IX. - KARYSTA DANSE POUR LA SECONDE FOIS
U1DÉ PAR L'INTENSITÉ DES LUEURS, sépéos a pu pénétrer dans
les jardins de Silius. Il se cache dans le feuillage tremblant d’un parterre de mortes.
Du campement, où sa mère Géo, en gémissant, le pansait, il s’est évadé, à traders les ténèbres, tandis que tous, autour du feu mort, dans les chariots, s’étaient endormis. Des gens arrêtés autour des Egyptiens pour voir leurs danses et leurs acrobaties causaient, cet après-midî : il les a entendus, par hasard. Il a su que Silius donnerait une fête dans ses jardins, le soir même, en l’honneur de Messaline. Les mots écoutés criblaient sa fièvre : « Gollio m’a dit qu’il ^ aurait une nouveauté, une danseuse de Tanagra, très jolie, paraît-il ».
Depuis trois jours qu’il était couché, meurtri des horions et des verges des sotdats et du plat des glaives. Sépéos guettait te retour de ses forces, obsédé par l’idée d’aller à Rome, ^ retrouver Kar^sta, fut-ce au prix de la mort. « — Il ne faut plus qu’elle danse! » — ces mots de la prophétie le harcelaient. Dans son sommeil tourmenté, il s’éveillait en sursaut, s’élançant pour empêcher son amie de tourbillonner, selon les rythmes d’un art léger, quasi aérien, pour la distraction des Augustans et des courtisanes, de Luxuria, — de l’Impératrice nue.
L’adolescent dévore Karÿsta des -yeux, la jalousie le mord de la voir somptueusement dévêtue auprès de Messaline, parmi les désirs de Silius et des autres. Indifférent, il la regardait autrefois danser sans presque aucune draperie, et cela ne le blessait point; mais une brûlure ardeensa poitrine, à présent, de la contempler en proie à ces concupiscences bisexuelles. Avant, elle était l’anonyme et gracieuse danseuse, admirée des passants pour la seule souplesse de ses gestes, et c’était tout. Ce
soit, Karysta est une esclave de plaisir, but d’ennuis et de voluptés, une capture vierge à la merci de ces vices.
Les yeux de Sépéos n’abandonnent pas un instant Karysta immobile, accoudée près de Messaline, qui, fatiguée d’être horizontale, se dresse en riant, ramène sur ses seins, la tunique défaite qui les moule, et quitte le triclinium.
Silius, dès qu’il a vu disparaître l’ombre impériale, au coin d’une allée, prend les mains de Karysta craintive, n’osant le fuir. Les autres convives continuent de boire; des esclaves renouvellent les couronnes; ils versent dans les cratères d’or, d’argent, les vins mousseux de Sicile, et le Falerne épais, les mousses crépitantes des vignes campaniennes, les nectars d’or de l’Attique.
— Karysta, les déesses et les nymphes de ton pays ne dépassent noint ta séduction, petite Tanagréennel... Ecoute-moi, je ne suis pas un maître dur, et je t’aime. Dès que je te vis, saltatrice gracile, au revers oe ia route, tes yeux d’améthyste ont pris mon coeur... Veux-tu, ce soir, parer ma couche? A la colonnette marmoréenne de ton cou —ainsi qu’en ex-Voto d’amour — je veux suspendre des pierreries... Tu seras plus ornée que les déesses des temples, par ia reconnaissance d’un maître du monde pour sa maîtresse...
Karysta fait non d’un léger mouvement de tête; énergique à la fois e' timide, elle écarte son corps frémissant, apeuré de l’approche du mâle, s’efforce d’arracher sa main aux mains de Silius penché sur elle ei dont brillent les yeux et les lèvres, avivés du désir de sa jeune chair.
— Quelle crainte te fait frissonner? — reprend, en riant, Silius — K-arysïa, ne sois pas méchante envers moi qui t’adore et t’implore... Tu seras mienne et je te ferai riche, plus riche que Livia qui est si ftère de ses colliers et de ses bracelets, plus puissante qu’une matrone, car je te donnerai de nombreux esclaves. Cette nuit, quand les lampes trembleront et qu’ils seront tous partis — (Silius désigne les convives) — je t’emporterai dans mes bras et je couvrirai de baisers ta chair rose et blanche... et ta corolle, ê Fleur.
Silius, aux mains rapides, tâche de Vaincre Karysta ; mais, prestement, elle se dérobe et, d’un effort, s’arrache aux gestes aggrippeurs. Elle fuit par les allées du jardin, affolée, telle une biche poursuivie;
LA DANSEUSE DE TANAGRA
bondissante, elle s’éloigne, disparaît derrière les arbres ; entre les troncs noirs, sa robe, par instants, voltige, comme des ailes de libellules où se jouent des reflets.
Sépéos a suivi la scène. Il va s’élancer, rejoindre Kar^sta dans les méandres des parterres, reconquérir sa promise, la Tanagréenne. Deux mains parfumées se nouent à son cou; un corps se moule contre sa
poitrine, et des lèvres, avec un tison de chair, closent sa bouche. Chancelant, d’abord :
— Messalina! clame-t-il, après un cri.
— Oui... moi, l’Impératrice. Egyptien, je t’ai reconnu.. /Je sais ton nom: Sépéos... J’aime à savoir les noms des beaux hommes, aux prunelles de feu... J’avais quitté la fête pour être seule un peu; je baillais aux sottises de pourceaux ivres que disent mes invités... Et, soudain, je t'ai vut Tu as bien fait de venir, ô beau garçon; je t’ai remarqué, tcut de suite, l’autre jour, et, depuis, j’ai songé plusieurs fois à ta beauté d’éphèbe brun... Je suis heureuse! Viens... Que tu dois être un bon amant! J’ai très envie de toi... Oui, très envie...
Froidement, Sépéos regarde dans les yeux Messaline. U esquisse un recul el un geste.
— Me dis rien pour te défendre de mon amour... Que m’importe ton rang! Qui que tu sois, tu es beau, tes prunelles sont d’ambre et de jais, et tes lèvres de corail pourpre... Ton corps est d’un Apollon d’airain qui palpiterait. Tu es fort! Je veux me pâmer en tes bras, Sépéos, râler de ton étreinte... Je te donnerai un palais... ou, plutôt, nonl... tu resteras près de moi et tu charmeras les heures oisives de mon existence... On s’ennuie parfois d’être la souveraine de tout et de tous, mais ' sans désirs, souvent... Et voilà que je , te désire, mon cher, car — je me grise rien que de le répéter, — tu dois être un très bon amant...
Balbutiante tour à tour et impérieuse, Messaline frôle des pointes de ses seins la poitrine de Sépéos; elle le retient par le cou, et quête sa bouche :
— Je serai tienne, ce soir 1 M’es-tu pas heureux? Remercie tes dieux, Égyptien, de t’envoyer une telle fortune... En rêvas-tu de pareille, jamais, durant tes nuits errantes? -
' Câline, l’Impératrice l’effleure, l’enveloppe de caresses; mais, lui, lentement, s’écarte
— Je suis venu, seulement, pour emmener ma fiancée Karysta!
— Imbécile!... ricane Messaline. Elle en aime un autre!
Sépéos, farouche ;
— Me mens pas, Impératrice, n’essaie pas de me torturer en calomniant ma fiancée. Je suis sûr de Karysta comme de moi-même.
Mcssaline, sans répondre, le tentait par les effluves de ses yeux lascifs ; de ses bras blancs, elle lui fit un collier, où l’éclat des bracelets allumait des rubis et des turquoises, des chalcédoines et des topazes, des émeraudes, des améthystes et des saphyrs, des diamants. Et, de nouveau, la bouche impériale Percha les lèvres de l’Egyptien insensible, qui la repoussait, écartait son visage, s’arrachait aux mains en rut.
Une fureur de ce mépris d’un homme de vile race emplit tout à coup, te cœur de Messaline; jamais nul n’osa se refuser à son caprice; les plus grands s’enorgueillisent de la moindre faveur d’elle; suffoquée, elle examine cet homme, asse? audacieux pour vouloir échapper à son désir ;
— Les animaux du cirque se repaîtront de ta chair ou je te ferai crucifier comme un esclave! Des lanières, auparavant, et des verges
LA DANSEUSE DE TANAGRA
déchireront le bronje de ton corps!... Brute! Voilà que tu refuses mes baisers! Préfères-tu donc les supplices? J’ai des esclaves asiatiques qui savent arracher mille cris de douleur, avant de permettre de mourir.
Muette, elle épie sur le visage de Sépéos l’effet de ses menaces. Mais les prunelles de l’Egyptien, ses oreilles, tout son être est attentif au* bruits, aux lueurs de la fête : il redoute de voir Karysta ramenée à Silius, il craint d’entendre ta chère voi?e disant pour ce sénateur érotique les chansons des Rômes nomades.
Rageuse, Messaline, haletante, reprend, avec un méchant rire :
— Écoute, ce serait trop de bonheur encore pour toi, vil errant, de périr ayant au coeur la foi en ton amour, et ce serait sot. Karysta, la Tanagréenne, est ta fiancée... Tu l’aimes, dis-tu?... Elle t’aime, elle?... Eh bien, ce soir, elle sera couchée entre les bras d’un autre, je la donne à Silius, je la lui donne, tu entends!... Elle lui appartiendra, ce soir, parce que c’est ma volonté, ma vengeance.
Elle demeure un moment, palpitante, en face de Sépéos, dont les yeux rutilent dans la nuit. Des sons de flûtes clament le rut des faunes et l’apeurement des' nymphes; des luths incitent à l’amour et les harpes supplient, non loin; au portique illuminé, les fleurs invisibles embaument, et Luxuria reprend :
— Tu réfléchiras... Quand expirera la fête, reviens te cacher ici même, où j’ai mendié ton baiser. Dans ce parterre^ parmi les fleurs, tu tes verras... Karysta enlacée par Silius... Et tu ne douteras plus, et tu seras à moi, beau garçon...
— Je la tuerai! — gronde Sépéos.
— Non — s’écrie Messaline — rayonnante à l’idée de sa victoire — tu ne tueras pas. Mes baisers ont des filtres charmeurs qui savent guérir les pires blessures d’amour. Tu m’inonderas de ta volupté et je me pâmerai de ton extase... J’aime qu’on soit heureux et que tout et tous fassent de la beauté autour de moi... Oh! que fai envie de toi!... Vive la beauté!
Messaline s’en va vers le portique, d’où les voix des conviés s’échappent en rumeur joyeuse, — Sépéos, lui, s’enfonce à pas lourds sous les feuillages, affaisse sous le poids du doute, entré en son coeur, comme une épine invisible aux doigts d’un enfant qui cueillait des roses.
Des cris et des applaudissements fêtent Luxuria, de retour. Silius, debout, revenu quelques instants avant Elle, tenait en riant la main de Karfsta qu’il avait pu rejoindre et ramener. Il reprend sa place auprès de rimpe'ratrice, et des fleurs volent des mains des jeunes hommes et des belles filles vers les amants souverains, et Messaline ordonne de verser de nouveaux vins en d’autres coupes d’onyx et de marbre. Des gageures insensées s'engagent. Pollio invite à des folies Avia, la blonde d’or. Elle trempe tour à tour en un cratère de Chio les fraises de ses seins d’où gouttèle de l’or liquide, le sénateur vide le cratère, puis, alourdi, demeure immobile, muet, écarquille les -yeux et balbutie.
De nouveau, des danseuses s’en viennent. Elles sont vêtues de tuniques pareilles aux fleurs; multicolores, elles tourbillonnent autour des mimes tix corps de statues qui font les gestes de les cueillir et de les baiser, yndis que susurrent les luths et que les violes implorent et s’éjouissent soudain, en un crescendo de volupté. Des danseuses nues ont des ailes de ga?e et de soie diaprées; papillons, elles viennent poursuivre et butiner les roses rouges, blanches et safranées, les roses de chair et les oeillets pourprés, blancs, où ont plu des gouttelettes du sang des colombes. Des bacchantes ensuite se précipitent et tournoient, poursuivies par les faunes qui les emportent en riant, et les terrassent dans les fleurs. — Mais tous sont dégoûtés de ces banales danses coutumières et désirent la gracile souplesse de la Tanagréenne, le poivre et les piments de danses qu’ils ne connaissent pas encore.
— Karÿstal... Kar^sta !... Kar/sta!... Augusta Messalina, dis-lui que nous voulons l’applaudir...
Messaline, au lieu d’ordonner, prie la frêle danseuse avec des gentillesses flatteuses. Elle lui dit :
— C’est offenser les dieux de rester triste durant les libations et Vénus te punira, Tanagréenne, de te soucier mal de son culte. Danse pour l’enchantement de nos ^eux, pour notre distraction, et nous te parerons des plus éclatants joyaux, car tu es dorénavant la plus chérie de nos ballerines. Danse, comme dansaient, par les vallées de l’Hellas, les dieux de ton pa^s.
Or, tandis que, fleurs vivantes, se sont arrêtées les autres danseuses, lasses, Karfsta sourit d’un mélancolique sourire; elle est restée une
LA DANSEUSE DE TAN A G RA
spectatrice narrée de la fête. Reverra-t-elle jamais Sépéos, son fiancé? la vieille Géo, malgré sa prédiction fatale? et les camarades d’Égypte? Alors, pourquoi ne pas danser, pour mourir plus tôt? parmi des splendeurs qui l’emprisonnent et lui pèsent.
Toutes ces pensées sombrissent ses regards nostalgiques, et les gaîtés, autour d’elle, aggravent sa tristesse.
Karfsta danse,
— follement. .
Follement, elle s’est élancée, soulevant des deujc mains sa robe de gaje Violette, pailletée d’or, d’argent et semée de pierreries. On dirait une libellule dont le corps serait d’une femme. Elle saute et il semble qu’elle vole, si légère est la saltation de ses membres grêles, blancs, à peine dorés de l’or de raisins clairs dans le soleil.
Sous la lumière des torchères et des lampes, elle virevolte, tournoie, fleur de chair, de clarté, de pierreries — et d’avril.
Plus lentement, elle festonne des pas rythmés où tout son corps s’offre, liane caltypige et artiste, pour, en un geste pudique, échapper à une soudaine étreinte imaginaire, en un jeu tour à tour provoquant et chaste. Parfois, le corps menu et merveilleusement modelé de la mignonne ballerine se dérobe à demi sous la transparence de la robe, puis s’éploient et battent vertigineusement les ailes diaprées de reflets.
Karfsta la Tanagréenne — fleur, femme, flamme, joie, douleur, amour., gemme, papillon, fée — danse, follement, éperdue de l’ivresse triste ae son âme.