‹ L'orgie latineChapitre 41 sur 74 · I VU. - FORCE QUE DONNE LA FOI · texte numérisé non relu

I VU. - FORCE QUE DONNE LA FOI

DANS Là MAISON, où r apôtre occupait une pauvre chambre, habitaient uniquement des chrétiens qui, tous, exerçant des métiers infimes, s’efforçaient de se grouper dans les ruches construites, — afm de tirer de la misère, le plus possible, de fructueux loyers, — par tes patriciens dans les quartiers populeux.

Il rencontra, dans l'escalier, l’un de ses frères de la même église et qui avait même reçu les ordres mineurs : Salvius. Celui-ci s’écria, plein d’une joie soudaine :

- Comment es-tu libre, mon frère? Et qui donc t’a délivré?

Et Macris lui conta l’étonnante histoire de son évasion de la prison Capène. Alors Salvius parcourut la maison, en annonçant le prodige et en louant Kreistos.

Et tous ceux qui se trouvaient là glorifièrent le Fils de Dieu.

Ils espéraient, tout haut, que de nouveaux miracles sauveraient ceux des leurs, condamnés sous des prétextes divers, qu’on gardait pour les représentations du cirque, qui devaient durer pendant toute la semaine. Mais la gaîté des compagnons fut courte. De trop lourdes tristesses des deuils sans nombre pesaient, ce jour-là, sur leurs coeurs.

Macris les incita à remercier Dieu. Puis il s’informa de leurs sœurs et de leurs frères, de la représentation du cirque. Comme le portier Girbal lui disait l’abominable supplice de Sépéos mis en croix depuis la veille, des chrétiens habitant la maison survinrent, portant Filiola sur un brancard garni de leurs manteaux.

On coucha la jeune fille dans la propre chambre de Macris. Le sellier Marchius courut chercher Mirjan, le médecin esclave du laniste Casper

— qui, sans être converti, avait pour la secte nouvelle une curiosité sympathique, — et il revint avec le Syrien qu’il avait rencontré dans la maison de son maître. La pauvre Filiola demeurait prostrée, inerte. Parfois des tressaillements fébriles agitaient son corps déchiré, elle laissait échapper des cris de douleur et ses lèvres articulaient des phrases sans suite, des mots d’horreur et des exclamations, mêlait le nom de Sépéos à des invocations pieuses et suppliantes, Mirjan hocha la tête, prescrivit des soins et des remèdes qu’il promit d’apporter, le soir.

Macris dit à ses frères :

— Bien qu’il ne soit pas encore chrétien, ce gladiateur s’est approché de la douceur chère à Notre Maître, et il a servi plusieurs «e nous en

'différentes circonstances.

— Même, dit l'un des assistants, je l’ai vu auprès de Filiola à l’une de nos cérémonies. Il se rapprochera de Kreistos qu’il a commencé de connaître, car, malgré son cruel métier, il n’est pas méchant.

— Le Seigneur nous aidera, dit Macris, et, se retournant Ven Mar¬

cus» il le questionnait, anxieux de trouver un moyen pour arriver jusqu’à la croix. x

— fu dis, mon fils, qu’ils l’ont laissé attaché. Au moins, les prétoriens ne lui ont-ils pas rompu les jambes?

— Je ne le crois pas, Macris.

— Mais comment avej-vous pu ravoir Filiola?,.. Peut-être, de la même manière, pourrions-nous...

— Non! dit Salvius, qui, étant un citoyen romain, savait les usages du cirque. L’impératrice a fait grâce à cette enfant; de ce fait, elle est libre et, d’ailleurs, ses anciens maîtres se soucient peu d’une esclave maiade et qui, peut-être, va mourir.

Marchius, le sellier, acheva ;

— Dès que les jeux ont été finis, nous nous sommes rendus au spoliarium, où l’on entasse les victimes des bêtes et des glaives. Nous avons dû attendre des heures, sans quoi, voici longtemps que nous serions de retour.

Ils délibérèrent. — Enfin, il fut convenu que Macris irait trouver le janitor de la porte du Couchant qui donnait accès dans les vomitoires d’où ils pourraient pénétrer dans l’arène.

LES MARTYRS

Ce portier était un affranchi du consul Avicius Mison dont la femme, convertie par Paul de Tarse, recevait Macris et plusieurs membres de la secte romaine en cachette de son mari. Nombre de serviteurs de leur < familia > croyaient en Kreistos, et l’affranchi Verax était de ce nombre. Ils décidèrent aussi d’emmener deux gladiateurs. Ils n'étaient pas chrétiens, mais ils fréquentaient che? le barbier Lucius Viro, qui répondait de leur dévouement contre une somme d’argent à fixer. Viro partit à leur recherche : un seul fut trouvé à la caupona du Lion de Nubie, dans Suburre.

La onzième heure était proche. Tous, agenouillés, prièrent. Macris les exhorta. La tâche était périlleuse et peu facile à mener. Mais n’avait-il pas été lui-méme sauvé par miracle?

Fervemment, Macris invoqua les saints après Jésus. Par la protection du Fils de l’Homme, leur foi et leur audace les sauveraient. Et Sépéos, délivré, deviendrait leur frère en Kreistos. Ce serait fête au ciel, alors, et dans leurs âmes.

Ils étaient sept, vêtus de manteaux sombres, qui suivaient l'apôtre Macris : Girbal, le potier Salvius et Marchius, le sellier, le barbier Viro; et deux autres, humbles artisans du Transtévère : Carbo, Loricus, des jeunes gens.

Le gladiateur Vermer marchait auprès de l’apôtre, afin de prévenir toute alerte. Mais il avait fallu lui recommander de ne frapper que sur un ordre précis et de ne provoquer personne en chemin; adroit et très fort, il aiderait à descendre Sépéos de la croix.

Il faisait nuit noire. Des nuages sombres couvraient les étoiles, et la lune n était pas encore levée. Ils marchaient vite, rasant les murs, deux et trois ensemble, chacun portant sa lanterne de corne, pour s’éclairer dans l’ombre opaque. Us ne disaient mot, sauf quand des pas approchaient, afin qu’on les prît pour des citoyens attardés qui rentraient en hâte à leur logis.

Us suivirent ainsi la voie Transtévérine, puis, coupant la voie Nomentane, gagnèrent le Forum désert, jusqu’au pied du Coelius. — Là, ils durent éteindre leurs lanternes, sur l’avis de Girbal qui craignait de donner l’éveil aux postes de prétoriens peu espacés autour des pa-

lais, et aux employés du spoliarium qui, durant la nuit, faisaient emporter par les corbeaux, les plus infimes des travailleurs et des esclaves romains, les cadavres qu’on brûlait, en tas, sur d’immenses bûchers dont les lueurs rouges, au bord du Tibre, se mêlaient à la variété des feux verts, carmins et blancs, des bateaux amarrés à la rive.

Ils rôdaient, sans trop savoir comment ils parviendraient à tromper la vigilance des sentinelles. U fallait arriver jusqu’à la loge de Linas, le ianitor chrétien, Macris et les siens ne savaient pas trop comment y parvenir, sans tomber dans les embûches qui les entouraient. A Vrai dire, ils comptaient fort sur la Providenee, ils avaient plus de foi en un miracle que dans un plan vague, d’une audace inconcevable, et qui laissait une large part à l’imprévu.

Le potier Girbal fit cesser l’anxiété de la petite troupe, qui, derrière la colonnade d’un temple dédié à Vénus phrygienne, tenait conseil à voix basse : '

— Linas n’osera pas refuser l’entrée; surtout, à cause de tlacris dont il sait l’arrestation, mais non la délivrance inespérée.

— Peut-être, dit Salvius, ferions-nous mieux de nous diviser et de chercher, chacun isolément, quelqu’un d’ami. Il y a un grand nombre de chrétiens parmi les valets et les esclaves du bestiarium.

— Non, répliqua l’apôtre, Linas permettra l’entrée de tous, ou tout au moins de plusieurs, à moins qu'il ne redoute la vengeance des Gentils.

Dans l’ombre ils recommencèrent à marcher d’une allure lente, fondus dans la nuit, un à un, distants asse? l’un de l’autre, pour disparaître à chaque angle de mur, pour faire corps avec les colonnades, s’effacer dans l’opacité des murs. Des soldats les frôlèrent qui ne virent personne. Ils entendirent, à quelques pas d’eux, passer une troupe qui fit halte, en face de la porte de l’Est, et se morcela. Ils distinguaient la voix du centurion qui donnait des ordres. Même à la lueur d’une lanterne qui, accrochée en haut du bouclier, servait de fanal, ils distinguèrent nettement la silhouette de l’officier ;

— C’est Virgilius Licis, dit le sellier, très bas, à Macris. On prétend qu'il serait néophyte ou que, pour te moins, il est favorable à Kreistos.

LES MARTYRS

— Oui, mais U est prétorien, riposta Salvius, ses soldats eux-mêmes le de'nonceraient.

Les soldats, à pas rythmés, s'éloignèrent par groupes. »

La masse noire de l’amphithéâtre surgit soudain de la nuit, formidable et sombre. Au flanc de la colline et isolé, le cirque colossal semblait un grand monstre couché en rond, un fauve monstrueux qui dormirait. De ses flancs des murmures s’échappaient; des voix confuses qui paraissaient sa respiration. Or, des entrailles du cirque, des profondeurs souterraines du bestiarium, des rugissements, de loin en loin, montaient. Et l’on eût pu croire que ces voix et ces grondements annonçaient le réveil de la bête énorme.

Les compagnons suivaient les murailles, se courbant pour passer sous les saillies, disparaissant dans les cadres des portes, faisant corps avec les pierres notées de nuit et patinées par les années.

De la sorte, ils approchèrent avec des précautions infinies, de la porte du Nord où ils pensaient trouver le janitor Linas, l’affranchi chrétien. — Et nul n'eût soupçonné la présence de ces êtres, qu’un passant noctambule pouvait confondre avec des ombres se jouant sur les murs, des mirages nocturnes.

I Vlll. - MATER DOLOROSA

DEPUIS TANT DE MINUTES, qui leur paraissaient des heures, ils marchaient, avec des haltes continuelles. Macris s’arrêta et, se retournant vers Salvius, il lui dit dans un souffle :

— Entends-tu, frère?

— Oui, ce sont des plaintes. Quelque pauvre être martyrisé, qu’ils tiennent dans les cellules, ou bien c’est un prisonnier.

— Cette voix — dit Marchius — n’est point enfermée, elle change de place et l’on dirait qu’elle nous suit.

Us étaient arrivés à quelques pas de la porte Nord. Le janitor Linas

était sorti de sa loge et, sans rudesse, il repoussait une vieille femme aux cheveux blancs ébouriffés dépassant un turban rouge et or.

— Tout le jour, je l’ai cherché, mon fils, — te dis-je. — Et je sais qu’il est dans le cirque, qu’ils l’ont mis en croix. Laisse-moi le voir seulement.

A présent, je ne peux ouvrir à personne, sans un ordre des édiles, des consuls ou de César.

— Ohl ohl il va mourir!... Et je suis sa mère, — te dis-je. Je suis la vieille Géo, la mère du Roi de l’Anneau de fer. Il va mourir et je n’aurai pu fermer ses -yeux. Janitorl Ah! janitor. Tu ne sais pas... Ils m’ont assuré qu’il était chrétien, mon fils. Ils sont fous!... Les soldats m’ont repoussée. La foule, aujourd’hui, m’a bousculée, piétinée... Car je suis arrivée ici, comme le spectacle atroce fini, on sortait des jeux! Laisse-moi passer, janitor! Je demanderai aux fées de te combler de présents. Tu seras riche, heureux; les femmes suivront tes pas dans l’espérance d’obtenir de toi, uniquement, des caresses, malgré que tu ne sois plus un jeune homme. Écoute! Je sais combiner les pires des maléfices et conjurer le Destin... Laisse-moi voir mon fils!,.. Mon fils!... Mon fils!,..

— Eheu! — fit Linas; — femme, j’ai pitié, mais je ne peux pas. Va

LES MARTYRS

trouver l’édile... Tout à l’heure, si tu continues à crier, à gémir ainsi,, les prétoriens, faisant leur ronde de nuit, te frapperont rudement du plat de leur glaive. Et ce ne sera pas ma faute!

— Tu ne sais pas... J’ai couru tout Rome, en le cherchant. À Suburre, on m’a dit qu’il était gladiateur, puis qu’il était chrétien... Je n’ai pas voulu croire cela, par exemple ! Moi, quand il m’a quittée, après sa délivrance — car Messaline l’avait fait battre par ses gardes ie suis allée en Ibérie, pensant qu'il viendrait m’v rejoindre. "Nos frères l’attendaient pour lui donner l’anneau. Les tarots m’ont dit qu’il était à Rome et qu'il avait été victorieux quatre fois. Alors, je suis revenue.

Linas la repoussa doucement;

- Va demander au centurion; c'est Virgilius Licis, il est bon, il te * permettra peut-être. Mais ne fais plus de bruit...

— Oh! non, oh! no«n, il me ferait battre encore.

Macris dit :

— C’est sa mère, une vieille errante.

Et comme Linas avait clos la porte et comme affaissée parmi ses haillons multicolores, la vieille geignait toujours, s’interrompant pour lancer des malédictions bigarres, Girbal et Marchkis s’approchèrent d’elle:

— Tais-toi, femme, tu nous porterais malheur et à toi aussi. Prie plutôt et espère.

Macris lui prit les mains.

— Tu es sa mère ; nous allons le délivrer, si Dieu veut. Tais-toi! Tu n’obtiendrais, avec tes cris, que des coups de Verges et de plat de glaive, et tu perdrais ceux qui veulent sauver ton fils.

Salvius dit :

— Il ne faut pas que ce soit elle qui frappe à la porte. Linas n’ouvrirait plus. 11 faut laisser retomber le marteau quatre fois, comme si c’était un signai. Il craindra de faire une faute et il ouvrira.

Macris, à ce moment, leva«une main pour ordonner le silence. Sous la conduite d’un centurion, droit et portant dans sa dextre un cep de vigne, des soldats aux cuirasses dorées passaient, se dirigeant vers le Palatin. Les pas décrûrent vers le bas de la colline. Macris leva, quatre fois, le marteau.

Les autres le suivaient.

Linas entrebâilla sa porte, et, stupéfait de voir Kacris, qu’il croyait en prison, mort peut-être :

— Ils ne t’ont donc pas tué, père?

— Jésus m’a délivré. Laisse passer avec moi les hommes qui me suivent, au nom de Kreistos, notre Maître.

— Bien! — dit, en frissonnant, le janitor. — Cependant je serai mis à mort si quelqu’un..,

— Aie confiance 1 Le Seigneur nous guide.

Or, — plein de respect et de crainte devant Macris, sauvé des bourreaux, — Linas, l’affranchi chrétien, les laissa entrer dans le Cirque, en tremblant de crainte.

Géo venait derrière avec Salvius, Linas voulut l’empêcher d’entrer. Mais Macris lui dit, en levant la main :

— Cette femme est avec nous.

Sur ceux de sa secte, Linas referma, précautionneusement, la lourde porte de bronje.

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