I V. - VOIX ..DU CIEL SOUS LA TERRE
UNE LUEUR, enfin, — comme au fond d’un abîme, emplissant une vaste excavation, parut tout à coup, au détour d’une allée de tombes. Plus d’un millier d’hommes et de femmes se tenaient agenouillés devant un autel, une pierre carrée recouverte d’une toile blanche. Au centre de cet autel, une croix s’élevait où l’image, en argile potychromée, d’un supplicié était fixée par des clous énormes : une couronne d’épines ceignait son front où gouttelaient des rubis pourpres; il portait les cheveux longs; sa barbe, pointue et dorée, laissait entrevoir sa bouche, aux lèvres crispées de souffrance, et son ^lanc était percé d’un coup de lance. De ce visage, des ^eux clos en la
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face retombante, lourde de mort sur la poitrine sanglante, émanait une pitié immense, ineffable; et les grands bras tendus semblaient s'ouvrir pour un geste de large étreinte.
Les chants cessèrent sous les voûtes. Les assistants agenouillés s’accroupirent sur leurs talons, ou, en croisant les jambes, à la manière orientale. Un vieillard, se levant d’une cathèdre creusée à même dans .la roche, où il était assis, à droite de l’autel, un cierge planté devant lui, Vint en face des fidèles, et traça sur sa personne le signe de la croix.
Tous regardaient Macris. Des fidèles le montraient aux néophytes, leur chuchotaient son nom ; un frémissement d’attente agitait toute l’assistance. Sa longue barbe neigeuse et ses cheveux d’argent encadraient son visage de visionnaire. Il était grand et maigre, voûté légèrement, comme courbé par le fardeau de son douloureux passé, en plus des soixante-six années qui pesaient sur ses épaules. La figure n’était point belle. Le ne? trop long, scellé au front trop vaste, surmontait une bouche largement fendue, aux lèvres fortes, arquées cependant et qui trahissaient la tendresse. Mais les ^eux, sous les cils très longs, portaient en leurs prunelles, d’un bleu profond et clair, des empreintes de rêves extatiques.
Scpéos, au milieu des chrétiens, resté debout à côté de Filiola agenouillée, regardait, stupéfait. D’abord, il avait écouté les chants, '
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hymnes d’espérance éperdue. Les mots, très simples, de ces prières» les litanies monotones, comparables à la chanson d’une source tombant de haut sur des caillou*, les notes harmonieuses des vo.i* de femmes, brodant sur la gravité des accents mâles, tout cela impressionnait l Egyptien, ainsi qu’un spectacle insoupçonné, grandiose. Puis, une ferveur immense brûlait dans les yeu* de ces êtres guettés par les persécuteurs. Les sourdes lueurs des lanternes de corne, des petites lampes de bronze ou d argile, les mille cierges minuscules que chacun tenait ou avait plantés en terre devant lui, faisaient comme des papillons brillants dans la pénombre de la grotte, accrochaient des étincelles au* parois des voûtes, laissaient entrevoir des fissures sombres entre deu* blocs.
Les chrétiens de Rome savaient, depuis peu de temps, l’e*traordinaire odyssée de Macris. De lignée druidique et Fils du Güi, c’est-à-dire destiné au sacerdoce, il avait été l’un des plus farouches ennemis des premiers sectaires Gaulois. Même, - par haine des convertis qu’il regardait comme de plus dangereu* envahisseurs que les conquérants latins, — il avait fait alliance avec le proconsul de Rome contre eu*. Car, du moins, 1 Lmpi.c respectait et sauvegardait la religion des peuples conquis et n’imposait que prudemment ses usages et ses dieu*. Même, il admettait, dans ses temples, les divinités barbares. Mais, un jour] au* arènes de Nîmes, le prêtre gaulois avait senti la grâce. Au milieu des sectaires qu’il allait e*aminer avant les jeu*, il avait vu un homme debout, cousu déjà dans une peau de bête, qui réconfortait ses frères, les e*hortait à subir avec joie le martyre. Et le sceptique avait, soudain, confessé le Christ en face du proconsul qui, ne pouvant le croire, le fit pourtant emprisonner. Les amis de Macris intervinrent* Inébranlable, il déclarait sa Foi toute neuve et ardente. On tenailla ses mains : - « Je suis chrétien 1 t - répondait-il obstinément. Dans l’amphithéâtre de Nîmes, il fut, avec deu* cents coreligionnaires, livré au* bêtes. Les fauves, repus de plus de cent cadavres, ne voulurent point des autres. On réserva les survivants pour les jeu* prochains. Or, Lucius Macerus a^ant été remplacé, au proconsulat des Gaules, par Otto Mileius, les chrétiens furent délivrés. Ce proconsul augurait mieu*
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de la clémence que des persécutions vaines et des cruautés qui fortifient les pensées en marche. Macris, baptisé, devint le propagateur de l’idée nouvelle et le chef d’une église. Son renom de sainteté s’était répandu jusque dans la péninsule. - Pierre, alors installé à Rome depuis près de six ans, mais malade, n’a^ant pu présider cette réunion, Macris, avancé devant l’autel, remplaçait le premier pontife et dominait l’assemblée de toute la légende qui auréolait sa tête du nimbe des martyrs.
Il parla. Des hommes et des femmes, pour distinguer ses traits, levaient leurs chandelles, de cire, de poix, de suif, ou de fibres de papyrus tortillées ensemble comme une corde, mettant en lumière leurs faces curieuses et ardentes, éclairant leurs ^ux qui semblaient des gemmes dans ,1e demi-jour des voûtes pailletées, sans cesse, de fugitifs refets.
Or, dès les premiers mots, Sépéos fut troublé.
A ces hommes que guettaient les griffes de la mort, Macris prêchait le pardon des injures et des persécutions, la douceur et l’amour. L’Apôtre, dont la silhouette, étrangement, grandissait sur le fond lumineux de l’autel, disait :
— So^e? bon. Ne haïsse? point ceux même qui vous oppriment et vous persécutent. Savent-ils, ces malheureux, que vousN porte? la vérité dans votre cœur?- Kreistos, souvene?-vous-en, pardonnait à ses bourreaux du haut de sa croix, et pourtant, au pied dé l’arbre fatal, pleurait sa Hère Douloureuse. Aussi, plusieurs de ceux qui l’avaient crucifié dirent-: « C est un juste », et ils crurent en lui. Ils avaient fait saigner son coeur et son corps, et ils ont été sauvés, parce que l’amour est fort et que la Foi même tardive, est tout. Par Elle, vous deve? vaincre les souffrances, et c’est d’Elle que naît, dans les âmes, l’espérance, — Aime? et cntye?l L’amour du prochain vous préservera des pensées mauvaises. Ne juge? point les actions de vos frères, ni même celle des Gentils. Peuvent-ils voir clairement, les hommes que l’erreur aveugle et que l’Esprit n’a pas, pour l’amour de Kreistos, visités? Pardonne? les offenses à ceux qui vous ont offensés. Prie? pour qxi ils soient éclairés. Aime?, je Vous le répète, ceux même qui
vous font du mal, afin qu’un jour ils conçoivent le Bien, — Oui, so'fe? bons, mes frères, non pas seulement dans l’espoir de la Suprême Récompense, mais f>our mériter la précieuse joie du sacrifice. L'amour porte en lui son prix, La douceur cpand son miel dans les âmes. Et c’est le Bonheur que de se sentir. pratiquer les vertus chrétiennes, que de vivre en Beauté et de ne ressentir aucune vilenie. — Aime?, pour être heureux. Aime?, comme le Ver à soie file, pour que la toile de votre vie soit admirable. — Ne souhaitons pas à notre prochain des peines, même en échange de souffrances qu’il nous a imposées. — L’idée est plus forte que le sang, et le sangrépandu ta rendencore plus vivace dans les cerveaux et dans les coeurs. — Ceux qui Vous verront admireront les actes que vous fere?, soutenus parla Foi et par l’Amour. Ils -s’étonneront et chercheront, les raisons de votre sérénité en face de la mort. — Ainsi la mort elle même servira la vie!1— Car la vie des âmes sera la moisson, des supplices où votre courage étonnera le Monde] Ainsi soit-il. »
— « Amen] Amen] > reprirent tous les fidèles. Par-dessus la houle des têtes attentives, Macris apparaissait très grand. Les lueurs des >?eux du Prophète dominaient tes gemmes des regards - levés vers lui, comme des héliotropes se tournent vers la lumière.
Cependant, Sépéos se rendait mat compte de l’émotion intense qui l’émouvait jusqu’au fond du l’âme. Il avait cru que les chrétiens étaient des sectaires bigarres ; il attendait d’eux d’infâmes et abjectes pratiques, des sacrifices sanguinaires d’enfants et de vierges; des abominations devant une tête d’âne, leur Dieu. Et, soudain, se révélait en lui leur sérénité en face de supplices dont l’ignominie les glorifiait.
A présent, Macris, revêtu par les diacres de la chasuble et de l’étole, érigeait sur l’autel, de ses mains torturées, un ostensoir où apparaissait . une hostie : un pain a?ime. Devant l’autel illuminé de cent cierges, humblement prosterné, l’apôtre — dont on ne voyait plus que l argent dru de sa chevelure ondée — priait, maintenant, abîmé dans sa contemplation mystique. Et les chants, de nouveau, éveillèrent les échos, au cœur de la Terre.
Puis, Macris dressé, face à la foule des fidèles, éleva au-dessus de sa
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tête l’ostensoir. Ses >?eux, sous son front lumineux, s'extasièrent. 11 bénit les fidèles au nom du Père, de Kreistos et de l Esprit, Et sa ^oijc s’exalta dans une prière suprême :
— * Faites, ô divin Sauveur, que nous restions purs et forts, jusqu’en des temps moins durs, où vous régnerez — et que tous ceux qui doivent mourrir, vivent, par Vous, la Vie éternelle1.
— t Amen) Amen] > reprirent encore les assistants. C’était fini. Bientôt les chrétiens s’en allaient en théories calmes, par les couloirs obscurs, Filiola prit, au retour, la main de Sépéos, pour, d’une pression de ses doigts, lui indiquer la route, et — entre les rares lueurs fugitives, aux parois du roc, — des ombres les frôlaient. Quelques-unes gardaient en leurs prunelles des reflets de la communion cérébrale merveilleuse où, tout à l’heure, ces misérables s’énervaient, s’entraînaient les uns les autres, anarchistes du temps, doux révoltés contre des maîtres et des dieux surannés, humbles démolisseurs de la société romaine si formidablement organisée, — et dont le pullulement devait transformer le monde païen, vieux et pourri de toutes parts.