‹ L'orgie latineChapitre 6 sur 74 · I VI. - KARYSTA DANSE POUR LA PREMIÈRE FOIS · texte numérisé non relu

I VI. - KARYSTA DANSE POUR LA PREMIÈRE FOIS

LE CORTÈGE un moment, sur un signe de l’Impératrice, a fait halte.

Messaline a aperçu, en dehors de la route, les chariots des Égyptiens et Sépéos debout, tenant la main de Karysta, prêts l’un et l’autre à quitter la tribu. De sa voix dolente et à la fois souveraine, elle commande :

— Àmenej ces adolescents... et ces gens d’Égypte, ils savent déplaisants tours et des danses. Je veux aussi qiûon me dise l’avenir — le mien et celui de Silius... Je suis sûre qu’ils nous apprendront des choses bigarres... N’est-il pas vrai, mon esclave d’amour? — stride Lu?curia, en un méchant rire, vers Silius indifférent, dont une main machinale tourne les bagues de l’autre.

Pour obéir à la Divine, les Égyptiens courent aux chariots. Des tapis nuancés d’Orient fleurissent la chaussée, le ga?on entre les tombeaux; des jeunes filles agitent des crotales et chantent en une langue inconnue des chansons ardentes et passionnées où des prières se mêlent aux mélodies, à des phrases de joie; le rythme de leurs têtes et de tout le buste balancé accompagne leurs strophes.

Géo accroupie, les jambes croisées auprès de la litière impériale, solennellement silencieuse, étale les tarots sur un tapis, — lodijc, — où sont brodés des reptiles et des scorpions, des salamandres et des chimères symboliques, des figures astrales. Luxuria, penchée, a défait le Voile de ga?e, laisse resplendir l’incarnat de ses lèvres dans la blancheur nacrée de son visage; la vieille lève les mains, avec un geste d’horreur :

— Je vois des choses atroces dans Ta vie; tu es belle, éblouissante Impératrice, tu es cruelle et voluptueuse, et de tout cela sort ton amusc-

LA DANSEUSE DE TANAGRA

ment physique et sentimental, qui est un besoin pour Ta Divinité aussi bien que l’air respirable, mais ton malheur aussi dans le futur...

— Que Veux'tu dire, sorcière ?

— Ne m’interroge point, ou promets. Majesté troublante, si je dis Vrai que ta colère ne s’appesantira point sur ta servante !

Avec un geste d’impatience, Messalme, rieuse, ordonne à la sph^nge ratatinée de poursuivre :

— Dis tout ce que tu vois, sorcière. Que m’importe demain ? si ce soir, des baisers neufs réjouissent mes lèvres, si ma chair frémit d’un frisson inéprouvé !... Parle !

— Dans les jardins voilés d’ombre, des hommes armés s’avancent vers te secret réduit où tu t’ébattais au x bras d’un affranchi, hier encore esclave... Ils guettent les paroles brutales éperonnant les corps en rut, les soupirs de Ta Lascivité, Impératrice... Ils s’élancent, et l’un d’eux, un officier, déchire ta robe, tandis qu’un autre te frappe. Dans les jardins, non loin bruissent les cithares, s’alanguit l’hymne des harpes et des luths; et tu râles, et l’on traîne ta beauté palpitante sur le gravier des allées... C’est la fin de ton destin, mais tu as, auparavant, des stupres sans nombre...

Tintinnabule l’éclat argentin du rire impérial ;

— Jouir!.. Mourir!.. Tu l’entends, Silius? jette-lui des talents, elle a parlé comme ne ferait nul poète... Quel plus grand bonheur qu’une telle agonie?.. Des baisers, puis la pourpre chaude du sang...

Pendant la prédiction, les ^ux de Silius n’ont pas quitté le corps mignard de Kar^sta, la Tanagréenne, debout, adossée à une stèle du bord de la route. 11 a fait signe à la danseuse qui s’est avancée. Il lui demande son nom, et de la main flatte ses joues, tandis que, de colère et de crainte, scintillent les prunelles de Sépéos.

— Tu es exquise... Nulle statue de mon palais n’égale ta sveltesse callip^ge, souple et jolie, Kar^sta; je suppose, à ta lunique fendue sur les hanches, que tu dois être ballerine...

— En effet, seigneur, répond la frêle danseuse, l’air frigide et apeuré devant ces deux amants pervers, monstrueusement complices, devant les deux maîtres de la louve romaine.

— De quel feu brillant tes prunelles, adolescent! — chuchote de son

(.Ôté, Messaline à Sépéos. Tu es beau, j’aime la beauté des mâles. Tes •ÿeujc ardent d’une autre flamme que les ^eux latins et n’ont pas la fade douceur des prunelles gauloises, ni la sotte fixité des regards numides... Tu suivras mon cortège, homme, je veux te retrouver au palais impérial...

— Je ne peux ni ne dois. J’ai bouclé ma ceinture pour un long

voyage,

— Héî que m’importe! Tu me suivras... — dit-elle, tour à tour irritée et câline.

Puis, tournée vers Silius, elle sourit de voir qu’il enlace Kar^sta de son bras en cercle autour de cette vivante fleur d’amour :

— Danse, mignonne, pour plaire à mon ami et tu auras un bel aureus neuf, à l’effigie de l’empereur Claude.

Sépéos s’élance. Défiant l’Impératrice et Silius, l’Amant Officiel, il clame avec un air de combat :

— Elle ne dansera pas !... Je suis son fiancé... je ne veux pas qu’elle danse!

Silius ricane, et, d’un doigt las, désigne l’Eg^ptien :

— Licteurs, lie?~le à cette stèle — en parlant il désigne une colonne tronquée, près d’une tombe — et flagellej-le, tant qu’il s’opposera au désir de t’Augusta.

Les soldats se ruent, entravent de cordes les membres de Sépéos, qui vainement tord ses bras, tout te buste dénudé se tendant d’un grand effort d’impuissante colère. Deux licteurs brandissent les verges de saule, et, déjà, le sang gicle sur les épaules bronzées; des raies rouges éclatent au torse de l’adolescent muet. Kar^sta, prosternée, vers Silius content de ce facile triomphe, tend des mains de prière :

— Je danserai, — dit-elle — pour qu’il soit libre.

— Tu aimes cet errant? — ricane l’Impératrice.

— De toute mon âme d’errante... Pour pa^er ta clémence, je danserai...

Alors, sur les tapis fleuris de corolles nuancées, Kanfsta esquisse des pas légers, brode de ses pieds roses en ses sandales, de capricieuses voltes. Pour son amour — malgré la prophétie sinistre, sans autre souci que d’empêcher la souffrance de Sépéos, — sous les ^eux cruels de Hessa-

LA DANSE US F DE TANAGRA

line, de Silius et des courtisans, Karÿsta danse, tandis que l’amant délié est amené auprès de l’Impératrice.

— Suis-moi, bel adolescent; au palais, des surprises inconnues de tes sens récompenseront ta docilité à mes ordres... Mes lèvres t’en diront plus, durant les nuits sans paroles, que tous les vers des poètes.

Silius tient les deu?c mains de Karfsta et lui propose de partager son lit, dès le soir. Kar^sta hoche la tête ;

— Je suis sa fiancée, ait-elle.

Cependant, Sépéos refuse le cheval amené par un soldat sur l’ordre de Messaline. — Furieuse du dédain de l’Eg^ptien, l’Impératrice ordonne d’emporter Kar^sta et se laisse tomber sur son coussin de pourpre, après avoir montré le chemin de Rome, toute blanche dans le bleu vermeil, le sinople et l’orangé de l’horizon. Parmi les vivats et les saluts, le cortège s’ébranle, et, — là-bas, dans l’ombre montante et violette du crépuscule, — la forme blanche de la mignarde ballerine se débat entre les reflets d’argent des dos de cuirasses.

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