I IX. - LA LOGE IMPÉRIALE
>AR LES VÔMITOIRES, des flots mouvants de peuple débordaient sur tes gradins. Des prétoriens arg>?raspides, — c’est-à-dire armés d’un pilum, d’un glaive et d’un bouclier d’argent, — gardaient les entrées principales. Vigilius Licis, tenant dans sa droite un cep de vigne, sous les ordres le Claudius Severo, tribun militaire, les commandait. Il avait été décidé que le premier jour des jeux serait réservé aux citoyens habitant la Ville. Une tessera — petite tablette de brique où étaient gravés les mots : civitatis civis, — délivrée par les préteurs, servait à contrôler les entrées, afin d’éviter les supercheries. Les désignateurs, employés de l’arène, sorte d’ouvreuses du temps, recevaient ces tessères et montraient au public les places dont le numéro était marqué dessus. Des querelles, parfois, éclataient : des poussées de gens excités, bousculant ceux qui leur barraient le passage. Alors les prétoriens* sur un signe des décurions, intervenaient. Tout le Transtevère et Suburre peuplaient les hauts gradins et le côté des arènes qui regardait le couchant. Une immense loge était, surtout, le rende?- vous des jeunes femmes vendeuses de volupté et des courtisanes d’étuves. Des amou-
L'IMPÉRATRICE NUE
rcuses célèbres s’étaient aussi groupées en face des matrones, comme pour provoquer une comparaison entre leurs atours et leurs charmes. Aussi, nombre de patriciens et de chevaliers s’évadaient-ils pour aller saluer leurs amies, pendant que les amants des femmes de haute caste paradaient auprès des épouses. — Mais les désignateurs prévinrent que chacun eût à garder son rang pour l’arrivée de César et de l’Augusta, et le tumulte, après une annonce d’un héraut, disant l’ordre du spectacle, s’apaisa.
Alors, des buccines résonnèrent aux portes du cirque, mêlant leurs sonorités d’airain au* strideurs des sistres et aux plaintes grêles des flûtes, coupées parfois par les roulements sourds des timbales et le tonnerre des gongs. Puis les longues trompettes d’argent — seules — éclatèrent, sons brisés éclatants, en une triomphale fanfare. Et, sur le podium, parmi les floconnements neigeux, roses et pourprés, des flabelli agités par des esclaves nues ceinturées d’or gemmé d’émeraudes, d'oeils de tynx, de rubis et de saphirs, Messalina, l’Impératrice Magnifique, étendue et portée sur des coussins écarlates, fut installée sur le devant de la loge des souverains.
Silius, fin peu en arrière d’elle, demeurait entre S^lvia Carpinia et Lorica Salis, deux favorites des amants. Une foule d’Augustans en tunique de pourpre, les sénateurs en toges immaculées largement bordées d'écarlate et les consuls, autour de la « famille i impériale, se plaçaient. Le peuple murmura. Les Romains étaient mécontents du retard de Claude; on disait, le bruit courait que l’Empereur, malade souvent, n’assisterait pas aux jeux. Et Rome n’admettait pas que le dieu César ne pût, cette fois, vaincre la fièvre pour rendre visite à son Peuple.
Aussi les acclamations qui avaient, d’abord, salué la superbe Messaline, hermétiquement drapée de drap d’or et de sindon mauve, la tête tiarée de rubis et de diamants, luttaient, maintenant, avec des invectives Violentes, parties, — en même temps que des pelures d oranges et des pommes d’api — des plus hauts gradins où la tourbe des esclaves était entassée. Des prétoriens frappèrent du pilum; d’une tête fracassée, la cervelle gicla sur des toges qui crièrent. D’autres
spectateurs furent bousculés, poussés dans les vomitoria, expulsés bru-
talement. Puis, le calme se rétabli!. Un frémissement courut dans le cirque. Un désignateur répéta, pour l’Impératrice, le programme du spectacle.
Claude, à ce moment, au milieu de fanfares nouvelles, entra et vint prendre place entre Messaline et Silius. On applaudit. Mais comme tardait le spectacle, de nouveau, des murmures, moins violents que tout à l’heure, montèrent, mêlés à des acclamations et aux invocations frénétiques adressées aux dieuxlpar la voix des amis d’Auguste.
I X. - L’ARCHONTE MELKIOS
UNE DIVERSION, soudain, changea les grondements en rires. Cette gaieté contagieuse gagnait, à mesure qu’en se penchant, les spectateurs en apercevaient le sujet.
Titubant parmi les coussins, parce qu’il s’était heurté dès l'entrée contre un tabouret d’or, un Augustan chauve, aux tempes duquel les derniers cheveux faisaient deux houppettes d’argent drôlement symétriques, butait à nouveau, cette fois contre les jambes de Salvia Caressina, femme divorcée d’un sénateur et amie de l’Impératrice,
et s’étalait.
u impératrice nue
Relevé, le maladroit, — imperturbable, — se prosternait, à la manière d’Orient, devant Messaline.
Et les quolibets, vers lui, jaillirent en gerbes :
— Ce Macédonien a la vue basse comme un putois î
< — Oia képhalé! (en grec : Quelle tête!) Melkios! Vendu! Melkios! Vendu! > C’était, cet homme, un objet de mépris pour tous ceux qui, à Rome, savaient le rôle qu’il avait joué. Ancien esclave, par l’intrigue et profitant de tous ceux qu’il avait mis en avant et desservis, après les avoir calomniés, espionnés, il était parvenu au plus haut rang des citoyens d’Athènes, grâce aux richesses que des dois secrets lui avaient procurées. Archonte éponyme — le premier et celui qui donne son nom à l’année — il avait trouvé le moyen d’accroître encore sa puissance, ou son influence et d’en tirer d’innombrables profits. Ceux même qu’il dégoûtait, sachant sa mystérieuse ignominie, n’osaient enfreindre le pouvoir effrayant que son audace sans courage de bas politicien richissime lui avait donné.
Ses concitoyens abusés l’avaient délégué à Rome, pour y traiter avec Claude des franchises commerciales et politiques de leur cité. De ce moment-là, seulement, datait sa déchéance publique. Acheté par César, il avait vendu les droits de sa ville, signé des traités désastreux dont le proconsul de Grèce, Carpurnius Gallo, avait reçu la charge d’assurer l’exécution.
Banni d’Athènes, décrété traître, il avait revêtu la pourpre Augustane, restait auprès de César, fidèle courtisan des vices de Messaline et délateur de tous ceux de ses compatriotes qu’il savait dévoués à la cause nationale, dénonciateur chèrement payé de tous ceux qui pou vaient gêner sa lâcheté et ses palinodies, ses subtiles volte-face. L’Archonte, comme on l’appelait toujours à Rome, était méprisé, certes, mais craint cependant : ses nombreux parasites et les compagnons de ses plaisirs séniles le glorifiaient, soutenaient le crédit de celui à qui leur fortune était attachée. < — Melkios, clama une voix, avec l’accent thessalien, dans les hauteurs du cirque, tes pieds se sont empêtrés dans ta chaîne d’ancien esclave! > — Cette apostrophe tardive résonna dans le grand silence qui Venait de se faire, car les grilles des vomitoires s’ouvrant sur l’arène grinçaient dans leurs rainures de fer.