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L'ORGUE ANTIQUE

HYDRAULES ET PNEUMATIQUES

Le récit des origines de l'orgue commence un peu à la manière d'un conte, en des temps qu'un lointain recul nous fait paraître proche des époques fabuleuses, là-bas, sur les rivages orientaux de la Méditerranée, parmi les héritiers gréco-égyptiens des antiques Pharaons.

Crésibios le barbier ^ ingénieur à Alexandrie d'Egypte au temps de Ptolémée Évergète, c'est-à-dire quelque cent ou deux cents ans avant notre ère-, fut célèbre par les machines, hydrauliques ou pneumatiques, dont il fut l'inventeur, dont il donna l'idée, ou qu'il perfectionna. Parmi les inventions ouïes perfectionnements de Ctésibios, on cite les pompes et les syphons ; l'application de leurs principes ou de leurs détails de machinerie à la facture musicale l'amena à l'invention de (' l'instrument hydraulique » (ainsi le nomma-t-il, organon hydvaiilikon) que Philon de Byzance ^ dépeint en deux mots savoureux : « une syringe soufflée par les mains ». La syringe est cet assemblage de tuyaux sonores, de grandeurs proportionnées et progressives, que Ton nomme aussi « flûte de Pan », assez improprement sans doute, car ses tu3''aux sont ceux du chalumeau rustique, caractérisés par une languette vibrante : ce sont des anches.

Ainsi naquit l'orgue, par les soins de Ctésibios, de cette union d'une invention utilitaire, la pompe, avec la syringe champêtre.

Ctésibios, ayant inventé l'orgue, apprit | sa femme Thaïs à s'en servir. Un bas-relief venu de leur propre ville, et conservé au musée

1. Exerçait-il la profession de barbier, ou n'est-ce qu'un surnom ? On l'ignore.

2. Selon qu'on penche, pour l'époque de Ptolémée III, qui porta ce surnom (246- 221 avant l'ère chrétienne) ou celle de Ptolémée VII, qui le porta aussi (145-117). I es avis sont controversés.

3. l*h\\or\, Sj^ntagma. Si ce Philon de Byzance est réellement contemporain d'Archimède, il faut admettre que Ctésibios vivait sous Ptolémée IFI. au même temps. On peut consulter Carra de Vaux, sur les Pneumatiques de Philon de Byzance, dans Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque Sationale, XXXVIII (igoS).

du Louvre S semble bien les représenter tous trois : l'inventeur, jouant d'une longue trompette, Torgue, d'une quinzaine de tuyauxassez courts, et l'organiste que l'on aperçoit derrière l'instrument. En plus de cette illustration originale, d'assez nombreux monuments antiques, que je citerai plus loin, offrent de suffisantes reproductions, plus ou moins soignées, des contours extérieurs du nouvel instrument, qui permettent néanmoins de s'en faire une juste idée et corroborent pleinement l'expression imagée de Philon.

Planche I. Type de l'Orgue primitif (tnviron i°»5o à i^yS de haut)

Tels furent les premiers débuts, qu'Athénée de Naucrate^, écho d'Aristoclès, de Tryphon, de Philon, nous raconte, de l'instrument qui, rapidement, devait surpasser tous les autres.

Sa description technique allait bientôt être donnée, assez précise et suffisamment claire pour que l'invention du barbier d'Alexandrie ne restât pas sans lendemain. Ctésibios, en effet, inventait et fabriquait : un autre Alexandrin, le célèbre ingénieur Héro, à coup sûr son élève, — et peut-être son fils, — a rédigé, dans ses volumineux Pneumatika ''\ les descriptions et les dessins des inventions de son maître. On peut, à juste raison, supposer qu'il y a parfois mis du sien, en mettant au point certains détails.

L'invention de Ctésibios et l'ouvrage de Héro ont dû, pendant assez

1. Voir dans les Musées de France. Recueil des monuments antiques, la planche 32 (Paris, 1873).

2. Athénée, Deipnosophia, IV, 75. On pourra consulter l'étude de Tannery, Athénée sur Ctésibios et V hydraulis , dans la Revue des études grecques, t. IX, Paris. 18.96.

3. L'édition moderne de ce remarquable ouvrage, donnant, pour la première fois, les illustrations tirées des manuscrits, a été publiée en 1899 dans l'édition Teubner, par Wilhelm Schmidt. La partie traitant de l'orgue se trouve au vol. 1.

longtemps, rester une pièce unique, une curiosité, car il n'apparait pas qu'on ait immédiatement réalisé ailleurs V « instrument hydraulique ». Cependant, l'orgue est déjà là tout entier, dans l'invention géniale du constructeur alexandrin ; il y est avec toutes ses caractéristiques, avec ses principaux organes, tels que la suite des siècles les verra perfectionner et amplifier, mais non changer, sinon en des temps tout récents,

Les premiers documents qui mettent l'orgue en pleine lumière de l'histoire, ou le dépeignent comme définitivement entré dans l'usage, remontent seulement aux environs de notre ère. Un mot échappé à Cicéron, dans l'une de ses Tuscidanes S en est le plus ancien témoin romain. J'ai cité le bas-relief d'Alexandrie : un autre fragment- d'une œuvre analogue provient de Tarse, la patrie de saint Paul ; comme le précédent,, il représente également un petit orgue d'une quinzaine de tuyaux, maintenus par une tringle transversale, et dont le coffre de la chambre à air est décoré d'une large frise richement sculptée. Enfin, une relique même d'un de ces orgues lointains nous a é^é livrée par Pompéi ressuscitée ^ : c'est un fragment d'un tout petit instrument ; neuf tuyaux de bronze plus ou moins entiers, dont le plus long n'a qu'environ deux tiers de pied, le composent — c'est donc une « quinte » ou « nasard » minuscule. — Rien ne subsiste, malheureusement, de l'emboutissage des tU3'aux ni du mécanisme de l'instrument, qui n'est bien réellement, pour reprendre le terme de Philon, qu'une grosse flûte de Pan, et n'a jamais fourni, pour des jeux d'enfants peut-être, ou l'appel de quelque bateleur, qu'une gamme de sons fort aigus et, à coup sur, nasillards, par ce que l'on nous dit des anches antiques.

Mais à la même époque d'où date ce spécimen de peu de valeur conservé par les cendres du Vésuve, l'orgue avait pris tout à coup une importance singulière : l'empereur Néron se passionne pour l'instrument, qui recevait alors ses premiers et sans doute importants développements. L'empereur, dit Suétone *, laissant la toute affaire, même une convocation au Sénat, passa, à certain jour, l'après-midi entière à examiner le fonctionnement du nouveau système : il se déclarait même prêt à aller en personne présenter cet orgue dans le théâtre, afin d'y défendre, s'il était nécessaire, la nouvelle invention.

Néron I le premier des organistes célèbres : quelle singularité du destin ! Et son goût n'est pas tout dans le récit fait par Suétone; des médailles à son effigie, récompenses accordées aux vainqueurs d'un tournoi public, portent à l'avers, avec les emblèmes d'un « premier prix », la

1. Tusculancs, III, 4,1: « ... Ilydrouli horlabere ut audiat xoces potius quam Platonis. »

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