H XU. - COMMENCEMENT DES JEUX
DEUX TÜRMES, commandées par Caïus Saper et Ari^anus, son rival, qui l'avait défié, parurent, sitôt que le salut à César eut pris fin. C’étaient, sous les ordres de Saper, vingt cavaliers blancs. Celtes et Latins, tandis qu’Arijanus menait vingt captifs noirs devenus gladiateurs esclaves, car leur bravoure leur avait, momentanément, sauvé la vie.
Cuirassés, - les noirs, d’argent sur des justaucorps de cuir blanc, — les blancs, de bronje à la manière romaine, — armés tous de lances, le glaive long et droit au flanc, ils portaient des boucliers ovales qu’ils heurtèrent, tes uns contre les autres, avec un grand bruit. Alors, s’engagea, pendant que le peuple vociférait des cris d’encouragement, des ibenel i des i âge 1 i des t Evoheî » une mêlée terrible, où volaient les lames en éclat, pendant que, renversés au premier choc, trois cavaliers roulaient sur le sable. Un autre, non désarçonne par la mort, crispé à son cheval, la tête ballante, la gorge à moitié coupée, laissant couler le sang à flot, semblait, sur la bête affolée qui 1 emportait autour de l’arêne, un mannequin détraqué. - Les noirs furent vaincus ; six
L’IMPÉRATRICE NUE
Latins étaient morts et l’un blessé, auquel le peuple fit grâce, tandis que douje Africains avaient mordu la poussière.
Des rétiaires, dont Mucius Saphis, vinrent lutter contre des mirmillons armés uniquement de glaives. Le peuple prit moins de plaisir à cette partie des jeux; l’hécatombe du début l’avait mis en goût de sang et il attendait, avec un grondement de félin qui joue, les bêtes qui déchireraient les chrétiens, ainsi que les luttes entre gladiateurs renommés qui devaient précéder la grande tuerie — et, particulièrement, le combat de Manechus, k roi du gUivc, contre les dix rivaux fameux qu’il devait vaincre tour à tour.
Cependant, Messaline avait appelé le centurion des prétoriens, Virgilius Licis, et donné à Voix basse l’ordre de la double arrestation de Filiola et de Sépéos, mais seulement à la fin des jeux, afin de ne pas provoquer de rumeur parmi le peuple. Le jeune officier s’était incliné, puis écarté pour vaquer à son service, en attendant l’arrestation de l’Ég^ptien, — s’il n’était pas tué pendant les jeux.
X JCllï. - LES ROSES POSTHUMES *
C’ÉTAIT LE NUMÉRO SENSATIONNEL - 1« combat de Manechus, par ordre de l’Impératrice, contre dix rivaux successifs. Les trompettes et les buccines lancèrent les trois accords brefs d’une fanfare guerrière, soutenue par le roulement des cymbales et les strideurs aiguës des sistres.
C’était le signal.
Le premier qui s’avança, sur un signe du héraut impérial, était un Dace armé d’une courte lance et d’une hache. Leurs noms coururent de degré en degré. Des femmes leur lançaient des fleurs. Enfin, Manechus parut, seul, très droit sous son armure d’acier mat, casqué d’argent. Plein de confiance en sa force, sûr de la Victoire, d’une voix éclatante dans le grand silence du cirque immense peuplé de milliers
d’hommes - il montra la décade adverse et salua Claude au nom de ses camarades :
— Ave, César, morituri te salutanti
Puis, sur un signe du héraut, il prit sa place de combat, au-dessous du podium — le terre-plein qui supporte les loges du souverain, des sénateurs, des deux consuls et des vestales. Et, cette fois, vers Messaline radieuse, splendide et impassible, rien que sur Elle, il leva les ^eux, lui dédiant tout bas les dix duels mortels qu'il allait avoir pour Lui plaire, et, - tandis que les chanteuses clamaient la gloire des combats livrés pour la volupté et en l'honneur des amoureuses — il La contempla, transporté, fou, prêt à des exploits insoupçonnés des plus braves et des plus forts. Pour lui rendre plus précieuse la vie, pour exalter son énergie et l’obliger mieux à surpasser sa science de verser le sang des guerriers du cirque, n’a-t-il pas, en face de lui, la plus désirable des visions, l’Impératrice adorée dont ses dix victoires vaincront enfin te caprice. Le roi du glaive admirait avidement cette chair troublante, toute la divine Augusta, il La contemplait aussi comme un fauve une proie convoitée.
Soudain, Manechus frappa du plat de son épée son bouclier hexagonal d’airain, comme pour défier le premier des dix héros choisis pour se mesurer avec lui. Le Dace avançait à pas mesurés et sûrs, levant à la hauteur de l’épaule la lance fulgurante d’un ra^on de soleil aggrippé à l’acier de la pointe. Sa main gauche maintenait la hache devant lui, pour préserver sa poitrine. Manechus couvrait son flanc droit de son bouclier qui semblait uni à sa cnémide de fer protégeant ainsi la cuisse plo^ée, et il attendait, le glaive en avant.
Le Dace, parvenu à deux pas de l’affranchi,' bondit de côté, feignit de vouloir frapper au côté gauche; d’une volte rapide, Manechus lui fit face. La hache s’abattit à la volée, elle heurta le glaive, et - le bois du manche, coupé d’un revers, — le fer tomba heurtant le bouclier d’airain qui rendit un son de cloche fêlce. Manechus chargea. Evitant à chaque pas, par des sursauts brusques, la lance trop lourde pour suivre les évolutions du glaive, il frappait au défaut de la cuirasse de cuir, garnie de lames de fer, qui bardait de pied en cap le Barbare. L homme s’essoufflait, parait avec des mouvements brusques, de plus en plus saccadés. Déjà son bras gauche, brisé, pendait. Du sang fonçait le cuir
L’IMPÉRATRICE NUE
brun d’où l’épaulière de métal était tombée, défaite d’un revers du glaive de Manechus. Enfin le Dace, baissant la tête et les épaules, lança son arme au ventre de Manechus, faillit l’atteindre, malgré la parade au côté droit du glaive terrible qui, tout de suite relevé, - d’un coup de la pointe angulaire, - pénétra dans sa gorge. Le Dace tomba, râlant sur le sable doré, que le soleil, tamisé par un vélum blanc, faisait étinceler.
Le peuple et les chevaliers, en majeure partie, levaient le pouce, en signe de grâce. — Mais, Domitia, la vestale, tourna vers le sol son doigt renversé. L’empereur ratifia cette sentence de mort.
Sept combattants eurent malencontre, successivement : un Parthe qui luttait, armé d’un cimeterre courbe à pointe de fleur dentelée; — un Gaulois blond, aux longues moustaches, armé d’un lourd épieu; - un de ces Numides noirs, habiles à manier des javelots de bois dur empoisonnés et qui se servent d’une corde, garnie d’une boule à chaque extrémité, pour paralyser et faire choir l’adversaire. - Un Lybien, aux membres d’hercule, vêtu d’une peau de lion et brandissant une massue, fut cloué, les deux bras coupés et la gorge ouverte, au milieu de l’enceink, d’un coup du glaive de Manechus dont la pointe, quand il la voulut revendre, était brisée. Claude, curieux de voir cet homme presque invulnérable, lui en fit donner un autre. — Le sixième était un Thrace, qui avait pour armes deux boules hérissées de pointes de fer liées par des chaines et un poignard triangulaire; — le septième, un Ligure qui attaquait avec une longue lance garnie d’un filet à la façon des rétiaires. - Le huitième, le premier à présent des trois survivants, était un vieux soldat romain rompu aux jeux du glaive. Furieux, sa vaillance décuplée par la vue du sang, la nervosité des efforts répétés, le sentiment de la victoire prochaine, de l’Impératrice enfin conquise, nue pour lui aussi, béante de désir pour le héros, le roi du glaive, Manechus l’abattit d’un de ces coups droits, où il était maître, foudroyants, qui annihilent les feintes, font passer l’épée au premier écart.
Le neuvième, hagard d’avoir vu tant de trépas ou de blessures mortelles, s avança. C’était un tout jeune gladiateur, célèbre parce qu’il avait étranglé un ours, sans daigner se servir de son glaive qu’il avait \eté. Manechus allait foncer encore sur lui, puis, sentant sa faute, il reprit son empire sur lui-même et, se sachant las, presque à bout de
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forces, se tint sur la défensive, parant, guettant la minute où, entre le bouclier et le glaive, il y aurait place pour un éclair meurtrier. Manechus sentait peser sur lui les yeux glauques, pointillés d’or, cruels et doux, de Messaline, l’incitatrice de ces défis.
En haut des gradins, Filiola, la gentille servante de Suburre, dans la popina fréquentée par tous ces hommes qui venaient de mourir, tremblait cependant, malgré sa pitié pour les autres, que Manechus faiblit soudain, - Manechus, le maître et le protecteur de Sépéos, Elle dit au vieillard assis près d’elle :
- C’est un Gentil, mon père. Il a tué huit de ses camarades, mais il a l’âme bonne.
Manechus Venait de faire choir le neuvième dont le sang augmenta une énorme flaque rouge que buvait le sable. Ecœuré, Macris, l’apôtre, se tenait très pâle, au milieu des faces vociférantes d’allégresse sauvage qu’il dominait de ses yeux clairs et de son Vaste front nimbé d’argent flou :
— Prions aussi, Filiola, pour ceux qui vont retrouver Christ, pour nos frères qui, tout à l’heure, vont mourir.
Manechus, maintenant, croisait le glaive avec le dixième et dernier, Marcus Lacero, un vétéran de l’arène, aimé de la foule qui avait admiré souvent son adresse et son courage. En face de la loge impériale, où les toges des Augustans et les robes des vestales formaient deux larges taches — l’une blanche, et plus petite, que la pourpre de sang entourait et semblait ronger, symboliquement, — les deux hommes, merveilleusement beaux et forts, firent jaillir des étincelles de leurs lames, en des habiletés farouches, heurtées.
Messalina, souriante, pour ne rien perdre de cette suprême rencontre qui passionnait tout le cirque haletant, s’était dressée à demi sur un coude. Jouant avec une gerbe de roses splendides, Elle fixait Manechus, d’un câlin et triomphant regard, comme on regarde quelqu’un qui vous appartient, aussi bien que la fleur qu’une femme peut, selon son caprice, respirer ou effeuiller.
— Habet Lacero] — crièrent cent Voix. Touché!
Mais Lacero fit, de la tête, un signe de dénégation et, après un salut splendide de l’épée, provoqua, de sa pointe, l’autre glaive. Plus ardemment, Marcus pressait Manechus; plus âprement son épée poursuivait
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'/adversaire, éreinté, on te sentait, par ses neuf victoires. Déjà, l’on acclame Lacero : < Age î gladiatort Benel > L’Impératrice suivait la lutte de ses yeux fixes où des lueurs s’attisaient. Elle vit Manechus serré de près, parant précipitamment des coups sans merci.
Messaline dénoua le lacet de filigrane d’or de sa subucule brodée :
— J’étouffe î murmura-t-elle.
Mabra, /Égyptienne, écarta la stola et la palta d’or. Et tlessaline, d’un geste lent, défit un peu son dernier voile sur sa poitrine, et, juste au moment où Manechus, comme pour une invocation muette, offrant sa mort ou sa définitive victoire, levait ta tête vers Elle — qui le regardait et lui souriait — rien que pour lui, dans l’ombre d’améthyste du vêtement, Elle montra son sein nu. Au bas du ventre de l’Idole, en haut des rondeurs de ses cuisses jointes, sous les voiles, une Fleur mystérieuse,' quasi visible pour lui, l’hallucinait de désir. Il oublia une seconde l’ennemi armé, à cause de la volupté baignant ces yeux divins, de la promesse lue en ce sourire. Une clameur, formidable soudain :
— Habetl Habetl Eheuî
Manechus, frappé dans cette seconde de distraction, était tombé, comme un pilier s’écroule. Du sang giclait en flot pourpré sur sa poitrine trouée, malgré la cuirasse qu’un coup d’épée formidable avait crevée. Le Roi du glaive, vaincu enfin, tué par la splendeur fatale de l’Impératrice Nue, fascinatrice d’hommes, était allongé sur le sable, les paupières grandement ouvertes, les prunelles comme fixées sur une image dernière, immuable, au fond des miroirs morts. Penchés au bord de la loge, les vestales levèrent le pouce en signe de grâce. On attendait la sentence impériale. Messaline, immobile, perfide et scélérate, souriait, de son énigmatique sourire figé en son visage de fard, respirait ses roses, — quand Lacero fit signe de la tête que toute grâce était inutile pour son camarade. Alors l’Impératrice, sur te gladiateur tué par son amour pour Elle, jeta sa gerbe de roses. Imitant le geste de l’Augusta généreuse, les femmes lancèrent aussitôt des corolles blanches, roses, rouges, safranées, sur ce vaincu qui avait été tant de fois victorieux : et ce fut, pendant quelques minutes, dans une ovation suprême de la foule, une pluie de roses — que le cadavre ensanglantait