X V. - RECONNAISSANCE D’UNE BÊTE
SOUDAIN, L’OURS dont les chiens paraissaient dédaigner la présence, — l’amant bestial, grondant, se jeta au milieu de la meute. Des applaudissements saluèrent cette intrusion soudaine. Le monstre voulait sa part dans la curée. La foule trépigna de joie, à cause du beau combat d animaux dont elle jouirait. Hais l’ours flaira le sang des blessures de Filiola et, pitoyable, lécha les plaies de sa langue rugueuse. Les dogues grondaient terriblement, hargnaient contre l’énorme bête qui, de ses pattes griffues et du mufle menaçant, les écartait, enlevant, à chaque coup, un peu de chair, de poil et de peau mêlés.
Sur Filiola les dogues s’acharnaient. L’un mordit sa cuisse; ses pieds furent en sang; des coups de dents tachèrent, de carmin clair, ses seins, sa blanche poitrine. Des lanières de sa peau déchirée pendirent aux gueules baveuses, entre les crocs terrifiants des forcenés. Le corps de la iolie martyre se vêtait de pourpre; des plaies horribles béaient
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par toute sa chair dévastée. L’ours, hardiment, tenait tête aux molosses. Tous, furieux de se voir disputer leur victime, se précipitèrent sur Lui qui, en les repoussant, s’écartait de ta pauvre loque humaine et sans plus l’apparence delà vie, que semblait Filiola sur l’arène safranée.
Contre le pourtour du cirque, les dogues s’efforçaient d’acculer l’ours. Mais le fauve, au milieu de la grappe aboyante, se débattait terriblement, et chacun des coups portés par ses griffes et ses dents déchirait un adversaire qui tombait pantelant et que la meute ruée piétinait. Parfois, l’énorme bête disparaissait sous le flot des assaillants dont les dos boulaient en une masse tachée de blanc, de grisée noir et de brun, d’où parfois émergeait le dos blanc grisâtre, onduleux, du monstre.
Les dogues, hurlant de colère et de douleur, décimés, s’agrippaient des mâchoires; mais secoués, éventrés, assommés, ils ne furent bientôt plus que six valides qui s’enfuirent vers la porte de bronje, peureusement, aboyant à la mort.
Le peuple romain, frénétiquement, acclama l’Ours.
La bête, dont la fourrure était çà et là tachée de sang, revint, placide et balançant sa tête plus bas que les épaules, jusqu'au pauvre petit corps dé la martyre. Il la caressa du bout des babines, puis, paisiblement, sans plus aucun souci des dogues fuyards, s’étendit auprès d’elle.
Or, de tous les gradins partit une clameur d’admirante pitié, comme si la foule était lasse d’avoir été féroce. On criait grâce. Tous se retournaient vers la loge impériale. Le peuple romain, touché par ce dévouement d’une bête, dont la reconnaissance amoureuse était mieux qu’humaine, réclamait la grâce de Filiola^.
Messaline gardait son sourire énigmatique en son visage fardé; immobiles, demeuraient les tueurs fascinatrices de ses *ÿoix. Elle parut, impassible, rêver t’achèvement de son oeuvre atroce. Autour de César et de l 'Omnipotente, les Augustans et les vestales attendaient, anxieusement, le signe qui leur permettrait de décider, selon la volonté impériale, delà mort ou de la vie.
Or, Sépéos, du haut de sa croix, voyait tout, et son coeur, à ce moment, fut déchiré d’angoisses pires que toutes celles qu’il avait souffertes encore.
La clameur, plus haute et plus impérieuse, grondait.
Déjà, Messaline levait le bras, nonchalamment. — Pour condamner ou faire grâce? — La houle des têtes, plus hardiment, s’accusa vers la loge impériale. Des milliers de mains, aux pouces levés, exigeaient la miséricorde.
Or, le tribun militaire Severo entra dans la loge et murmura quelques paroles devant les divinités :
— Faites grâce, Toute Puissante; la plèbe gronde comme une louve, et je ne réponds pas d’une sédition...
— Que fais-tu donc de tes soldats, Severo, et de ton courage?
— Divine! J’ai vu tout à l’heure un vieux centurion de prétoriens qui pleurait.
Messaline sourit de pitié dédaigneuse :
— La louve sera contente, - murmura-t-elle, avec une menace sinistre sous-entendue dans sa voix assourdie.
Le pouce levé, Messaline décréta le pardon.
La foule applaudit, acclamant l’Impératrice et Claude Ahénobarbe, qui ruminait, hébété, entre son épouse et Silius.
Des bestiaires vinrent chercher l’ours pour le reconduire au vivarium où il attendrait de servir à de nouvelles agonies.
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Des corbeaux — valets dont les casques noirs affectaient la ressemblance avec cet oiseau de proie et qui étaient chargés d’achever les mourants ou de prendre les morts et les blessés qu’on avait gràciés — survinrent, soulevèrent le corps sanglant et nu de Filiola qu’ils emportèrent dans les vomitoires.
Sur sa croix, Sépéos pantelait de douleur morale et physique, tandis que, — avant d'autres combats et pendant que stridaient les fanfares — tombait, sur la foule, une pluie de pétales de roses effeuillées, dans une rosée de nard et de cinnamomc.