques-unes des figures des pèlerins et des femmes qui s’acheminaient ainsi, pour la plupart, à la lueur tremblotante de petites lanternes rondes, en bronje, aux pourtours de corne transparente, sous les couvercles, en forme de coupole, reliés à la poignée par une chaînette et troués pour laisser entrer l’air et partir la fumée, de minuscules étoiles. Frappé de la douceur qu’exprimaient les regards de ces noctambules, il voyait sourdre de partout leurs ombres qui, toutes, se dirigeaient vers un lieu ignoré de lui, et ne pouvait s’empêcher de s’étonner de leur multitude ;
— Quelle joie donne-t-il à ses fidèles, cet homme qui est mort d’un supplice infâme, d’esclave coupable et de larron?
Hais une fine silhouette blanche, bien connue de Sépéos, venait par la voie Suburrane. Sépéos ne pouvait s’y tromper une minute; il alla à sa rencontre et vit luire, sous un capuchon blanc piqué d’une rose rose sur le côté, les yeux d’améthyste.
— Salve! Sois heureux, mon frère et mon ami. Je t’ai fait longtemps
attendre. 11 faut me pardonner. Lenia ne dormait pas encore et il y avait, dans sa chambre, quelqu’un qui grondait et, la menaçant, m effrayait.
Railleur, l’Ég^ptien répliqua :
- Ohï tu sais bien que, le mâle absent, tes femelles brament au clair de la lune! Et ta maîtresse n’est pas femme à renoncer longtemps à son dieu d’amour... C’était Barba*?
- Je n’en sais rien, - dit Filiola, - cela ne me regarde point et personne n’a le droit de juger personne.
Des femmes qui passaient saluèrent Filiola qui leur dit :
- Ave, sorores! (Salut, soeurs 1)
- Tu connais donc ces gens, Filiola ? Il en passe sans cesse des troupes.
- Ce sont mes frères et mes soeurs en Christ. Viens avec moi, Sépéos, parmi eu*. Tu me diras « merci », plus tard, de t’avoir emmené, car tu verras, tu ouïras des choses dont tu ne te doutes point... Et... peut-être...
Elle s’arrêta une minute de parler, hésitante, craintive de blesser Sépéos en le supposant versatile et capable, lui, un homme d’épée, de s’impressionner trop facilement.
- Tu vas donc à une assemblée, Filiola? et tu veu* que celui qui t’aime t’accompagne?
- Oui. Je te sais trop bon et io^al pour trahir le lieu de nos réunions et j’espère te procurer un bonheur.
- S’il vient de toi, quelle volupté pourrait l’égaler? C’est déjà un délice pour moi de sentir ma main frôler la tienne, de contempler tes ^eu*,.„d’entendre ta voi*. Car tout est bon et beau venant de toi, dont la gentillesse berce mes lassitudes et mon dégoût de la vie.
Us marchaient côte à côte à travers la ville endormie. Du Tullianum, la prison souterraine et voûtée où l’on enfermait les captifs de guerre, une respiration faite de centaines de souffles de sommeil montait avec des plaintes; et, du Tibre, sur lequel donnaient les vivaria, les grandes voi* rauques des fauves prisonniers rugirent.
Filiola, de ta droite, fit un signe de son front à la poitrine, au* épaules, en forme de croi* :
- Tu les entends?.. Et toi aussi, Sépéos, tu affronteras tes armes et les bêtes !.. Hélas 1 Hélas 1 Si, du moins, tu croyais en Lui, ton âme à ton corps survivrait, bienheureuse.
L’IMPÉRATRICE NUE
— Souffrir encore après la vie de ce monde] Je préfère, cent fois, le néant que je souhaite, d’ailleurs, comme un bienfait unique.
— Ne blasphème pas. Et, tout à l’heure, écoute, - dit Filiola, très émue — tu vas entendre des histoires sur Kreistos et ses saints apôtres. Tu commenceras de Le connaître enfin : et, peut-être, tes ^euîc verront-ils la lumière divine, dans l’Infini du ciel.
Soudain, une mélodie se fit entendre, atténuée, comme voilée; et pourtant, la campagne romaine, infertile et pelée, sans arbres pouvant dérober à la vue les chanteurs cachés, semblait vide, de sorte que l’on ne savait plus si ce cantique descendait du ciel ou montait du sol, tapissé d’une herbe rare et maigre.
— Quelles sont ces voijc?
— Celles de nos soeurs et de nos frères chantant les louanges de Kreistos et de son Père qui est le nôtre.
Et ils se turent, comme aussi les groupes qui survenaient, recueillis de plus en plus, à mesure qu’on se rapprochait des voi?c.
Or, en un pli de terrain, une lueur brilla. C’était une falote lanterne qu une grande ombre agitait dans la nuit, comme un signal.
— Hâtons-nous — dit Filiola — voici l’heure où il va parler.
— Qui cela?
— Hais, un apôtre qui vient, du fond des Gaules, pour confesser foi nouvelle à Rome, dans la Ville où le plus de Gentils se liguent contre Kr<”stos et ses disciples. Il fut un des compagnons de Pierre le Pêcheur, et pourtant, il avait été, d’abord, comme Paul de Tarse, notre ennemi.
Ils se trouvaient maintenant à l’entrée d’un long
couloir, creusé dans le plâtre et qu’il était
facile de reconnaître pour l’ouverture
d’une ancienne carrière délaissée,
comme il ^ en avait beaucoup
autour de Rome. Filiola tira de
sous sa pœnula blanche, à
laquelle était fi*é le capuchon,
un lampion de terre cuite. Quand ^
elle l’eût allumé à un tychnus, „ .
* asse7 bas P°ur cet usage, suspendu à
la voûte, la petite lucerna faisait, dans les catacombes, la clarté d’un énorme Ver luisant.
Filiola marchait en avant de Sépéos. Il put apercevoir, le long des murs, des inscriptions mortuaires, peintes de couleurs crues sur la pierre même. Des croix, des poissons aussi, se retrouvaient, à chaque pas. Filiola montra tes panneaux carrés où des noms étaient peints au-dessus des dates :
— Ici nous mettons en terre, après les avoir ensevelis, tous ceux de nos frères dont il est possible de frustrer l’édilité qui les brûle.
Des colombes, soutenant une couronne de roses, surmontaient ces mots : c Kiliga, virgo, requiescat in pace Domini. Vigesimo xtatis anno, defuncta >. Au loin, un agneau, naïvement dessiné, portant une croix que sa patte droite retenait; puis au-dessous : « Sapicus Veridis, amicus afflictorum, bestiis liberatus >.
— Celui-là, dit-elle, est mort à trente ans, délivré par les bêtes du Cirque.
Des inscriptions, plus longues parfois, évoquaient, en quelques mots
lapidaires, toute une vie. Hais Sépéos, qui ne savait pas lire, admirait surtout la grâce de Filiola, dont la silhouette délicate le guidait à travers ce dédale des couloirs pleins d’ombre. Les voix, plus distinctes, chantaient des hymnes lents, qui, soudain, retentissaient en éclats et s’épandaient, d’échos en échos, répercutés par les voûtes.