‹ L'orgue en FranceChapitre 16 sur 49 · De Vorganum vocal, et non pas de l'orgue · texte numérisé non relu

De Vorganum vocal, et non pas de l'orgue

6. C'est, en effet, par une mauvaise acception du terme susceptum modulationis organum de Jean Diacre, qu'Ekkehard a tiré cette fausse conclusion.

cas, chanter à deux voix ou faire entendre deux voix sur un instrument, semblait chose merveilleuse aux musiciens français du temps, et devait également intriguer la curiosité de personnages tels que le roi Pépin, qui s'ouvrait volontiers aux choses de l'esprit.

De plus, le fait que personne, dans tout l'Occident, ne savait, depuis longtempè, ce qu'était au juste un Orgue, rendait encore plus mystérieux ce que Ton connaissait de son usage dans les contrées soumises aux empereurs d'Orient. Ainsi, à Constantinople, des orgues aux tU3'aux d'or et d'argent (ou peut-être seulement dorés et argentés) étaient placés au cirque, à la Magnaure, au Ghrysotriklinon, partout où le « basileus » devait paraître, et sonnaient, à l'entrée et à la sortie des cortèges ou pendant les festins d'apparat, des pièces de bel effet K Quelques années plus tard, l'un des orgues construits pour l'empereur Théophile affectait la forme d'un arbre ! Le tronc renfermait les portevents, les tuyaux parlants se trouvant soit dans les branches, soit dans les corps de petits oiseaux qui y étaient perchés et semblaient ainsi gazouiller -. On parlait de l'orgue-signal de Jérusalem 3, pour lequel deux peaux de grands éléphants avaient à peine suffi à monter les douze ou quinze soufflets, semblables à des soufflets de forgeron : mais l'instrument n'avait que douze énormes flûtes de métal, cicutas œreas, résonnant avec un bruit de tonnerre, et dont le son portait facilement à plus de mille pas. Cet instrument, peu artistique, devait donc remplir le même rôle que les « carillons » plus modernes, ou nos jeux de cloches. Du même genre était l'espèce de sirène, également baptisée : orgue, construite par le médecin grec Maurostos, marchant moitié par l'eau, moitié par l'air, servant pour les signaux militaires, et dont le mugissement à son de trompette pouvait se faire entendre, assurent les vieux manuscrits arabes, à une distance de soixante milles ! (Où je soupçonne que le texte doit être fautif.) Or, ce qui est intéressant, c'est que l'auteur indique qu'il construisit un instrument du même modèle, que son maître destinait au « roi des Francs ». C'était donc là l'un des nombreux présents que Constantin Copronyme projetait d'offrir à Pépin le Bref. Il y avait encore cet autre instrument de musique, ou organon aussi, mais de genre indéterminé, inventé par le même constructeur, sorte de gigantesque cornemuse à tuyaux de flûte, alimentée par plusieurs soufflets ingénieusement disposés pour comprimer l'air, et où plusieurs instrumentistes à la fois pouvaient jouer la même mélodie. Le texte en fait les plus grands éloges, et c'est une page curieuse de l'esthétique gréco-orientale du viii* siècle que la description des impressions produites par cet « organon à embouchure de flûte » : « C'est une

I. I-e « Livre des Cérémonies» du palais impérial de Byzance contient de nombreux détails à ce sujet. {Patr. Gr., cxri, col. 78 et s.)

■2. Voir l'étude de Barbier de Montault, dans le t. XVIII des Annales archéologiques de Didron.

3. Dans une lettre faussement attribuée d saint Jérôme [Pair. Lat. xxx, Ep. ad Dardanum), mais qui date au plus tôt de la fin du viiie siècle, et dans le de Universo de Raban Maur, lib. XVIII, c. iy.{Patr. Lat., cxi, col. 495.)

voix triste qui vous fait répandre des larmes, ou, berceuse, qui vous verse le sommeil ; ou gaie, qui donne la joie au cœur ; cadencée, qui vous fait marquer les rythmes ; mélodieuse, qui vous emporte et vous enivre. C'est l'instrument qui répond le mieux à l'organe de la voix, qui l'harmonise, qui l'intensifie, en multiplie l'émission et les intonations: tout s'y traduit, depuis un murmure jusqu'au mystérieux langage des bêtes et des oiseaux^ »

C'est donc précédé de toutes sortes de récits, vrais ou amplifiés, se rapportant au même genre d'instrument, ou à d'autres confondus avec lui, que, attendu avec curiosité, « l'Orgue arriva en France ». Reçu, avec les autres présents de l'empereur byzantin, en grande solennité, il fut déposé dans la villa royale de Compiègne, où Pépin tenait alors une assemblée générale de ses leudes-. Mais si quelqu'un des musiciens du roi de France fut, par la suite, appelé à toucher cet orgue, l'instrument resta longtemps seul de son espèce, et une pure curiosité.

L'auteur des Gesta Karoli, le « moine de Saint-Gall » qui est probablement Notker le Bègue lui-même, rapporte ^ à une autre ambassade byzantine, celle de Constantin Curopalate, en 812, la description d'un orgue : je crois que c'est par confusion avec le précédent, aucun autre document ne parlant d'orgue à cette occasion. Néanmoins, le passage est intéressant, les renseignements précis, et de nature à donner une idée suffisante de l'instrument décrit par l'auteur. Voici ce passage* (qui suit un curieux récit montrant comment les chantres de la chapelle de Charlemagne imitèrent, en latin, quelques-uns des chants liturgiques grecs de la chapelle de l'ambassade) :

« Les ambassadeurs apportèrent aussi avec eux toute espèce d'instruments et de choses diverses. Tout cela, examiné comme à la dérobée par les ouvriers du très prudent Charles, fut avec très grand soin remis

1. Ce traité curieux, signalé par les anciens encyclopédistes syriens et arabes, a été découvert dans un monastère du Liban, et publié par le P. Cheïkho dans la revue de l'Université de Beyrouth Al-Machriq, n» i (igoô). Ce n'est donc pas un traité de « facture d'orgues », comme l'ont cru divers orientalistes non versés dans la matière, mais de « fabrication d'instruments» divers ; le dernier qui y est décrit est le disque orné de clochettes, d'usage traditio.inel dans les églises d'Orient. Je dois à un érudit syrien, M, Habib Gouria, la traduction de ces passages.

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