I XL - SALUT A L’ AIMÉE
ALORS, on n’entendit plus qu’un souffle formidable, la respiration d’une fouie, de quinze mille poitrines, haletantes d’un désir angoissé
de violence et de sang.
Les premiers, - dans le défilé initial, - des cavaliers géants de Lybie et de Numidie, coiffés de panaches de plumes blanches et noires, parurent, montés sur des étalons africains aux longues queues balayant le sable que leurs sabots nerveux égratignaient et faisaient rejaillir contre l’enceinte où crépitait le gravier. Des gourmettes d’or retenaient leurs freins d’or; des peaux de panthères rayées ou tachetées servaient de selles. -Puis vint une turme de cavaliers Gaulois aux poitrines bombées et nuesqui firent chuchoter d’admiration les femmes. — Des lutteurs grecs suivaient à pied : les vaincus devaient être mis à mort. — Apres, ce furent des cavaliers Romains par décades, des gladiateurs à pied et des rétiaires que suivaient leurs adversaires habituels, les mirmtllons, aux casques ornés, en guise de panache, d’un poisson d airain, — des archers Parthes et des bestiaires Daces, des Vénètes et des Lygiens armés d’épieux de fer et de glaives lourds qu’ils maniaient à deux mains.
Tous avaient la visière levée, et leurs yeux, dans l’assistance, rencontraient souvent de sympathiques regards d’hommes ou de femmes. Tout à l’heure, pour le combat, ils seraient, sauf pour les habitués et les initiés, méconnaissables; seul, le désignâtes des arènes clamerait haut leurs noms. Ils se rangèrent en face de la loge impériale, par groupes aux armures d’or ou d’airain, d’argent ou d’acier, incrustées d’antimoine et parfois gemmées de pierreries aux épaulières et aux boucles de ceinturon. Les barbares Daces, les Thraces, et les Vénètes, vêtus de peaux, faisaient avec ces splendeurs un contraste bigarre.
Et tous, sur un commandement bref du laniste Casper, levèrent ensemble, vers les augustes Majestés Impériales, leurs glaives, qui firent
L'IMPÉRATRICE NUE
un seul bruit, au sortir des fourreaux. Mille épées semblèrent nues, comme mille gestes de mille hommes parurent un seul geste. Et, solennellement, dans le silence, où les fanfares s’étaient tues, leurs mille voix n’en firent qu’une seule, comme leurs regards fixés sur un même but n’étaient qu’un regard qui dévouait au divin Empereur Claude Ahénobarbe leur mort ou leur victoire :
— Ave, César, morituri te salutantl ,
Seul, l’un des gladiateurs du corps appartenant à l’Impératrice, l’un des c hommes d’or de Messaline t, portait les yeux plus haut, plus loin que la loge impériale. Et son épée dressée saluait ailleurs d’autres personnes que Claude et Messaline, — que Luxuria dont souriait immuablemenl le pâle visage fardé, où les yeux et tes lèvres, seuls, semblaient vivre, tels d’étranges fleurs sur du marbre.
Sur Sépéos, le premier de la décade commandée par Manechus Victor, en tête des gladiateurs de l’Impératrice, les yeux avides de l’Augusta étaient rivés. Et ces Yeux — devant la curiosité desquels s’inclinait, minuscule en face de Rome seule, l’empire du monde, — le misérable-gladiateur n’en subissait pas l’ascendant magique. Ses regards à lui montaient par-dessus Elle, cherchant peut-être un autre regard. Vers César, Messaline se pencha et de son index, bagué d’or, où des rubis, des améthystes et des topazes étincelaient, montrant l’Égyptien :
— C’est ce baladin — dit-elle — dont Silius et moi t’avons parlé. Il semble un contempteur de nos divinités... Vois, ses yeux ne sont pas fixés sur nous...
— Qu’importe l
— Un dieu ne supporte point, Claudius, de tels outrages... à moins d’être déchu.
— Mais — dit l’empereur, d’une voix molle — c’est peut-être son amante qui le distrait.
Messaline, retournée, inspectait les gradins :
— Filiola! — murmura-t-elle; puis à Claude. — Il salue une petite chrétienne infime... Elle est servante, je crois, d’une taverne. C’est, du moins. César, ce que m’a dit l’un de tes familiers, qui ne dédaigne pas les beautés frustes des faubourgs.
— Et tu crois que c’est elle qu’il a saluée?
-Oui; j'en suis sûre] Filiota est chrétienne, et les disciples de Kreistos troublent l'empire. — Tu le vois, ce gladiateur n a aucun respect pour nous.
— liais, grommela l’Empereur, quel est l’homme, vêtu d'une tunique bleu foncé sous une toge blanche, avec qui cause cette jeune fille? C’est aussi un chrétien?
— ) t ne le connais pas, Ô mon divin époux, mais cela ne m’étonnerait en rien. D’autant que les spectateurs, autour de lui, ont tous un air triste qui sied mal, parmi la joie de ton peuple, et c’est une insulte à toi-même qui l'a décrétée.
— Il suffit, répliqua Claude, tous deux seront arrêtés.