I VUL - AVANT LES JEUX
A CÉSAR CLAUD1US, à la divine Messaiine, en même temps qu’au peuple Romain, Marcus Senio, qui briguait la prêture, offrit, pour les calendes d’automne, des jeux comme nul ne pourrait se vanter d’en avoir vu depuis l’avènement de Claude et même sous Tibère. — Avicius Mison, le consul, lui prêtait son concours éclairé, car personne n’avait une autorité si grande en matière de gladiateurs et de combats de bêtes, à présent que l’illustre sénateur Verachus Gravidus, l’inventeur des combats d’hommes aux jambes liées, avait perdu la raison.
Aussi le Sénat, les Augustans et le peuple étaient-ils en rumeur. Les
étrangers affluaient. En carrioles, en litières, ou entassés dans des charrettes à bœufs, les citoyens des municipes et des villes du Latium encombrèrent les voies Appienne, Cœlius, Suburrane et Momentané. A la porte des Arènes, on dut établir un cordon de prétoriens, et des soldats, menés par les décurions, faisaient patrouille continuellement, pour maintenir l’ordre sur le Forum et dans les rues, où, trop souvent, des gens de bourgades rivales engageaient des rixes.
Des convois de bêtes — enfermées en de lourds sabots de bois rectangulaires, clos à l’avant et à l’arrière, de grilles de fer, que des mariniers et des portefaix débarquaient des radeaux amenés d’Ostie, avec leurs chargements de fauves, attiraient sur les bords du Tibre la foule curieuse d’admirer les préparatifs de ses joies sanglantes. — Des Gaulois, des Daces aux jambières de fourrure, des Perses aux longues robes et coiffés de mitres dorées, ou de bonnets d’astrakan, des Syriens vêtus d’étoffes rayées, des Numides d’un noir d’ébène, aux dents luisantes, se pressaient sur les berges. Leurs faces se rassérénaient, brillaient leurs ^eux nostalgiques, en voyant passer les bêtes et leurs conducteurs, comme si ces arrivants apportaient avec eux un peu de l’air natal.
L’effervescence s’accrut dans la ville, pendant la dernière semaine des jeux. On n’entendait plus, aux Thermes et sur le Forum, ou dans les jardins de César, que des Voix qui s’informaient des qualités des bestiaires, de la beauté des animaux féroces et du nombre des chrétiens : quatre cents au moins qu’on livrerait aux bêtes, avec des raffinements encore inédits, de l’invention de Senio.
Les jeunes patriciens s’abordaient en échangeant des pronostics. On oubliait les transactions et la politique pour discuter uniquement les mérites des gladiateurs. — Ainsi Carmilès engagea ses dernières espérances aux mains des Hébreux et des changeurs Lombards, argentarii, mensarii, qui se tiennent tout le jour assis dans le Forum, derrière les bancs de bois où leurs capitaux sont placés tout prêts pour les affaires, sous les colonnades du temple de Mercure.
Che? un barbier des patriciens et des chevaliers :
— Tu crois, mon très cher, que Chilaïdès l’emportera?
— Il a plus l’habitude de l’arène que ton Egyptien, Sapor.
— Je crois qu’il a trop d’art et pas la fougue de ce débutant. Casper
L’IMPÉRATRICE NUE
le disait hier, après l’assaut que je leur ai vu faire... Avec les jeunes, on ne sait pas... Mais Sépéos pourrait bien vaincre.
— Depuis la mort de Kerbrix — disait un autre — je n’ûi pas risqué un denier. Je prends son vainqueur à cinq contre deux.
— Tenul Licis, je note, l’engagement sur mes tablettes. (Il tira, d’un pli de sa toge, trois planchettes très minces, couvertes de cire, relevées sur les bords pour préserver du frottement les choses écrites; avec le bout large et plat d’un style d’ivoire, il effaça sur la troisième feuille quelques notes, sans doute devenues inutiles, en unissant la cire, puis, retournant son style, avec la pointe il grava le pari.)
— Manechus! Moi, je prends Manechus vainqueur de ses dixadversaires.
Sur le désir de l’Impératrice, — un ordre, — Manechus s’était engagé
à lutter, successivement, contre dix de ses camarades. C’était la grande attraction des prochains jeux, au Colisée, ce défi extraordinaire du Roi du Glaive.
Mucius Saphis, qui, à la tête d’une décade de rétiaires, devait combattre contre des mirmillons, filets contre épées, réunissait aussi nombre de parieurs. Mais c’était plutôt le favori des efféminés qui engageaient moins d’argent sur son courage qut, par snobisme ou reconnaissance, sur la grâce de sa croupe.
Un arbitre était souvent choisi pour décider lequel des deux parieurs avait raison, et c’était, le plus souvent, quelque parasite lettré, ou un poète famélique, à moins qu’un critique ne s’offrît à discuter la beauté des gestes des combattants en connaissance de cause.
On citait Me??anus comme l’un des plus recherchés parmi cette sorte de gens : à ce métier de juge de force, d’adresse et de beauté, il avait même réalisé une certaine fortune. Les statues médiocres qu’il modelait autrefois ne lui auraient jamais permis une pareille chance.
Certaines méchantes langues insinuaient qu’il se faisait pa^er par les lanistes et les gladiateurs rivaux pour décider en faveur de tel ou tel. 'Mais, comme Me^anus était austère et fréquentait les temples, faisant montre d’une ferveur patriotique et religieuse enthousiaste, aussi parce qu’il se vantait de l’amitié d’un Caton, on avait recours à ses avis. Même Claude et Silius l’avaient, en cette matière, consulté.
Pour comble, Avicius Mison, le premier consul, a^ant fait annoncer à son de trompes, qu’une distribution de froment, d’huile et de vin aurait lieu, — gratuitement, — par la volonté de César Claudius, la feille même de l’ouverture des jeux, la populace délirait, faisant des ovations aux Augustans qui passaient, les soirs, couchés en leurs litières ou conduisant leurs chars parmi l’éclat des porteurs de torches. Comme ils avaient du pain et qu’ils pouvaient s’enivrer à la santé d’Auguste, patiemment, mais fébriles, les Romains attendaient les jeux.
Panem et circenses, quoi de plus, citoyens?