‹ L'orgie latineChapitre 3 sur 74 · I 11. - LA PRÉDICTION : KARVSTA NE DANSERA PLUS QUE TROIS FOIS · texte numérisé non relu

I 11. - LA PRÉDICTION : KARVSTA NE DANSERA PLUS QUE TROIS FOIS

secret, un adolescent, aux traits hardis et très beaux.

s’avance pour la surprendre dans sa songerie. Des

cheveux drus encadrent de leurs boucles d’ébène son front étroit, et ses lèvres pourpres s’écartent, pP* sur les dents nacrées, en un sourire heureux — de la voir seule et pensive, sans aucunement se mêler aux jeux des autres.

— Comme tu es grave, Karÿsta! — fait-il, à mi-voix, en posant sa main droite sur l’épaule, ronde à la fois et menue, de la songeuse qui sursaute.

— Oh! c’est toi, Sépéos! Tu m’as fait peur... Je méditais sur des histoires de ta mère si savante, et j’ai cru qu’un démon Venait me convier aux fêtes que donnent, durant le sommeil de la terre, les esprits infernaux.

Kan/sta éclate de rire et jette à la figure du ieune homme des fleurettes qu’elle tient à la main :

— Voilà pour te punir, méchant!... Il ^ a, là, de la sauge qui fait dormir et donne des rêves d’insatiable désir; du gui qui fait liantes, durables à jamais, les affections éphémères, deux brins de mimosas pour attirer l’or, et un liseron, symboles des chaînes amoureuses. Si tu m’échappes, après un tel charme, c’est que les dieux, le destin et la magie sont mensonges... Tu es pris!...

Pieusement, pendant qu’elle parlait, Sépéos s’est baissé pour ramasser tes fleurettes, puis, relevé, il prend aux épaules Karÿsta et l’enveloppe toute du regard câlin de ses ^eux longs, noirs et fauves, sous les longs cils de soie brune, dont se rehausse l’Orient de ses prunelles.

— Tu sais bien que d’autres charmes — les tiens, Karysta! — suffisent à me lier. Tes joues sont savoureuses comme les raisins de l’Hella$, ta patrie, et ta bouche est une cerise merveilleuse qui me trouble. Ton front bombé est uni et doux ainsi que les pétales d’un iris. Tes yeux, petite grâce, ont plus d’éclat que les mimosas, ils sont d’or et d’améthyste, en ton fin visage de précieuse idole, et tes paupières sont pareilles à des papillons prisonniers, ne pouvant quitter le gîte exquis de tes prunelles, ces deux fleurs profondes.

Karysta, fière, malgré quelque minime et gentille raillerie dans ce dithyrambe du grand camarade, contemplait Sépéos, ardemment :

— Tu m’aimes?... Oui... mais j’ai une inexplicable appréhension du destin... la fatalité brise les coeurs, aussi les existences, pour la joie des dieux contraires.

Sépéos, sans répondre, entraînait doucement la gracile danseuse, dont la fragilité contrastait avec sa force, une énergie de mâle que trahissent, — en plus des épaules larges et du torse bombé, le ne? arqué, le menton carré des races aryennes, demeurées sans mélange. Karysta a le profil pur, le ne? droit et mince, les lèvres arquées des filles hellènes ; de mignonne taille, ses hanches saillent superbement sous la légère tunique de soie bleue, brodée d’argent qui s’effiloche; ses seins, ronds comme d*’3 coupes, apparaissent à demi hors du vêtement qu'ils semblent retenir; et son cou sc dresse, colonnette frêle, tige où s’épanouit la corolle du visage.

Or, assise sur une pierre, Géo, la plus vieille femme de la tribu, marmonne en consultant les tarots étalés sur ses genoux, et dont les signes falotent aux lueurs inégales du brasier. Nulle n’est habile autant que la vieille prophétesse à déchiffrer l’avenir des êtres; elle a vécu plus de soixante années et jamais ses prophéties ne furent vaines.

Sépéos, son fils, est fier dé la science maternelle ; il sait Géo détentrice des secrets de ta fatalité. Depuis la dernière lune, il est fiancé à Karysta, la jolie danseuse de Tanagra. Géo avait lu leur amour en des signes certains; elle avait prévu l’heure où il livrerait sa vie à l’existence de la preste ballerine, orgueil de la troupe, — qui doit célébrer leurs noces, aux ides prochaines.

Des fois innombrables, Géo a prédit, sûrement, heur et malheur; rien

LA DANS B: USE DE T AN AG RA

ne se fait au camp et nul voyage n’est entrepris, sans que les chefs et les anciens ne l’aient consultée. Pour sa sagesse, les fils d’Égypte Génèrent Géo et les étrangers la redoutent, car elle peut précipiter contre eux les mauvais sorts et les sombres esprits.

Karysta s’est assise auprès de son fiancé, sous un acacia dont quelques grappes de fleurs blanches constellent le ga?on; Sépéos, à voix basse, se grise de la folie de leurs caresses, bientôt, et elle laisse en ses mains les siennes, elle murmure son exaltation d'être aimée. Mais Sépéos lui reproche ses tristesses fréquentes :

— Qui donc a pu te chagriner? N’es-tu pas la plus belle et la plus fêtée des danseuses de la tribu, la plus glorieuse aussi. Des patriciens fameux t’applaudirent et souhaitèrent vainement posséder ton corps d’Aphrodite... Tous les nôtres te chérissent, Karysta; même les femmes ne te jalousent point, tant elles savent ta bonté... Tu aimes et tu es aimée... N 'es- tu pas bénie parmi les filles égyptiennes?..

— Certes, je semble ingrate. Mais c'est justement parce que je suis si heureuse que je tremble pour mon bonheur... Ne sais-tu pas que les divinités, toutes, sont jalouses des amants et de ceux qui sont en contentements. Je t’aime trop, Sépéos, et tu as le cœur trop plein de moi; trop de félicités sont autour de nous comme les récoltes mûres d’un bel été. Je crains l’orage qui fait pourrir les fruits et massacre les blés d’or, saccage les épis... Ferons-nous nos moissons?... Ce doute gâte mon espérance.

— Que tu es sotte, mon adorée l...

Sépéos rit pour cacher la douleur éveillée en lui par les pressentiments de Karysta. A ce moment, Géo chante plus fort quelque invocation aux esprits. Sépéos montre sa mère :

— Écoute... La croiras-tu, si elle te promet un avenir de joie? Jamais elle ne fit mentir les tarots et les dieux habitent son âme, dictent ses oracles. Demande lui quelle est ta destinée. Veux-tu?

Ils s’approchent de Géo, ta considèrent un instant. Puis, comme la sexagénaire mystérieuse, sortant du recueillement où elle était plongée, lève les yeux sur ses deux enfants :

— Mère! mère!... Dis-nous le sort de Karysta ;elle veut conduire sa vie d’après les conseils des présages.

La vieille sph^nge fixe la jeune danseuse, et, d’une voix lente :

— Si, braiment, tu veux savoir, il faut que tu sois croyante. Ne maudis pas les dieux, mais écoute leurs signes, et vis selon les oracles... La vraie sagesse, vois-tu, petite, c’est de savoir rester ignorante. Si l’avenir est triste, on n’en a pas moins espéré des félicités inattendues; s’il est plein de jours radieux, les connaître par avance ôte le charme des surprises successives, quand restent clairs et bleus les lendemains... Tanagréenne, toi qui es belle et qui es aimée, que ne jouis-tu, insoucieusement, de l’Heure présente, tant qu’Elle est belle comme toi et qu’Elle t’aime?...

L’haleine du th^m, vive et un peu rude, se mêlait à l’odeur lourde des sureaux fleuris, aux voluptueux relents des seringas et des jasmins, dans la nuit tiède du printemps romain. Une femme, qui avait tiré du ,eu quelques braises pour y déposer une jatte pleine de lait, s’était accroupie par terre, à côté, pour attendre l’ébullition, et, chantonnait une complainte ;

4 fleur que la rosée — ne vivifie plus, meurt. — Dois-je donc mourir. - puisque mes lèvres se fanent, - de n’étre plus baisées?

A Eappel des mères, les derniers enfants joueurs, cachés dans les herbes ou qui se poursuivent en piaillant, comme le? vols des martinets sur l’ajur du ciel estival, étaient rentrés sous les tentes ou dans les chariots; seules, vacillaient quelques ombres près du bûcher; la jeune femme enlevait la jatte chaude; du pied elle repoussa les charbons ardents dans le fo^er; des étincelles firent scintiller les paillettes de $a robe et des épingles de métal en ses cheveux crespelés.

Géo, les cartes battues et disposées, hésitait : < Tu le veux, sérieusement? tu l’exiges?... » De ces réticences s’exaspérait la sveltesse fringante, Kar^sta ; elle frappa le sol du talon en s’écriant :

— Si ce n’est pas à tort qu’on vante ta science, dis tout, mère... Le pire des oracles vaut mieux que l’incertitude.

Géo, en train de manier les tarots selon les rites, psalmodie une prière î»ux dieux des secrètes sapiences. Frémissante, Karÿsta regarde les figures

LA DANSEUSE DE TANAGRA

et les symboles fugitifs aux mains ridées de la vieille cartomancienne, Géo lève un index maigre et long, puis secoue la tête :

— Ma mie, voici beaucoup de bonheur tout d’un coup brisé; tu danses, on t’applaudit; des coeurs Votent autour de toi, et d’invisibles oiseaux, — les désirs des hommes. Tu danses; et, soudain, plus d’harmonie, tes gestes brisés s’arrêtent brusquement... Oui, c’est bien cela, tu as une étoile rouge... une de celles de ta parure de Cassiopée...

— Mère, questionne, anxieusement, Sépéos — peux-tu lire la vie de l’étoile au firmament?...

La vieille l’interrompt. Debout, elle désigne, entre des cumulus et des nimbus, une lueur vacillante, — telle une veilleuse dans la nuit d’un sanctuaire que la fumée de l’encens assombrit. Trois fois un nuage bref éclipse l’étoile, et, trois fois, disparaît la lueur vacillante.

— Karysta la Tanagréenne, tu danseras trois fois... à tous et à toutes plairont tes mimes... Mais le nuage engloutit ton étoile,, comme fait un griffon d’un oiselet... Tu danseras trois fois encore, et tu mourras... Ainsi parle le Destin par ma bouche.

Dans le silence qui suivit, ce fut un cri farouche de Sépéos, cri de colère et de passion, douloureux comme un sanglot. Sépéos a saisi Karysta aux épaules et à la taille, pour t’emporter, il ne sait où, loin de cette menace mystérieuse et terrible. Géo s’est assise de nouveau sur sa pierre, et, te mentor en sa main, elle semble retomber en son rêve. La jolie danseuse de Tanagra résiste aux efforts de son amant, et rit :

— Laisse-moi; je ne suis pas de votre race crédule...

— Karysta! Karysta! dit la sphynge, levant sa tête aux yeux perçants et attristés, tes enfants sont téméraires... Je te te répète, ne joue pas avec la destinée.

Geo psalmodie encore, tandis que, en cahotant, elle s’éloigne :

— Nul n’a pu déjouer le sort... Ceux qui rient ou ceux qui se lamentent, les croyants et les incrédules, chacun en son temps se prend aux filets du futur. L’avenir est un monstre qui guette tes humains, au tournant de chaque route... U y a des reptiles dans les haies les plus f.euries... Cueille les fleurs, n’éveille pas l’esprit... Il t’aura blessée avant que tu aies vu son cou bleu, chargé de venin, paré de vivantes

gemmes... Nul, je le dis, n’a pu déjouer les embûches de l’avenir, peint au?c pages du Livre... Kanfcta ne dansera plus que trois fois Sépéos étreint la Tanagréenne et la supplie :

— Viens, Kanfsta, allons tous les deux, seuls, dans la montagne... Mes bras sont forts et peuvent te porter, pour éviter à tes pieds les pierres du chemin. Il faut que nul ne sache notre retraite; le chef de la tribu pas davantage que le plus riche des patriciens de Rome ne pourront requérir tes voltes prestigieuses. Je ne veux plus que tu danses, car je ne veux pas, mon adorée, que tu meures.

— Ma fortune et ma gloire sont dans la grâce de mes gestes. Est-ce vivre, ô mon ami, que de renoncer à son art?

Sépéos, l’Ég^ptien magnifique, la berce, la supplie, puis il ordonne ; enfin, défaillante, la frêle danseuse tanagréenne murmure en un baiser, après qu’il l’a grondée comme une enfant et câlinée tour à tour, pour la convaincre :

— Puisque je t’appartiens, je ne puis me reprendre... Je t’aime, Sépéos, je t’obéirai donc; mon amour m’est plus cher que l'art des beaux gestes, des danses voluptueuses et des mimes... Non, il n’est pas l’heure de mourir, quand se lève l’aube d’3rnour... Seulement, écoute, je Veux, en échange de ma soumission, te faire une prière : avant de quitter le campement, laisse passer cette nuit et demain encore, jusqu’au crépuscule... Je veux embrasser mon amie Ler?a, emporter mes voiles, mes anneaux et mes boucles, afin que la Tanagréenne, si elle ne danse plus, du moins puisse se parer pour toi... afin que, ces suprêmes heures parmi les nôtres qui m'admiraient, remplisse mes yzux à jamais, mon souvenir, de ceux que je ne verrai plus... et de l’artiste que je ne serai plus... U ^ a deux femmes en mot dont l’une, la plus légère, expire aujourd’hui, puisque tu le veux...

I III. - DANSEUSE DE TANAGRA

SEULE Pan™ la tribu des gens d’Égypte, sans cesse errants par toute ta terre, Karysta, la mignarde danseuse, n’était pas de la race pérégrine. On avait coutume de l’appeler du nom de sa ville natale, la Tanagréenne, 1| pour la distinguer des filles de la pure caste des Rômes, ainsi que se désignent entre eux les gens de « l’Anneau de Fer i, disséminés autour du monde. D’ailleurs, elle-même se différenciait des filles d’Égypte par la blancheur mate de son teint sous la légère patine dorée dont les soleils et les autans coloraient ses joues; ses lèvres ne saillaient pas en une moue gloutonne, mais, fusantes aux commissures en fossettes, ressemblaient aux lames fines des poignards courbes des Orientaux.

Karysta ne savait rien — ou guère — de ses années puériles, sinon qu’elle avait été tentée, un jour, — il y avait bien des années, — par les perles et les verroteries que lui montrait la vieille Géo, car elle ne se souvenait point d’avoir Vu la devineresse moins caduque ni moins ridée qu’à présent : l’on aurait beaucoup étonné la danseuse en parlant devant elle d’une Géo qui eut été jeune et belle et qui, la même, serait la mère de Sépéos et la sienne adoptive.

Chaque jour, au temps où elle vivait à Tanagra, la mignonne s’en allait jouer, sur le sable d’or semé de paillettes des grèves de l’Àsopus, avec d’autres enfants, — pendant que son père modelait des amphores et des statuettes de danseuses et de déesses, selon les formes rythmiques transmises par les potiers, ses ancêtres : il vivait pauvre, heureux pourtant, car des étrangers s’arrêtaient souvent devant son éventaire,, ...des marchands venus d’Athènes et des îles, et il lui plaisait d’entendre dire : « C’est très bien, ça! » L’artiste, sa fillette orpheline — car la mère, Mavia, était morte en la mettant au monde — et l’unique esclave, chargé de cultiver le jardin et des soins intérieurs du foyer, vivaient de U vente des poteries et des statuettes.

De quel chagrin souffrait son père? Il lui arrivait de murmurer des phrases de souvenance mélancolique en modelant la terre mouillée, ou tandis qu’il avivait de pourpre les pointes des seins et l’arc des lèvres, et que, de la pointe de son pinceau, il fixait aux orbites creuses l’antimoine dont on fait les yeux, qu'il laquait tes sourcils et les cils abaissés sur les factices regards des figurines : il maugréait contre

l’enfant, dés que ses malhabiles doigtelets voulaient jouer avec les poupées de terre. Parfois cependant, il la mettait nue devant lui, dans le soleil, et lui défendait de jouer bruyamment, lui disant qu’elle était ;olie et qu’il faisait à sa ressemblance une nymphe enfant, une déesse menue, une minuscule ballerine.

Karysta ne comprenait pas tout ce que marmonnait le potier, elle obéissait pour n’être point battue, et puis aussi à cause d’une vanité de s’entendre dire belle en sa gracilité de mièvre chose vivante. Plus tard,

LA DANSEUSE DE TANAGRA

ccs phrases de son père tintèrent inexpliquées dans sa mémoire, sans qu’elle sut clairement d’où elle les avait retenues, et ce fut pour elle comme une lointaine prophétie, l’oracle de son adolescente joliesse : c Chacun répète que mes statuettes ressemblent toutes à Mavia. Alors c’est que Mavia n’est pas morte; Karÿsta, notre fille, est troublante comme une petite nymphe, une faunesse enfant... A vendre des Mavia et des Karÿsta et des amphores sculptées, l’on gagne des drachmes... On les échange contre des amphores lisses et des peaux de bouc qui ne sont point belles... Mais les amphores sculptées sont vides, et je les Vends; les autres contiennent du vin résiné, l’élixir de Samos et de Chio, et c’est de l’oubli... c’est la joie] ... > D’autres fois, Kar^sta entendait maugréer son père durant les nuits, quand il rentrait tard, et, de son lit, elle écoutait tomber lourdement, sur te sot, les sandales lourdes.

De tout cela la jeune fille ne gardait que des souvenirs confus ainsi que d’un rêve ancien, d’on ne saH quand, il ^ a d’infinies années. Seuls demeuraient inscrits en son esprit ces tableaux : le jardin où elle dérobait des figues blanches et des figues rouges aux basses branches, la grève où elle s’en allait jouer, un homme à barbe grise qui salissait ses mains à remuer de la terre colorée ou qui montrait à des gens de passage des statuettes et des vases parés de figurines.

Un jour, elle s’était attardée sur la grève, et l’esclave ni son père ne l’avaient rejointe pour la ramener; un campement de Rômes séduisait l’enfant, insoucieuse de l’heure et du crépuscule. Les femmes étaient vêtues d’oripeaux bleus, verts, orangés et rouges, de beaux colliers bruissaient sur l’airain doré de leur cou, des poitrines à deminues. Des petites filles jouaient, d’autres faisaient des tours avec de jeunes hommes souples, cabrioleurs comme les singes qu’elle avait vus sur l’Agora, quand des matelots et des baladins montraient des animaux, aux jours de fêtes publiques; les Égyptiens l’avaient entourée; des femmes lui donnèrent des gâteaux de maïs et de ri? parfumé, et du miel dans du lait. Ils disaient des mots très doux, Kar^sta ne comprenait pas, acceptait, avec des sourires heureux, les caresses et les friandises. Et comme ils avaient entassé leurs nippes et leurs objets familiers dans des chariots couverts, ils dispersèrent leur feu, fouettèrent les ••h'Vaux: avec des cris. Alors la petite, craignant de rester seule dans la

nuit survenue, narrée de voir s’éloigner les paillons et les voix de ses récents amis, s’était mise à pleurer : « Oïl oï 1 lal * Et elle avait tendu ses légers bras nus hors de sa tunique vers la caravane en partance. Une vieille, descendue d’un chariot, l’avait prise sur son épaule; l’enfant mangea de la bouillie sucrée, but un liquide aromatique et s’endormit, roulée dans un coin de tapis multicolore, dans l’angle du chariot qui lentement s en allait entre les bois d’oliviers et les vignes, tandis que la vieille, au visage pareil à du raisin sec, psalmodiait un chant mystérieux-

Parmi les Egyptiens, Karysta grandit, menant leur vie; elle ne regrettait rien, heureuse, on ne lui commandait nul travail fatigant, et elle avait des parures et des étoffes chatoyantes. On lui apprit à danser en agitant un tambourin à grelots, les cheveux dénoués, à se draper en des écharpes de gaje et de soie, à faire rhythmiquement saillir ses hanches et ses seins menus, à prendre des poses d’idole, sous les regards aguichés des spectateurs.

A travers les provinces africaines de Rome, dans les diverses contrées de l’Hellas, sur les forums des villes latines, elle dansait, conduite par la devineresse Géo. Le plus souvent, c’était aux carrefours des routes où passent nombreux les chars et les piétons. On s’arrêtait pour la regarder, les sesterces pouvaient autour d’elle, — et son nom voltigeait de bouche en bouche, car, depuis longtemps, la troupe égyptienne cou-

LA DANSEUSE DE TANAGRA

rail l’italte, ta Sicile où l’on aime les danses et les jeujc des baladins. Kar^sta souriait, très fière, quand des gens disaient en s’arrêtant : « C’est la Tanagréenne qui danse l > et s’ajoutaient aux spectateurs.

À quinze ans, la frêle ballerine sentit germer en elle des désirs qu’elle ne connaissait point; alanguie, elle pleurait sans raison, la nuit, dès qu’elle était seule, ou sous les arbres, à l’écart du campement; elle recherchait tes câlineries de la vieille Géo qui la traitait comme une poupée précieuse, non sans quelque affection qu’elle ne lui montrait pas trop, de peur de rendre exigeants ses caprices.

Un soir qu’elle sanglotait — sans doute d’être si seule avec des pensées que les autres ne comprendraient point — Sépéos, le fils de Géo, de la sph^nge parcheminée, l’avait surprise. Elle n’avait pas entendu ses pas, sur le velours vert de la mousse. Avant qu’elle eut aperçu le jeune homme, deux mains avaient clos doucement ses ^eux ;

— Tu pleures?... Quelqu’un a-t-il été méchant pour Kar^sta, ou bien ne possède-t-elle pas assej de parures?

— Ce n’est pas cela... j’ai de la peine, Sépéos, sans trop savoir pourquoi.

Sépéos avait été le compagnon de jeux de la fillette, et il était resté

son grand ami, celui dont, le plus volontiers, elle recevait les leçons de danse et d’adresse, qui lui enseignait des chansons et l'art de jouer de la cithare et de la harpe, d’agiter des clochettes harmonieuses. Il avait toujours été très doux envers elle. Plus ardemment que tous les autres, il savait dépeindre en des paroles berceuses sa gracilité preste, elle sentait qu’il disait vrai, dans ses éloges parfois un peu troublés.

Karÿsta avait pris l’habitude de confier ses menus secrets à Sépéos; le jeune homme lui expliqua le mystère de ses inquiétudes printanières et comment il souffrirait, lui, un atroce tourment, si elle ne l'aimait point. Et Sépéos dit ensuite à Géo son amour pour la Tanagréenne; Kar^sta ne fit point de difficultés d’avouer sa tendresse. Alors, on décida, dans la tribu des Rômes, le mariage des fiancés, au prochain avril, selon les rites égyptiens.

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