K V. - LA VOIE APPIENNE, VERS LA SIXIÈME HEURE
PARCE QUE, à cette époque, il plaisait à Messaline de se rendre, presque chaque soir, à l’impériale villa d’Ormi?ari, située aux environs de la capitale du monde, non loin de la Voie Appienne, parce qu’aussi, nombre de patriciens possédaient, de ce côté de la banlieue de Rome, des maisons d’été, de petits palais et des Thermes, la plus magnifique des routes romaines était toujours sillonnée, entre la cinquième et la sixième heure, — le mouvement était là — d’une multitude de véhicules, de cavaliers et de promeneurs.
C’était devenu une mode, une élégance de déambuler — en char ou % cheval, ou en lectica — le long de la Voie Appienne. Du Forum jusqu’audelà du tombeau de Cecilia Metella, jusqu’au gracieux temple, formé d’un double portique, érigé dans la campagne, à Vénus Ph^sica, la déesse favorite des Pompéiens, les oisifs et les courtisanes, les sénateurs et les magistrats, après la fin de leurs travaux du jour — tout ce qui, dans Rome, avait des loisirs, voulait, en se promenant, voir ou être vu, était là. On V rencontrait les proconsuls, délaissant leurs gouvernements lointains pour venir dans la Cité briguer des magistratures plus élevées; or ^ saluait d’un murmure flatteur les chefs de légions et les tribuns militaires qui s’étaient distingues dans les guerres récentes. Des navigateurs au teint hâlé, aux V*ux profonds et clairs, miroirs des immensités qu’ils sondent, des princes Numides ou Syriens, coiffés, les uns de plumes d'autruche, les autres de l’orientale mitra, des Kirghis et des Kcltes, des Daces et des Perses, des Grecs et des Assyriens, des banquiers enrichis,
d'anciens esclaves parvenus par la délation et des friponneries, des patriciens tarés et des tribuns du peuple se croisaient et se mêlaient. Parmi eux, les grandes courtisanes et les matrones impudiques se toisaient et calculaient du regard le prix de leurs parures. La Voie Appienne était le champ de bataille de leurs coquetteries.
Or, les Egyptiens ne prirent pas garde au brouhaha qui commençait sur la voie. Des troupes de citoyens, des parasites aux yeux inquiets et quêteurs, commençaient leur promenade à la recherche du repas du soir. Des philosophes dissertaient, et des poètes, perchés comme les rhéteurs sur les dalles des tombes, déclamaient leurs vers, devant des auditoires de flâneurs, arrêtés pour les entendre. Les poèmes et les discours traitaient presque toujours des aventures des dieux ou des déesses; ou bien c’étaient des dithyrambes à la gloire d’Àugustus Claudius et de Messaline, U Magnifique impératrice.
Mais voici que des chars roulent, plus rapides, sur la voie encombrée, soulèvent des nuages de poussière, ardemment colorés des nuances d’agonie du soleil; l’Astre paraît, entre tes collines d’Ouest, une lampe énorme, une face ricanante d’ivrogne, où se dessinent des traits vagues et enluminés; Phébus, à cette heure, prend la face d’un Bacchus nimbé de pourpre et d’or.
Les villas campaniennes, avec leurs marbres, semblent de blancs oiseaux dans le fouillis des arbres. Des pommiers, des amandiers, des cerisiers en fleurs neigent aux versants des monts, roses et blancs de cette jonchée, où des corolles écarlates parfois rutilent, ainsi que des bouts de seins, des pointes de chair vive aux jeunes corps des femmes.
Des lilas et des héliotropes, des orangers fleuris, des roses et des mimosas, de toutes ces cassolettes écloses du renouveau, des parfums s’évadent dans l’air tiède du crépuscule vernaî. Autour des tombes, — reposoirs des ancêtres renommés, — des parterres versicolores festonnent, des deux côtés de la route. Les clochettes tintinabulent aux ’ous des chevaux; des centurions, après le service, caracolent sous tes regards des promeneuses en bande, et des courtisanes rieuses des faubourgs, guettant la fortune du soir. En des litières, sur des coussins pourprés, bleu saphir ou d’ajur céleste, ou d’hyacinthe, des couples patriciens, des Vieillards honorés, des prêtresses d’amour, passent, sous les feux
LA DANSEUSE DE TAN AG RA
de regards adorants, admirateurs ou envieu*. Un proconsul, des sénateurs, précédés de licteurs armés des faisceau*, se croisent et se saluent. Des élégants, plus nonchalants que des femmes, laissent pendre hors de leurs litières dorées des mains de crème où scintillent des pierreries. Des chefs africains, un roi d’Arménie, sujets de Rome, défilent, ' les uns traînés par des jèbres, l’autre monté sur un méhari à bosses doubles, dont la fine tête, flanquée de houppes soyeuses, se balance, tel le col d’un cygne, — au-dessus des Vagues plébéiennes, en curieu* remous, autour des lu*ueu* équipages. Une troupe de cavaliers passe, acclamée par le peuple, et des belles se penchent hors des chars, pour décocher des sourires au* soldats chevaliers, casqués d’airain, et dont scintillent, sculptées au* cuirasses, les aigles d’or.
Des femmes dirigent elles-mêmes leurs chars à deu*, trois et cinq chevau* impatients d’être retenus dans les files montantes et descendantes vers Rome ou vers les villas de plaisir. Là-bas, au Nord, dans la poussière lumineuse, des dômes de palais et des colonnades s’érigent, enluminés de rouge, lamés d’argent; des faîtes de temples, des obélisques se noient en des brumes couleur d’améthyste, orangées; au-dessus des mosaïques et des toits de pierre et de tuiles carminées, sans nombre, par delà les portiques et les statues qui semblent planer sur Rome, le ciel, comme un Volcan immense, se mue, et ses richesses éphémères sombrent en la grisaille envahissante de la fin du jour. Une rumeur, faite des cris des porteurs d’eau, des marchands, des voi* d’histrions chanteurs et de femmes — la respiration et les voi* de la ville — monte, domine le bruit des roues, des sonnailles, des crieurs et des cochers; tout cela éteint un peu ta chanson des feuilles, tes grêles voi* des passereau*, l’hymne de la nature, le rut des sèves, du printemps qui vivifie les choses et brille dans les yeu* des hommes — aussi des femmes. Déjà les courtisanes, au* joues fardées, au* yeu* avivés d’antimoine, se hâtent vers la lueur de la ville, et, plus loin, enhardies dans le déclin de la lumière, rient, défont à demi les pans des robes multicolores, pour laisser à nu des coins tentants de chair.
Soudain,
un grand remous, un mascaret de foule se produit et des crieurs s’élin-
cent, des gardes cuirassés à demi sur la soie des tuniques, casques empanachés, font la haie :
— Place! Place! à Messaline, Impératrice!
Et le peuple et les chars se massent aux côtés de la voie, pour laisser passer l’Augusta.
C’est pour elle que tant d’hommes, assoiffés de sa splendide beauté, sont venus, attendent fiévreusement. C’est pour elle que luisent les regards de visages ardents, des prunelles de mâles et de femelles cupides de cette chair divine, espérant le hasard qui les servira, pantelants de leur envie d’être les voluptueux convives de débauches dent la rumeui publique entretient sans cesse tous ces désirs tendus vers la Souveraine de la terre, vers cette Majesté Luxurieuse, que tant de sujets, à Rome, connaissent si à fond, qu’un poète satirique, dans une chanson célèbre en ce moment, l’a surnommée : Impératrice nue.
D’abord, une turme^de prétoriens à cheval, cuirassés d’argent, aux aigles d’or sur leurs poitrines, au travers d’un nuage de poussière, où flotte l’étendard impérial, puis un manipule de fantassins, aux pareilles cuirasses d’argent, marchent en tête du cortège des Augustans :
Domitius Ahenobarbus, le mari d’Agrippine et le père de Néron, vient au premier rang ; Decius et Miso, consuls, précédés de licteurs à cheval, Vernax, Gaulois traître, qui a changé contre le titre de chevalier et une fortune sa ville et sa tribu, l’archonte Melkios, venu à Rome pour traiter des intérêts de la Grèce opprimée et qui, sénile, chavire, oublieux de sa tâche, dans les incessantes noces érotiques et bachiques de la Cour; Veracchius, tribun militaire sans gloire, dont le plus beau titre est d'avoir livré à Claude ses deux filles; d’autres, moins infâmes, peut-être par mollesse, ou portant des masques d’obséquieuse courtisanerie, pour cacher une peur mêlée de dégoût devant tes cruautés et les ignominies des souverains, tels sont les principaux du cortège précédant la litière impénale ; Carmilès est à cheval, et Senio, le prêteur, conduit un char attelé de deux coursiers bruns, dont les longues queues balaient le sol. Tous portent la toge entièrement pourpre des amis d’Auguste et, dans le tourbillon, ils semblent des flammes qui passent.
Sur de grands chars dorés, des danseuses dont les nudités s’enguirlandent de roses tt de corolles rares, — gemmées, au sexe et autour des
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seins, de bijoux, — forment d’harmonieux ensembles d’attitudes et de gestes, des 'ignés parfaites et rythmées. Des cochers du cirque et des histrions chantent, accompagnés par des joueuses de tyres, de flûtes et de cithares Enfin, parmi l’ébrouement des chenaux d’un escadron de gladiateurs, vingt lions domptés et accouplés, que des bestiaires conduisent par des chaînes d’or et d’argent, traînent dix chars somptueux, où les plus chères amies de Messaline sont debout.
Dans le peuple, des rumeurs diverses saluent le cortège. Des sifflets accueillent Pailas et Narcisse, les favoris de Claude, tandis que des vivats saluent cette perversité, Messalina, splendide et sculpturale en un réseau de mailles d’or et quasi nue, luisante de nard et de cinnamome, diadèmée de trois cercles d’or en ses cheveux d’ébène. L’Impératrice offre à peu près aux regards avides de sa glorieuse beauté impudique son corps radieux, pire que nu, exquis et blanc sur la pourpre des coussins de damas frangés d’or. Son visage est à demi protégé d’une ga?e transparente où les traits s'estompent dans une ombre vague, et ses prunelles d’aigues-marines et de jais brillent au-dessous du front très blanc, marmoréen. Deux géants noirs agitent, autour de sa tête luxurieuse, des flabelli de cygne blanc et d’ibis rose.
Nonchalant, vêtu d’une toge de damas fin, blanche et rouge, les cheveux blonds serrés par un coquet bandeau, la face soigneusement épilée et rose, les ^eux noirs, ardents et troubles, cernés de bistre, le sénateur Silius est couché tout auprès de l’Impératrice, en une pose pleine de morbidesse, et s’accoude sur un coussin écarlate qui tranche sur la blancheur de celui où repose son corps,
À la face de Rome amusée, les amants, insoucieux du souverain débile à force de débauches, étalent leur mutuelle passion comme un défi et un exemple aux voluptés de tous autour d’eux. — Messaline est, vraiment par sa beauté, l’idolâtrie du peuple et des soldats, la Maîtresse Suprême, LUXURU. la Dominatrice de Rome et de l’Empire, car elle gouverne Claude, l’Empereur, — Silius, deux fois consul — et les prétoriens, et les légions par leurs chefs.
Une immense acclamation court, le long de la voie Appienne, sur Son passage. Des mains se lèvent, hérissent les groupes. Les belles affranchies, quêteuses d’amour et de l’or des riches, crient : « Ave, Venus
Messalinal... • Elles se penchent et décochent des baisers, tendent goulûment leurs figures fardées et leurs mains blanches au?e ongles peints de rouge et d’antimoine, dans l’espoir d’être distinguées.