‹ L'orgie latineChapitre 7 sur 74 · VU. - LÀ PITIÉ D’UN PASSANT · texte numérisé non relu

VU. - LÀ PITIÉ D’UN PASSANT

Sépéos, <n clamant son désespoir, et ses malédictions, s’est précipité parmi les soldats. On le saisit, on le bâillonne; des prétoriens, sur le signe d’un centurion, le dénudent à nouveau, le frappent du plat de leurs glaives, lui crachent au visage, meurtrissent tout son corps pantelant, rient des injures et des menaces de ses lèvres.

Ils l’ont attaché à un arbre, un acacia dont une grappe de fleurs tombe sur sa nudité. Plus rares sont les promeneurs, curieux de son supplice, tous rués derrière le cortège, dans la poussière dorée, vers la Ville.

Maintenant, Géo, agenouillée, Veut délier son fils, elle se désespère devant ses blessures saignantes. Lui, indifférent à la douleur, regarde s’éloigner les soldats, les chars — et les flabelli de feuilles de lotus et de plumes de paon, au-dessus de l’impériale couche mouvante. Toute son

âme s’évade de l’être impuissant et blessé, Karfsta prisonnière l'emporte, la Tanagréenne qu’ils feront danser, pour leur volupté, — jusqu’à la mort.

Géo se lamente et murmur qu’elle l’avait bien dit : la révolte de son fils contre la loi des Rômes lui a porté malheur. Elle ne peut, de ses mains

tremblantes, trop anciennes et trop débiles, dénouer les dures cordes et les lacets de cuir qui font dans la chair de son fils de sinistres rainures gouttelantes de sang. Comment parviendra-t-elle donc à le délivrer ? Les autres, les gens de leur tribu, apeurés, ont pris la fuite Et voici que la nuit monte vers les sommets des collines. Elle n’^ voit guère déjà, le jour; ses prunelles sont usées, à force de tire dans le passé et Vavenir,

Une voix, auprès d’elle, la tire de son désespoir : — Ecarte-toi, femme, je couperai les liens qui retiennent ce brave. C’est ton fils, je pense?... Dans tous les cas, il est hardi autant qu’il est beau; j’ai été témoin de son courage, même en face d’Elle, ta terrible divinité.

En parlant, déjà, l’inconnu, — dont la cuirasse, le pourpoint de cuir lacé, les cnémides et le glaive trahissent le métier de gladiateur, — coupait les cordes avec son poignard. Sépéos arracha le bâillon qui fermait sa bouche; il prit les mains du passant et fortement les serra entre les siennes. L’homme lui dit ;

— Je suivais Messaline, avec une jouissance qu’elle connaît, la salope et l’orgueilleuse, La regardant comme si je La prenais... Et, de plus, j’ai assisté à une autre cruauté inutile

Se dérobant à l’effusion de la mère, aux remerciements de Sépéos, il disparut dans la direction du cortège, vers Rome. Des badauds avaient assisté à toute la scène, sans oser intervenir. Sépéos, ne trouvant plus son libérateur, demanda :

— Quel est ce porteur d’épée qui m’a délivré? Ne le save^-vous pas?

— C’est vrai, — dit quelqu’un — ils ne sont pas de Rome. Tu n«

LA DANSEUSE DE T AN AG RA

connais donc pas, Egyptien, le célèbre Manechus, gladiateur de la troupe des fiscales impériaux que la Ville paie pour réjouir le Divin Auguste?

— C’est lui qui a tué Merax.

— Il a blessé à mort le fameux grec Selnex, — fit un autre.

— Oui, il a été vainqueur dans plus de Vingt combats, et il serait déjà riche, s’il se souciait de l’or et ne le gaspillait en artiste prodigue.

La foule, là-bas, s’écoulait vers Rome. Atterré, Sépéos, assis au revers de la route, songeait, la tête dans ses mains. — Accroupie non loin, Géo n’osait parler.

X VUl. - UNE FÊTE AU PALATIN

LES J ARDINS PE SILUS. dans la nuit opaline, se dessinent, aux flancs du Palatin, en longues sinuosités de lumière. Des 'girandoles, des lanternes irisées colorent les plantes et les fleurs d’invraisemblables nuances

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de feu. Des parterres montent d’enivrantes odeurs de roses et d’héliotropes, de tys et de tubéreuses, de verveines et de seringas et de fleurs d’Orient, rapportées jadis par le proconsul.

Un portique s’érige, dont le toit repose sur des colonnes de marbre; sous l’arche en nef, autour d’une table parée des plus rares corolles de roses de toutes couleurs et de toutes formes, des patriciens et des femmes, trois à trois sur chaque lit de pourpre, tous couronnés de jasmins, d'orangers, de mortes et de roses encore, sont couchés, s’accoudent pour festoyer, causer gaiment et rire.

Au centre de la joie, Silius et Messaline sont seuls étendus sur le même coussin fait du mol duvet des cognes. Les amants semblent ne se préoccuper en rien de ta présence de leurs conviés; leurs Visages se frôlent et, de temps en temps, s’enlacent leurs membres, et leurs bouches se joignent. Sur tes triclinia, les autres imitent l'exemple impérial : des mains s’égarent, voluptueuses et caressantes, aux plis des tuniques enrésillées parfois de métal. Il ^ a là les plus célèbres dépravés de Rome : Carvilus Marbo, l’éphèbe imberbe et son ami inséparable, Sollius, tous deux vêtus d’un pareil manteau de soie mousse sur des robes blanches brodées de fleurs d’or. Marcus Pollio, le vieux sénateur, entre deux courtisanes, s’affaire en des attentions minutieuses et grotesques dont il s’imagine voiler sa décrépitude soigrtée, parfumée et peinte selon la mode des courtisanes vieillies. Avia, fille d'un ancien consul, papillonne entre Tullia Virginia et l’édile Mucius, adolescent brun aux regards orientaux.

Impassible, — derrière chacun des convives, — un esclave remue un flabellum : on dirait de grandes fleurs dont les tiges seraient humaines et que le vent agiterait. Valére, l’un des chefs de la garde prétorienne, Polina, sœur d’un consul, une fille de Lejean, le préfet des gardes du défunt empereur, sont là, pêle-mêle avec de belles filles ignorées hier, et des jeunes hommes inconnus que le caprice de Messaline fait, ce soir, pour leur beauté, qui est une aristocratie, égaux aux nobles. Des esclaves, — panetiers, échansons, porteurs de plats d’argent, d’or, d’antimoine et de vermeil, — vont et Viennent autour de la table, sous la surveillance des affranchis solennels, donnant des ordres par des signes discrets.

LA DANSEUSE DE TANAGRA

Aux cratères de métaux précieux, nimbés de fleurs, où nagent des pétales multicolores, des africains nus, des femmes, statuairement belles, puisent sans relâche, emplissant les coupes, en forme de calices, cornes ouvragées, cristaux précieux venus d’Egypte et d’Asie, et les conviés

de l'impériale orgie boivent, — boivent. Les propos bourdonnent comme des papillons obscènes et libertins, nés des lèvres avivées. Sollius, d’une voix féminine, conte le scandale récent d’un candidat à la questure, briguant les suffrages et qui les obtint :

— A chacun il disait : < Je te ferai présent d’une belle esclave, car l’argent me fait un peu défaut, et je n'ai plus le temps de vendre avant les Votes. Tu peux me donner les voix de tes clients, et je signerai le marché, si tu manques de confiance... ».

— C’est un honnête homme, il a tenu sa promesse aux trois plus puissants.

— Bahl ne vous offrit-il point des carpes exquise, a la débauche d'avant-hier? de cumin et d’ambre la sauce était parfumée... Livia ne s’est pas plainte, le soir; des épices naît de la verve... Quand le vin est bon, pourquoi médire de la vie ?

— Claude — dit Messaline — peut s’en plaindre à bon droit... U Wgaie au début de la seconde amphore et titube pour trois coupes... Au lit, ses membres semblent tentacules de pieuvre décalottée J’attends l’ ivresse

je lui envoie Mikalia; il l’appelle Messaline. 1

— Peut-être — geint Pollio — est-ii plus heureux ; il étreint, imaginairement, tout son rêve.

Messaline parodie les gestes du vieil empereur, mime son inertie, et ^ ses velléités de débauches impuissantes. Elle explique ses goûts bigarres, analyse les ridicules du vieil époux, ses quarts de virilité, ses lippes, vous éclatent par saccades, de bruyants rires. Tullia Virginia gémit, disant qu’Avia pesait sur sa main engourdie. Elle se prend à pleurer parce que ses doigts sont inertes; Mucius frotte la main de la jeune femme, la câline avec de petites phrases pour la consoler ; il lui offre à boire dans sa coupe. Alors, Avia éternue, à cause du kari qu’il a jeté dans le Falerne d’or, — repleure, — et tous de rire aux larmes. Sollius se querelle à mi-voix avec Marbo, parce qu’il fixe Messaline avec une insistance d’ivresse..

Mais l’Impératrice a consulté son amant et fait un signe.

En théories alternées de blanches tuniques ou roses et orangées, ssphirines et de sinople, vêtues de gajes -transparentes et de résilles d’or pointillées de rubis, des fleurs étranges aux mains, s’avancent les belles filles, les danseuses, les éphèbes saltateurs et les mimes. Lointainement feruissent, — à chaque seconde rapprochée, — les accords et les pi^icati des luths, des harpes et des cithares.

Des soldats barbares, d’abord, surgissent, à droite et à gauche de la table du festin, tirent une éclatante sonnerie des tubas d’airain et d’argent, puis s’effacent, disparus dans la nuit des massifs. — Du vélum de soie bleue, en éventail au-dessus des convives, pleut une odorante rosée.

Processionnelles, en robes blanches, fendues te long des corps et laissant transparaître le rose des chairs, de jeunes ballerines, porteuses de luths fragiles, tourbillonnent, miment des appels d’amour et de tendres coquetteries. Ensemble, deux à deux, elles dansent enlacées, leurs corps souples et leurs menus seins en avancée vers les convives, les lèvres é'arlates dans la crème des faces, les bouches aux arcs tendus, les bouches tentatrices.

Lentement, etles esquissent des pas hiératiques, les mains levées, semblent demander grâce, puis le rythme s’accélère, et paraît, au milieu il s groupes,' une nouvelle saltatrice, vêtue de fils de perles qui gre-

LA DANSEUSE DE TA NACRA

lottent et s’écartent sur la gracieuse nudité d’un corps adorablement serti à la taille d’une ceinture d’or, gemmée de turquoises, de rubis et d’émeraudes, de perles blanches. La danseuse traduit en gestes harmonieux la fête des caresses qu’elle ignore et appelle, suppliant Aphrodite dont il semble que l’halluciné une imaginaire vision. Et sa bouche frissonne d’une soif d’amour.

Accroupis en cercle hors du portique, les joueurs de flûte double et les esclaves chanteurs font entendre des prières câlines; éclate, enfin, une fanfare annonciatrice, et tous les regards fixent l’allée, par où doit apparaître Karysta, la danseuse de Tanagra, dont tlessaline a exalté la suprême joliesse. Silius ardent, dont tes yeux fambent, guette la nuit où brillera l’Apparition.

Dolente, à pas languides. Elle approche.

La Tanagréenne es] nue sous une ga je d’hyacinthe, les cheveux bruns épars sur les épaules ensoleillées d’or ouvré, les doigts longs parés de bagues, un serpent de métal aux yeux d’améthystes autour du col.

Messaline l’encourage, et Silius sollicite d’elle les danses, inconnues à Rome, qu’elle doit savoir. En un geste de prière, Karysta demande grâce; une invincible lassitude l’alourdit. — «Je danserai demain... un autre jour, mais ce soir, — dit-elle, en arrondissant ses bras délicieusement — je ne sais pas ce que j’ai de mou dans les ailes. »

Les danseuses, en des attitudes de beauté, se sont arrêtées. tlessaline sourit, indulgente, aux derniers mots, paresseux et pittoresques, de la prière de la Tanagréenne, et Karysta s’étend auprès de l’Impératrice, tandis que tes danseuses s’en vont.

Viennent les gladiatrices; elles sont trois couples.

Deux luttent, assouplies aux jeux d’athlètes. Les corps musclés, de marbre souple, s’enlacent et les hommes demiexcités par des attitudes, des renversements, des écartements de jambes en l’air dans une voite, acclament les phases du combat, s’enivrent de l’odeur des

femmes, dans le relent de l'orgie et les parfums des roses. Armées uniquement d’un glaive et d’un bouclier, deux autres s’escriment; ce sont des filles campaniennes robustes, mâles un peu, dont saillent les croupes drues et les seins. Elles font étinceler leurs armes et scintiller, aux reflets des lampes, les visages sculptés au sommet de leurs casques d’airain et d’argent; leurs épées tintent jusqu’à ce que l’une ait chu, le sein droit troué « comme une poire, dit Marcus Pollio, où on plante un couteau ». Du sang éclôt et ?èbre le ventre de la blessée : on l’emporte.

Deux autres combattent à la lance, et toutes deux, enferrées simultanément, sont emportées aussi par des esclaves, en agonie sur un brancard de fleurs qu’arrose leur sang mêlé : des applaudissements éclatent et des cris de plaisir.

A présent, un jongleur s’efforce vainement à capter l’attention des convives, tout entiers à une causerie sur les jeux du cirque et discutant tes mérites des gladiateurs célèbres. Les yeux de Silius ardent, ils caressent les formes graciles de la Tanagréenne languide aux pieds de Messaline, qui, parfois, de sa main luxurieuse, frôle, sur la nuque de )a danseuse, les frisons évocateurs de la chevelure, parfumée de myrrhe, de ce petit printemps.

Des branches bruissent doucement où soupire la brise nocturne. Les flûtes ont des sons lointains et les lyres s'éplorent et rient dans l’ombre où les musiciens se sont dérobés, — quand un hymne éclate à la gloire de l’Impératrice, chanté par un chœur invisible :

Tu es si belle, d’une auguste beauté - que tous les ■yeux s’enflamment de Ton approche - Vénus impériale qui sais guider Vers Toi — l'universel désir.

Four défaillir d’extase dans tes bras - et se pâmer de délice aux merveilles de ton corps — Messalinal — Un est guerrier, roi barbare ou patricien séculaire — qui ne donnerait tousses lendemains, pour avoir une heure, — ton étreinte sacrée.

« — Ah ! Oui, par Hercule î une sacrée étreinte t • dit à ses camarades, au fond des jardins, un jeune soldat Gaulois, joueur de tuba. Et il raconte des détails.

LA DANSEUSE DE T AN AG RA

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