‹ L'orgie latineChapitre 43 sur 74 · XX.- AURORE CHRÉTIENNE · texte numérisé non relu

XX.- AURORE CHRÉTIENNE

M1R7ÀX! le médecin, — entendant des pas de sandales dans l’escalier qui menait à la chambre de Macris, où il veillait Filiola, — entr’ouvrit la porte. Girbal occupait, au même étage, deux pièces assej grandes, où ses deux enfants et sa femme vivaient avec lui. Ils veil-

laient, dans une attente anxieuse. Le potier ouvrit la porte. Sur son propre lit, on coucha Sépéos évanoui.

Mirjan, confondu, — car il ne croyait guère, jusqu’alors, à d’autres prodiges qu’à ceux de la science et de la nécromancie — les regardait, sans pouvoir presque parler. Enfin, il s’approcha de Maoris et s’inclinant profondément devant l’apôtre :

— Père — dit-il — vous avej accompli encore un miracle. Bénis celui qui voudrait être ton fils.

— Kreistos nous a guidés comme il te conduit, Mir?an. Crois en Lui et tu seras sauvé.

Le médecin examinait, à présent, le décrucifié. Avec des soins minutieux, on souleva sa tête e-t ses épaules, et Mir?an lui tamponna les tempes avec un linge imbibé d’une essence odorante, tandis que la vieille Géo, à genoux à côté de son fils, contemplait passionnément son visage. Mais elle jetait, sur les autres personnes présentes, des regards méfiants et jaloux. Cependant, le clerc Salvius congédiait, en le remerciant, le gladiateur à qui l’on avait remis une bourse où sonnaient quinze deniers.

Le médecin dit bientôt à la mère, pendant qu’Almilia, la femme du potier Girbal, faisait boire au malade du bouillon de viande et d’herbes:

— Femme, ton fils est sauf; sa vie n’est pas le moins du monde en danger, désormais.

Revenu à lui, Sépéos examinait les gens et le décor pauvre, autour de lui ;

< — Où suis-je? » — murmura-t-il; — puis il reconnut Macris et Mir^an : i - Filiola ? »

— Elle est là, tout près; tu vas la voir.

— Elle vit?

— Grâce à Kreistos, qui vous a sauvés — répliqua l’apôtre.

Mirjan expliqua, de sa Voix chantante d’homme d’Orient, comment

la jeune fille avait été déchirée par les chiens, sans qu’aucune de ses blessures fût bien profonde.

— Je Veux la voir]... Je Veux voir Filiola î

Girbal, Salvius et les deux autres chrétiens, conduits par Macris, allèrent dans la chambre de l’apôtre. Filiola, couchée sur une litière

LES MARTYRS

faite de sangles et de coussins, parut, devant Sépe'os, toute blanche en une tunique de Hn, d’où issait la fleur lasse de son visage, où les veux brûlaient de fièvre. On posa la malade auprès du gladiateur qui, ranimé, se souleva :

— Toi! c’est toi! Filiola mea?

— Oui, c’est moi... Kreistos n’a pas voulu que nous mourions.

Ils purent, d’un grand effort, joindre leurs mains pâles. Un sanglot fit se retourner l’EgVptien. Géo s’était retirée dans le coin le plus proche, de sorte qu’il ne l'avait pas Vue.

— Mère! Ha mère Géoî Comment donc es-tu revenue?

— Avant même ces hommes, ô mon fils, ô mon Foi, je te cherchais à travers la Ville ; je les ai rencontrés près du cirque, quand ils allaient t’arracher au gibet... Mais ils me font peur. Et il me semble que tu. n’es plus le rnéme.

— Mère I Ne me juge pas.

La vieille couvrait de ses caresses le visage, les veux et tes mains tuméfiées de Sépéos.

— Ils t’ont sauvé, ces hommes, mais pour te voler à tes frères et à tes croyances.

En parlant elle montrait les sectaires qui, en face d’eux, s’étaient agenouillés et priaient. Puis, désignant Filiola :

— Cette femme que tu aimes, à présent, n’est pas non plus de notre race.

— Mère, écoute! Et vous tous, soeurs et frères. Une lumière étrange m’illumine... Je l'avais vu brûler dans tes Veux, Filiola ! À présent, je comprends, j’entends, je Vois!... Oui, je sais, à présent, la puissance du Dieu de Filiola et de Macris. Sur la Croix, au spectacle de la mort des chrétiens, j’ai compris. Je crois en Kreistos; Filiola!... que j’aime!... je vois luire la vérité, ma mère Géo... Une sérénité étrange m’illumine.

Le matin commençait à peine de teinter les lointains; une pâle lumière drapait les fenêtres ouvertes sur Rome encore assoupie. Filiola dit à Macris, et des larmes, soudain, perlèrent au coin de ses Veux :

— Je suis coupable. Je l’aime aussi, moi... Et Kreistos veut être seul à posséder le coeur de ses fidèles.

- Mon! tu ne pèches pas. C'est lui, ton Dieu, qui t'envoie l’amour humain, c’est sur toi, martyre, qu’il fondait ce dessein d’amener à lui le coeur de Sépéos. Car il est le Dieu d’amour.

— Père — dit l’Égyptien — reçois-moi dans la foi de Kreistos et baptise-moi. Je sais assej de votre doctrine, je connais asse? vos lois, pour savoir quel immense bien je te demande.

Géo, farouchement, cria :

— Tu vas donc renier les tiens, Sépéos? et moi, ta mère, — et ta couronne ?

— Tl en est une plus belle, ma mère... Et puis, ie crois au Christ et j’aime Filiola.

A cette heure, Rome commençait de sortir de la nuit. Les rues dévalaient entre les *. collines, dans la grisaille douce du matin.

Salvius apporta une aiguière de terre noire, pleine d’eau pure et du sel, sur une spatule. Alors, Macris versa l’eau sur la tête de Sépéos :

— Je te baptise, au nom du Père, du Fils et de l’Esprit î

Puis, il lui mit sur la langue un peu du sel symbolique, et Sépéos, répétant les mots que prononçait Filiola, murmura la prière des confesseurs de la foi nouvelle :

t Credo in unum Deum... >

Toutes les figures des sectaires, à genoux, trahissaient l’allégresse immense de leurs âmes. Macris prit la main de Sépéos, y posa celle de Filiola :

— Aimej-vous donc, d’âme et de corps, pour la plus grande gloire

du Divin Maître.

Des larmes, dans les yeux de l’Égyptien et de la petite servante, disaient l’intense émotion qui poignait les fiancés.

LES MARTYRS

Au Levant, sur le Tibre, les clartés, plus vives, de l’aube envahirent k ciel qui se nuançait d’argent, d’orangé, de sinople. Le soleil ne paraissait pas encore, mais, comme des torches au-devant d’un char d’un patricien, des nuages légers semblaient de feu, annonçant une splendide aurore. ’ .

Géo, dans un coin de la chambre, accroupie, marmonnait des incantations et ses yeux fulminaient, seuls vivants dans sa face parcheminée. Mais, dans leur joie, transportés d’amour mystique, personne d’entre les assistants ne se préoccupait de ses conjurations vaines.

Macris montra le ciel, et, ayant béni les amants quî avaient joint leurs mains, il parla ainsi :

— C’était la nuit et voici, mes frères, que le jour se lève. C’était la nuit sur toute la terre, avant que soit né le Dieu fait homme. Et maintenant, comme la lumière succède à l’ombre, voici que Kreistos et sa pensée vont régner sur le monde... C’était la nuit, une nuit d’épaisses ténèbres, où flamboyaient des torches sinistres, où coulait du sang. Les dieux des Gentils voulaient la haine, commandaient les jalousies et les violences. Us étaient affamés et assoiffés de la douleur humaine. Les triomphes sauvages les délectaient... Mais Kreistos a levé, au-dessus de TUnivers, le signe de sa croix. Et cette croix, qui était, avant lui, le gibet infâme des esclaves, a libéré les hommes des anciennes et lourdes servitudes... Glorifie-toi, Sépéosl il avait choisi pour ton martyre le signe de sa grâce... C’est l’aube, en vérité, je vous le dis, c’est l’aurore au ciel et dans les coeurs. Les supplices des fjdèles annoncent le Règne de la Foi, comme ces lueurs annoncent le soleil. Et les ignominies que tu as souffertes, Filiola, ne sont rien, ni ton atroce crucifiement, Sépéos, rien que les convulsions des ténèbres que chasse la lumière de Dieu... Filiola 1 petite fleur, des Barbares ont souillé ton corps. Mais ton âme est pure, et vierge est le lys immaculé que les pas des hommes grossiers n’ont pu écraser sous leurs sandales poussiéreuses... Aime?! la lumière est en vous, comme elle va planer plus intense, d’heure en heure, sur la terre tout entière. Une aurore de joie et d’amour commence qui illuminera l’Univers, pendant les siècles des siècles.

— i Amen! Amen! * reprirent les chrétiens.

Le disque d’argent du

soleil émergea, en ce moment, entre deux collines, irradia l’azur. Les nuages. Vite chassés par une brise matinale, avaient disparu. L'immense horion bleu fut semé de flamboiements et de reflets, comme de fleurs lumineuses.- Une aurore nouvelle du Soleil éternel se levait sur Rome; une aurore merveilleuse du Dieu inconnu se levait sur le monde.

Page 1