‹ L'orgie latineChapitre 4 sur 74 · IV. - GÉMISSEMENTS INUTILES · texte numérisé non relu

IV. - GÉMISSEMENTS INUTILES

ru LE SAIS mon fils, il est défendu aux hommes d’Egypte de Vivre seuls avec leur épousée ou sans nulle compagnie >, chevrottait Géo, car sa voix était faible et brisée, sauf quand le souffle prophétique Venait enfler et soutenir d’inspiration ses paroles. « Oui, malheur à ceux qui

délaissent leur devoir et leur tribu, pour suivre l’amour passager... Et puis, je te l’ai dit, nul n’échappe à sa destinée...

Karysta peut s’en aller, elle!

Elle n’est retenue par aucun lien du sang. »

L’Egyptien venait de signifier définitivement à sa mère la résolution — ferme le lendemain, comme la veille — qu’il avait prise d’emporter sa fiancée, dont son bras fort, à ce moment, entourait la taille, loin du danger de

mourir. P °o*îv Àiz\axi sa frayeur, profonde comme son amour immense, de voir Karysta danser pour quelque obligation soudaine — ou par orgueil, tant la ballerine s’enivrait de saltation effrénée, de sa propre grâce et des applaudissements des hommes, pâmés de désirs devant elle.

— Oui, — reprit la mère — cette Grecque n’est point de notre race,

LA DANSEUSE DE TANAGRA

elle peut partir sans que ta poursuivent les esprits... Elle est ingrate! Elle t’oubliera, mon fils, et tu l’oublieras...

A ces mots, ‘‘étrangère adorée manqua pleurer; mais sa plainte tourna en colère d'exclamations qui protestaient de son amour vrai; la danseuse de Tanagra se dressait sur ses pointes comme sur leurs ergots les coqs de combat fameux de son pa^s. Voici que, maintenant, la mère la suppliait avec des phrases de tendresse, et la s^bille s’était tue en elle, pour ne laisser en jeu que la douleur d’être, sur ses derniers jours, privée du fruit de son ventre. Hais Sépéos demeurait inflexible, tant sa passion le dominait; les -feux brûlants de fiévreuse ardeur, il répète sa volonté hardiment, — ponctue ses adieux, en manière d’excuse et de prière, par ces mots plusieurs fois répétés : « Elle est trop jeune pour mourir! > — en montrant Kar^sta, déjà enveloppée dans ses voiles.

Le fiancé énumérait, à présent, respectueux, mais décidé, les raisons militant pour leur volontaire exil de sa famille nomade ;

— Kanÿsta ne dansera plus et elle ne sait rien autre des travaux d’Egypte... À quoi servirait-elle dans la tribu? Les autres femmes 11 regarderaient de travers, à cause de l’oisiveté où elle vivrait, car si jolie, si fine, si délicate et patricienne, elle ne doit pas participer aux besognes et ne peut servir d'esclave ménagère.

— Hais toi, n’es-tu pas le chef prochain?... Qui donc guidera les nôtres, si tu interromps la filiation des gestes? Tu dois nous commander, un jour.

Sépéos hausse les épaules. Le pouvoir l’intéresse moins que son amour, et le salut de Karfsta. La sph^nge insiste ;

— Alors, il t’est indifférent de m'abandonner pour cette saltatrice qui te trompera ?...

— Hère, ne m’irrite point! J'ai du respect pour tes cheveux blancs; ne fais pas en sorte que je bannisse même le souvenir de ta face, quand je serai loin avec celle que j’aime et qui m’aime.

Les Egyptiens avaient fait halte au revers de la voie Appienne, pour préparer le repas du soir. Ils devaient traverser Rome avant la tombée de la nuit, et camper au revers du Janicule, dans un bois, car un décret des édiles défend aux errants, et aux baladins, qui ne sont point d’une maison, de rester dans la Ville, après le jour disparu. Or, les Egyptiens

ont coutume de parcourir, durant cette saison, les cités du Latium; des messagers ont prévenus les camarades de Sépéo.s de l’approche d’une troupe de leurs frères venus de la Gaule Cisalpine. Ils ont ordre de les rejoindre.

Les femmes avaient commencé de préparer les viandes et d’éplucher les légumes, assises à croupeton dans l’herbe chaude encore des ardeurs d’un soleil printanier. Les enfants s’égaillaient vers les boqueteaux rares, pour recueillir des branchettes de bois mort. Des jeunes filles, porteuses d’amphore d’argile et de vases de cuivre, s’en allaient aux sources chercher de l’eau pour la cuisine en plein Vent.

Pendant ce temps-là, des hommes de la tribu, nonchalamment, s’étaient étendus pour rêver, pendant que d'autres s’exerçaient à des jongleries. Des acrobates de douje à seije ans, sur des tapis orientaux, se livraient à des voltiges extraordinaires, avec des cris aigus, des syllabes gutturales, en guise d’appels et de signaux. Ils bondissaient des épaules de l’un aux épaules de l’autre, pirouettaient en l’air et leurs sauts périlleux faisaient briller, aux antépénultièmes lueurs du jour, les mille paillettes de leurs pittoresques haillons.

A présent, la vieille Géo, bougonnante, consultait encore ses tarots: ses yeux brûlaient d’une curiosité passionnée. Elle rappela Sépéos qui, tardant encore à s’éloigner, rôdait autour d’elle :

— Fils — dit-elle — ne nous quitte pas, du moins, avant que ta clarté de ce jour ne soit morte. Le chef s’opposerait à ta fuite, s'il la prévoyait, et tu sais qu’il ne faut pas défier le destin en rompant ses liens au soleil... Puis, le Maître des Rômes m’enverra, peut-être, un meilleur présage... Qui sait?... Ah! je le vois, mon fils, tu quitteras sans regret ta mère, et ceux d’Egypte, pour cette fille de l’Hellas, car ton amour pour elle en toi parle plus fort que le sang vagabond et indépendant de ta race.,.

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