‹ L'orgie latineChapitre 42 sur 74 · I IX. - LA DESCENTE DE CROIX · texte numérisé non relu

I IX. - LA DESCENTE DE CROIX

LINAS, le brave janitor, les avait guidés jusqu’à l’entrée d’un long couloir sombre qui débouchait au-dessus des loges réservées aux sénateurs et aux magistrats :

1 — Aile? et faites vite, vous le ramènerez par ici; mais ne vous attarde? point jusqu’à la douzième heure, car on relève la garde de nuit, et une ronde parcourt tout l’amphithéâtre.

Ils partirent, y voyant à peine. En pénétrant dans le cirque colossal, Salvius avait rallumé une seule des lanternes aux parois de corne. Géo recommençait de se lamenter, mêlant à ses plaintes de volubiles incantations. Rudement, le gladiateur lui ferma la bouche de sa main :

— Tais-toi, sorcière l Si nous devons mourir, que ce ne soit pas, du moins, par ta sottise. Nous allons chercher ton fils.

LES MARTYRS

Sans plus une seule parole, ils longèrent le couloir, derrière la vacillante lumière de Salvius. La porte, une herse de fer, glissa dans sa rainure sans bruit, car, pour la représentation du jour, on en avait huilé les coulisses métalliques. Alors, courbés de façon à ne pas dépasser les gradins à se confondre avec la pierre, les neuf ombres mouvantes se coulaient furtivement, prestes et silencieuses, derrière Macris et Salvius.

Ils retenaient leurs souffles, s’arrêtaient au moindre frôlement, parce qu’un oiseau de nuit traversait l’ombre en battant des ailes ou qu’un insecte, soudain, frôlait leurs visages. De gradin en gradin, par les couloirs entre les loges, iis atteignirent enfin l’enceinte de l’arène, sautèrent sur le sable.

Et tous, autour de la Croix, se rassemblèrent dans l’ombre qui laissait à peine deviner une silhouette énorme, l’horreur vague du gibet, que tâtaient leurs mains.

— Il est là? — dit Géo — Mes -feux usés ne peuvent te voir dans cette nuit.

— Tais-toil par Jupiter 1 répliqua Girbal; tu VeuxKdonc notre mort?

A ce moment, la lune déchira le fond de nuages qui plafonnaient

au-dessus du Cirque béant. Un instant, les loges et les degrés circulaires, apparurent rangés comme les chemins entre les rayons d’une ruche, ou pareils à l’intérieur d’un nid de termites éventré.

Au centre de l’arène, ta Croix surgit, énorme, projetant à terre une ombre démesurée. Accroché à la grosse branche torse qui en formait les bras, Sépéos laissait choir sa tête, en avant, sur sa poitrine. Confusément, on distinguait cette forme humaine, lamentablement pendante du haut du gibet et dont tes pieds, gonflés par te poids du corps et les cordes qui serraient ses chevilles, faisaient une sailtie bigarre que le reflet sur le sable exagérait étrangement. Mais de nouveaux nuages couvrirent la lune et la clarté fut, de nouveau, tuée par l’ombre épaisse où on n’apercevait même plus les gradins du cirque. La vieille bohémienne, passionnément, étreignait de ses bras le bois de la Croix et, agenouillée, pleurait à chaudes larmes.

— Hâtons-nous 1 dit le gladiateur — la douzième heure est proche.

' Girbal prit aux aisselles la mère désolée, en lui murmurant des mots de douceur et de promesse, et il défit l’étreinte qui la soudait à la Croix,

où son fils, en proie au* pires douleurs, agonisait. A voi* basse, ils se concertaient.

Les deu* plus jeunes, Carbo et Loricus, monteraient jusqu'au* bras. Le gladiateur prendrait d’en bas le corps détaché jusqu’à ce ce que Girbal, l'ayant rejoint, ait délié les pieds, et qu’un autre, lui succédant, fît atterrir enfin le supplicié. — Carbo et Loricus avaient déjà jeté leurs manteau*; ils allaient monter pour délier ou couper les cordes des poignets. Hais, soudain, Salvius dit, très bas ;

— Voici des lumières... C’est une ronde...

Tous, en un clin d’oeil, furent couchés dans le sable, mêlés à la grisaille du sol, anéantis, disparus, retenant leur souffle. Des éléphants barrirent soudain, au*quels des rugissements de lions et des miaulements sinistres de tigres répondirent.

Puis, les conjurés virent des lueurs de torches arder le long des gradins, dans l'amphithéâtre. Des cuirasses brillèrent dans le clair obscur lointain; des pas lourds, des frappements de semelles métalliques rodèrent autour du cirque. Enfin, tout retomba dans l’ombre ; la ronde, sans les voir, était passée.

Les deu* jeunes gens eurent vite fait d’atteindre les deu* bras du gibet, de s’y asseoir et de délier les mains. Le gladiateur, hissé jusqu’à moitié du corps de Sépéos, le reçut sur le bras gauche pendant que de l’autre il se cramponnait au tronc. Inerte, le corps fléchit à la façon d'un cadavre que l’on mettrait debout.

La vieille Égyptienne laissa sourdre d’entre ses lèvres un gémissement.

Les pieds furent enfin dénoués.

Et, doucement, avec des précautions infinies, Hacris, Salvius et Narchius reçurent Sépéos dans leurs bras. On l’étendit à terre. L’apôtre palpa ses chairs. Elles étaient tièdes encore.

— Kreistos — dit-il — lui rendra la vie.

Géo se précipita sur Sépéos sans mouvement. Elle lui soulevait la tête, relevait ses paupières closes sur ses prunelles convulsées, elle lui murmurait dans l’oreille des mots bigarres. Des plis de sa tunique, elle tira des racines et des feuilles dont elle frotta ses tempes. Puis, entre ses lèvres, elle versa quelques gouttes d’un mystérieu* éli*ir.

— Hâtons-nous] — dit Girbal.

LES MARTYRS

Géo marmonnait entre ses dents des malédictions. Sa Voix tremblante conjurait les esprits infernaux. Elle comprenait, dans leur nombre, ce Kreistos, qui était cause de tous les malheurs de son fils.

Le gladiateur, avec l’aide de Salvius et de Macris, prit sur les bras le moribond, dont la tête était sur son épaule. Déjà Linas, inquiet, se montrait à l’entrée du couloir, tenant une torche. Ils se crurent découverts. Mais le janitor fît des signaux et, s’approchant, dit :

- Avant que soit vide ma clepsydre, la grande ronde aura lieu.

Derrière le portier, le cortège, de nouveau, se faufila entre les gradins de l’amphithéâtre. Linas avait éteint sa torche. Il marchait en avant par un dédale de couloirs qu’eux ne connaissaient pas. On entendit encore, quelques minutes, les formidables rugissements, qui se répondaient, des lions, des tigres, et le sanglot immonde des hyènes. Puis, de nouveau, le grand silence du cirque colossal. Leurs pas, sonnant sur les pierres des corridors, les apeuraient. Enfin, sur le seuil

d’une porte bassç, Linas murmura :

— Grâces soient rendues à Kreistos, à son Père et à l'Esprit. Qu’ils

soient avec vous, frères!

Or, la nuit fraîche baignait, à présent, leurs fronts. La lune, surgie d’entre deux nuages, brilla pâlement au ciel, où quelques étoiles luisaient de ci, de là, par intervalles, entre d’autres nuées. Et, par des ruelles tortueuses et désertes, ils regagnèrent la maison du Transtévère, où, anxieusement, des ^eux fraternels faisaient le guet du haut des lucarnes ouvertes sur la rue.

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