Dans les Scriptores de Goussemaker, t. IV
c'étaient des petits « quatre » ou « six pieds », sonnant donc comme nos huit pieds ^ accompagnés de fournitures, et pouvant comprendre diverses combinaisons, puisque l'exécutant a à sa disposition différentes chevilles ou petits leviers faisant fonctionner les registres ou les accouplements. On peut citer le triptyque, si célèbre et souvent reproduit, de Jean Van Eyck, datant environ de 1430, où un ange (ou une sainte) Joue d'un de ces positifs, minutieusement observé et reproduit, remarquable spécimen du genre 2, On en verra aussi au musée de Cluny, à Paris, dans la fameuse tapisserie delà « Dame à la licorne » provenant du château de Boussac.
Il subsiste encore, en Espagne et en Italie, des spécimens de tels instruments : à la cathédrale de Tolède, il y a un petit orgue de ce genre (mais avec pédalier), qui remonte au xv^ siècle ; la tradition s'en maintint longtemps en Italie, où un positif analogue de cinq jeux ^ mais datant seulement du xvn^ siècle, est conservé au couvent de Sainte- Prisque, à Rome. En Espagne également, on garde précieusement, à l'Escorial, un tout petit portatif, guère plus grand que les orgues à bras, sans pied, qui servit pendant le xvi^ siècle pour les processions, au grand organiste Ant. Cabeçon : cet orgue, qui n'est guère plus qu'une grande régale, dans le genre de nos petits harmoniums, a deux octaves chromatiques, et, au grave et à l'aigu, deux demi-octaves incomplètes.
Jusqu'au cours du xiii* siècle, les instruments de ce genre, fréquemment reproduits sur les monuments figurés, ont des touches espacées, de forme souvent pattée ou tréfiée, et disposées un peu comme celle de nos accordéons. Mais, à la même époque, apparaissent des claviers disposés comme les nôtres, toutefois avec des touches plus courtes et plus larges; dès lors, elles sont rapprochées les unes des autres, même dans des claviers non chromatiques, et il semble que le bord inférieur en est taillé en biseau.
Portatives ou positives, les orgues n'étaient pas exclusivement réservées à l'usage religieux.
Des trouvères les utilisaient ; des mendiants — joailatores organorum — s'en servaient dans les rues ou sur les places ; les amateurs en usaient largement pour leur distraction ou leurs récréations musicales, à une époque où la science et la pratique de la musique étaient au moins, sinon plus répandues que de nos jours. Nombreuses sont les allusions faites principalement au xni* siècle et au xiv®, sur ces usages variés : Guillaume de Machaut parle même de ceux qui voudraient mettre sur l'orgue une certaine pièce à trois voix, assez complexe, qu'il envoie à une sienne correspondante.
1. Le clavier commençant une demi-octave ou une octave plus haut que les nôtres.
2. lia servi d'illustration, entre autres, à la couverture de la Tribune de Saint- Gervais pendatit quelques années.
3. Cet instrument comprend un bourdon sonnant 8 pieds, une octave (prestant) de forte sonorité, une quinte da 2 2/3, une double octave, sa quinte, 1 i/3, un jeu de I pied (flageolet) et un d'1/2 pied (larigot) n'ayant que l'octave grave.
Aussi, les grandes églises voyaient-elles également, de plus en plus, se répandre l'usage des orgues, auxquelles on cherchait à donner, comme nous l'avons déjà vu, le plus de perfectionnements possibles.
En dehors de nombreuses églises, particulièrement monastiques, auxquelles font allusion divers textes précédemment allégués, dès le xn^ siècle, j'ai de plus trouvé nommément, au xni*, la mention de constructions d'orgues importantes dans les nouvelles cathédrales de Meaux (122 i), Strasbourg (i2(5o) ^, Senlis, Orléans, Reims, à la Sainte-Chapelle de Paris, etc., et plusieurs mentions d'organistes, à la cathédrale de Paris, entre autres, dès environ 1 1 5o, et plusieurs fois au cours du siècle suivant, à l'église Saint-Landry de la même ville, puis pour l'inauguration d^un nouvel hôpital en i323, à Saint-Séverin, etc.
Si nous ne possédons pas plus de détails sur ces instruments, c'est faute souvent de chercher dans les anciennes archives -, ou parce que ces archives ont été détruites. On trouve ainsi, pour telle ou telle cathédrale, autant de mentions de recours aux facteurs pour constructions ou réparations d'orgues, qu'on en rencontre maintenant ^.
Comme on l'a déjà vu par l'exemple de Nevers, on y avait déjà, au xiu* siècle, l'habitude de l'orgue de chœur et du grand orgue. A Chartres, il en était de même : si nous sommes très imparfaitement renseignés sur ce qu'il y avait comme orgues dans cette cathédrale, aux époques antérieures (on a allégué bien des conclusions fausses à ce sujet), nous savons néanmoins qu'il y eut de bonne heure un grand orgue de tribune, puisqu'on le y^econsiruisait en i34q, placé là où on l'a toujours refait, et au moins dès iSSy, un petit orgue, au jubé, pour le service du chœur -*.
I. Cet orgue fut construit par le dominicain Ulrich Engelbert, qui avait été condisciple de saint Thomas d'Aquin aux cours d'Albert le Grand.
•2. Je dois ici une particulière mention aux belles recherches que fait en ce moment notre ami et collaborateur P\ Raugel dans les anciennes archives, et qui lui ont mis entre les mains d'intéressants documents sur les orgues, en particulier, de Notre-Dame de Paris, aux xiv*, xvc et xvie siècles.
3. Par exemple, à Chartres (nombreux détails) ; i353, i3Ô2, iSjô, iSSo, Toul ; i358, Saint-Séverin de Paris ; i365, Troyes (grand orgue de la cathédrale) ; i366 et et années suivantes, Angers ; i38o et années suivantes, Rouen ; 141 1, plusieurs églises de Troyes, citons entre autres que le relevagedes orgues de Sainte-Madeleine opéré cette année-là, avait coûté la somme de trente sous. Je suppose qu'il s'agit là de sous d'or, ce qui ferait environ 600 fr. en monnaie du temps ; i4i3, orgues de la salle de concert du Louvre ; 1426, Grenoble ; Arras, rin du xive siècle, (v. p. 63), etc.
Les renseignements les plus curieux et les plus complets sur les orgues à Troyes et dans la région environnante aux xiv", xv« et xvi® siècles ont été donnés par M. l'abbé A. Prévost, dans une étude documentée sur les Instruments Je musique usités dans nos églises depuis le A'///e 52èc/e, publiée dans les Mémoires de la Société Académique de l'Aube, en 1904. Nous y apprenons ainsi, pièces en mains, que dès le début du xv« siècle, les diverses églises paroissiales de cette ville possédaient des orgues ; on trouve également cites souvent les instruments des principales églises de la campagne, ce qui démontre, une fois de plus, que l'usage des orgues était fort répandu dans ces siècles lointains.
4. Les détails sur l'orgue se trouvent dans le bel ouvrage de l'abbé Glerval, la Maîtrise de Notre-Dame de Chartres, auquel nous les empruntons.
A la cathédrale de Rouen, le règlement établi par le chapitre à l'usage de l'organiste du grand orgue fait connaître, en i386, cet intéressant détail de facture, dû sans doute au facteur belge qui travaillait, depuis i38o, à l'augmentation de l'orgue ^ : un tirant spécial permettait de faire perdre le vent après l'exécution des morceaux, de peur que l'air trop comprimé ne fasse éclater les soupapes des soufflets. La soufflerie était donc soignée, et aussi méticuleusement établie que l'on pouvait le faire : les détails donnés par une source précédemment citée, sur les anciennes orgues de Notre-Dame de Dijon, montrent le soin extrême avec lequel les soufHets en étaient établis ; ces soufflets mesuraient quatre pieds sept pouces sur deux pieds un pouce -.
La disposition des tuyaux, comme on disait, en « mitre épiscopale », avec un plus grand tuyau au milieu, les autres décroissant de chaque côté, commençait à être en faveur, et témoignait de l'habileté des facteurs qui durent désormais disposer l'abrégé en conséquence, et en l'étendant « en éventail ». En même temps, on mettait à part, dans une ou plusieurs tourelles, les plus gros tuyaux de teneure appelés aussi « trompes ». La disposition générale du grand buffet d'orgues était donc créée ^. Pour les portatifs et positifs, l'usage était aussi d'en orner les montants ; très fréquemment, une tourelle carrée ou octogonale, crénelée, décorée de gables ornés, presque jamais de clochetons, marquait la place du plus gros tuyau, qu'elle contenait.
Les tuyaux multipliés et souvent peints ou dorés, la façade ornée, ainsi disposée en « plates-faces » et en tourelles, sans relief, mais distribuées sur le même plan, faisaient du buffet de l'orgue, vers l'an 1400, un objet d'art précieux que l'on couvrait de housses ou de rideaux.de panneaux mobiles ou de volets eux-mêmes peints de sujets divers. On imagina même, pour l'amusement du populaire, d'y joindre un soleil et une lune mobiles, une roue armée de clochettes, ou même, comme à Metz, une tête grotesque, le « Gueulard » roulant les yeux et tirant la langue à l'appel d'une certaine pédale...
Mais, à côté de ces fantaisies saugrenues, qui connurent deux siècles au moins de faveur, on chercha, tout au cours du xv^ siècle, à agrandir encore l'orgue, à lui donner des perfections qui n'auront plus qu'à être appliquées aux instruments nouveaux ou reconstruits.
Le grand orgue de la cathédrale d'Amiens, construit de 1422a 1429, aux frais d'Alphonse Le Mire, ancien « valet de chambre » de Charles VL
1. Il renforça, entre autres, les fournitures des octaves aiguës, dont les principaux sonnaient trop faiblement par rapport aux « teneures ». C'est le cas de signaler que les tacteurs belges apparaissent à cette époque comme particulièrement appréciés ; citons, en plus de celui qui travaille à Rouen, Jehan de Soignies, qui s'occupe de l'orgue de la cathédrale de Troyes en i365 ; Louis de Valbeck à qui on a voulu faire honneur de l'invention du pédalier (à tort d'ailleurs, car il s'agit d'une cornemuse dont la soufflerie est actionnée par une pédale), etc.
2. La description, en français, et l'indication des mesures tiennent une grande page du manuscrit de la Bibliothèque Nationale déjà cité. (Voir ce texte plus loin.)
3. Dès avant 1416, le grand orgue de la cathédrale d'Angers était ainsi disposé ; Voir L. de Farcy, Monographie de la cathédrale d'Angers, t. IV.
peut passer pour le type le plus complet de la facture médiévale*. Instrument très important, puisqu'une partie de son buffet et son ordonnance générale sont toujours restées les mêmes, il comprenait des principaux, des doubles-principaux en « montre » de seize pieds, dont la place des gros tuyaux, placés en tourelles, fixait définitivement la disposition des façades des grandes orgues. Les tuyaux extérieurs étaient d'étain, et ceux de l'intérieur en plomb. De nombreuses fournitures accompagnaient ces principaux, et l'ensemble des tuyaux atteignait près de deux mille cinq cents, presque autant que le moderne Cavaillé-CoU qui en tient actuellement la place. Son clavier était de quatre octaves chromatiques, sauf les touches extrêmes, qui manquaient de « feintes ». Même retouchée plus tard dans ses décorations, à l'époque de Henri II, la façade de cet instrument reste puissamment démonstrative de l'importance du grand orgue d'une grande cathédrale au xv^ siècle : en effet, sa place à l'entrée de la nef, dont nous ne connaissons aucun exemple plus ancien, a nécessité la construction d'une vaste tribune, chef-d'œuvre de charpenterie et de sculptures décoratives. La tribune subsiste toujours : son aspect n'est modifié que par la construction d'un buffet de positif plus moderne (xvii® siècle) qui, sans doute, en a remplacé un plus ancien. Mais encore la boiserie même du « grand corps » est restée intacte dans sa partie inférieure, et, dans la partie supérieure, a seulement été remaniée au siècle suivant, ou refaite sur la même ordonnance. Ainsi, sauf l'aspect du positif et la décoration « renaissance » du haut du grand buffet, l'ensemble de l'orgue d'Amiens reste, à la vue, ce qu'il était au premier quart du xv'= siècle, ofîrant l'aspect majestueux et plaisant de ses plates-faces en « mitre » séparées par trois grandes tourelles, plates aussi, disposées pour les plus « gros thueaulx ». (Voir planche spéciale.)
En cherchant à combiner les abrégés des grandes orgues avec les positifs ou avec les régales que l'on y adjoignait, on obtint d'intéressants résultats. Le plus ingénieux, sans doute, de ces essais, fut celui de la cathédrale de Toulouse, où cinq orgues d'importance diverse, placés les uns côte à côte, et les autres au-dessus des premiers, pouvaient à volonté être joués séparément ou être accouplés en nombre varié. Aux grandes fêtes, on accouplait les cinq claviers. Gela se passait en 1463 ".
Enfin, en 1489, la construction du nouveau grand orgue de la cathédrale de Strasbourg, — où l'on suit les orgues depuis le xiii* siècle, — par le facteur alsacien Friedrich Krebs, d'Anspach, présente la disposition définitive des claviers superposés, et de l'emploi de trois claviers ; grand orgue, positif, récit (grosswerck, riickwerk, brust-positiv). La façade en a toujours été conservée, au même endroit, dans la première travée à gauche de la grande nef, à la hauteur du triforium.
1, Voyez l'étude détaillée de Georges Durand, Les orgues de la cathédrale d'Amiens, Paris, au Bureau d'Edition de la Schola.
2. Félix Clément a publié les documents relatifs à cet orgue dans son Rapport au ministre de l'Instruction publique, Paris, 1849.
Planchk VI. - (JRAMJ ORGUE D'AMIENS ET SA IRIBUNE
Nous n'avons pas la disposition de cet instrument, qui comptait deux mille cent trente six tuyaux, mais le détail des jeux de l'orgue de la collégiale de Haguenau, construit en 1491 par le même facteur, indique pour le grand orgue trois registres : un « ténor » (principal en montre de 8 pieds), une flûte, une cymbale ; au positif, un « petit ténor > (prèstant en montre de 4 pieds), une flûte « triple » (?), une cymbale ; plus le plein jeu. Le positif est encore placé, suivant l'habitude, derrière Torganiste, mais le contrat spécifie que l'organiste devra pouvoir jouer les deux orgues sur le même clavier : l'accouplement facultatif existait donc ^
Pour le troisième clavier, quand par hasard, il y avait lieu d'en construire, il ne gouvernait sans doute qu'un jeu « séparé » et ne commençant qu'au milieu du clavier, à en juger par divers exemples français ou étrangers -. Il est probable, aussi, que des cinq orgues de Toulouse, les deux qui étaient superposés aux autres étaient simplement une régale et un chalumeau ; cependant le troisième clavier de Strasbourg est nommé « brustpositiv •>■>, ce qui semble indiquer un second positif, sonnant, par sa disposition, en écho avec le premier.
Les principaux soins des organiers, au dernier quart du xv* siècle, furent avec l'établissement d'orgues à plusieurs claviers qu'on pût accoupler, celle d'un clavier de pédales, ne fonctionnant encore qu'en « tirasse » avec le manuel, et, pour les instruments les plus importants, la construction de montres de trente-deux pieds.
Ce fait, qui paraissait assez étonnant, il y a peu d'années, aux historiens de notre art, est hors de doute, car les pièces d'archives récemment produites en révèlent plusieurs exemples. Ainsi on trouve l'emploi d'au moins toute l'octave grave d'un tel jeu, par conséquent les plus grandes et les plus grosses de ces « trompes », dont les tuyaux, partagés en deux séries, sont supportés et alimentés par des sommiers et porte-vents spéciaux, et placés, à droite et à gauche du grand buffet, dans des tourelles séparées, souvent portées par un pilier spécial. C'était le cas, entre autres, du grand orgue de Metz, dont la construction avait été commencée vers le milieu du siècle^; de celui de Poitiers, puis
1. Tous ces faits sont empruntés à l'ouvrage, si admirablement documenté, de M. l'abbé Vogeleis, Quellen und Bausteine fu eiyier Geschichte der Musik und des Theaters in Elsass, Strasbourg, 191 1.
2. Ainsi le facteur belge Jean de Berge, construit, en 1409, un orgue à trois claviers pour les Augustins de Langensalza, en Thuringe, avec grand orgue (hauptwerk) de trois jeux, dont un parlant avec la pédale ; positif (rùckpositiv), également de trois jeux, et un jeu d'anches (zink] séparé. (Fùrstenau, dans les Monatshefte de R. Eitner, 1876.)
3. C'était un grand vingt-quatre pieds en montre, mais dont le tuyau le plus grave atteignait vingt-neuf pieds. Disposé sur une vaste tribune placée en surplomb de la nef, à la travée correspondant aux tours, cet instrument fut, un siècle plus tard, réparé et augmenté, entre autres par le facteur Boudefert en 1547, et en iSSg. Il fut démoli seulement à la suite de la Révolution, ainsi que sa tribune. En plus de ce grand orgue, la cathédrale de Metz possède encore un second orgue, belle œuvre française de 1537, établi sur une tribune en a nid d'hirondelle », à mi-hauteur de la dernière travée de la nef, près du transsept. Tribune, buffet et montre sont restés intacts, mais la plupart des autres jeux sont hors d'usage. Voir Bégin, Histoire de la
de celui de Chartres, reconstruit en 1475 sur le modèle du précédent par Gombaut Rogeric" ; quelques années plus tard, c'était le tour de celui d'Angers, œuvre de Ponthus Jousselin. Chacun de ces instruments contenait une douzaine de tuyaux d'une montre de trente-deux pieds.
Mais l'archevêque Robert de Croixmare, à Rouen, avait voulu que sa cathédrale surpassât les autres. Entre 1490 et 1495, on avait construit en cette église, sur une tribune à l'entrée de la nef, comme à Amiens, un magnifique instrument, ayant, nous ditDom Pommeraye 2, « une double montre de prodigieux tuyaux qui n'ont point de semblables, ayant trente-deux pieds de long ; ils sont de fin estain, dorez et enrichis de divers ornements ». Six grands soufflets spéciaux alimentaient ces trente-deux pieds. Les gros tuyaux s'en étageaient en plan à droite et à gauche du « grand corps », le long de la dernière travée de la nef. Il n'y avait évidemment pas d'autre orgue « en France qui en approchât », ni même, assuraient les Rouennais, « dans le monde entier » ^. Et cet instrument devait être en tout soigné et digne de son objet, puisque, un siècle plus tard, c'est encore celui dont se sert l'illustre Titelouze : peut-être l'avait-on enrichi de quelques modifications au cours du xvi^ siècle ; en tout cas, il avait un pédalier chromatique de deux octaves et demie (mais sans jeux séparés). A la longue, le temps « ayant gasté les porte-vent » du trente-deux pieds, cette montre ne fut plus conservée que comme décoration, jusqu'au jour où Robert Clicquot reconstruisit l'orgue, en 1686. 11 semble que cet orgue ait seulement compris un grand orgue et un positif : au moins Titelouze, un siècle plus tard, ne suppose-t-il pas d'autres claviers manuels, ni pour l'exécution de ses oeuvres, ni dans les devis d'orgue qu'il présente ou qu'il appuie de son autorité *.
A la fin du xv* siècle, l'orgue était ainsi définitivement constitué ; il ne restait qu'à appliquer partout les innovations introduites séparément, ici et là, par les facteurs dans les instruments qu'ils avaient construits, et à les perfectionner.
Pour compléter l'histoire de l'orgueà cette époque, mentionnonsquelques traits curieux ou intéressants.
cathédrale de Met^, t. II, p. 166, 169 et s., et le 17e fascicule du Bulletin de l'œuvre de la cathédrale de Met^ [1909], où l'on trouvera les relevés et photographies de ce second orgue.
I. Placé, comme à Metz et à Strasbourg, dans une galerie de la nef, le buffet a conservé la disposition générale et une partie de la boiserie de cette époque ; mais il a été fortement augmenté et remanié au siècle suivant. Malgré ces remaniements, il ofiFre un des plus plaisants aspects qui existent.
1. Histoire et description de V église cathédrale de Rouen, p. 3o.
3. Totius orbis prettosiora et pulchriora, voir Colette et Bourdon, op. cit., p. 13-14. Ce bel instrument était l'œuvre d'un facteur allemand, dont on n'a pas le nom.
4. Notons en passant, pour compléter l'excellente notice de M. Pirro sur Titelouze, en tête du tome I des Archives des Maîtres de l'Orgue par Guilmant, que Titelouze, en 1623, le 23 juin, préside à la réception du nouveau grand orgue d'Amiens, en même temps que Frémart, maître des enfants delà cathédrale de Rouen. (Durand, Les orgues de la cathédrale d'Amiens, p. 6.) Cet instrument, dont lerudit archiviste d'Amiens reproduit le devis, était presque semblable à celui de saint Godard de Rouen, dont Titelouze donna le devis quelques années plus tard.
Dans l'inventaire après décès d'un chanoine de la cathédrale de Troyes, nous lisons l'estimation en 143S, de « unes petites orgues portatives à main, enchâssées de bois, prisées LX. s. t. », (Go sous tournois, environ 144 francs de notre monnaie actuelle). En 1460, un autre inventaire y mentionne « unes régales qui est ung instrument de flûtes en façon d'orgues prisée dix livres tournois », (environ 174 francs).
D'autres inventaires du trésor de Saint-Martin de Tours citent, dès 1493, que ce trésor renfermait un orgue de « moyenne grandeur », dont les tuyaux étaient d'argent, (sans doute un portatif comme les précédents).
On a conjecturé, avec quelque raison, qu'il s'agissait là d'un cadeau princier, probablement royal K
De fait, le roi Louis XI avait une très grande dévotion à saint Martin de Tours, autour de la châsse duquel il avait fait établir « un beau traillis d'argent » au prix de « onze livres tournois pour marc, argent et façon » ; au même roi, on attribue la reconstitution du grand orgue de Notre-Dame d'Embrun, pareillement orné d'une montre d'argent 2, et la fondation des orgues de la collégiale de Cléry, qui ne furent toutefois achevées « grandes et petites orgues >;, qu'en i5io, par Pierre Jousseaume ou Jousselin ^.
Parmi les autres instruments de la fin du xv' siècle, qui soient dignes d'intérêt, citons la construction des orgues de la cathédrale de Bayonne en 1488 *, et les butfets de la petite église de SoHès-Ville, dans le Var, de la cathédrale de Perpignan, dont on trouvera les dessins dans Viollet-le-Duc •'"', ainsi que celui de Hombleux (Somme), postérieur de quelques années et détruit, hélas ! par les Allemands, au cours de la guerre de 1914-191S.
Si la disposition générale des grands buffets d'orgue paraît être restée, en apparence, et malgré les différences de style, telle qu'elle avait été
1. Comte Paul de Fleury, dans le Bulletin de la Société française de Musicologie^ n» 2, Paris, 1918.
2. Les plans et dessins du buffet ont été publiés par M. l'abbé Guillaume et M. Roman, dans les Comptes Rendus cités, sessions de 1886 et 1887.
3. Histoire de Cléry et de l'église collégiale et chapelle royale de Notre-Dame de Cléry, par Louis Jarry, Orléans, 1899, p. aoo-202, et 393.
4. Le marché en est publié dans la Revue des Sociétés savantes, 5» série, VI, 1873, p. 3i5.
5. Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XI<^ au XVh siècle, t. H, p. 252. Une belle étude, fort détaillée, ornée de nombreuses photographies de buffets et tribunes, a été consacrée par notre confrère M. Georges Servières à La décoration des Buffets d'orgue aux X V" et X VI° siècles, dans la Galette des Beaux-Arts, nos de décembre 1916 et de janvier-mars 1917. Nous ne pouvons mieux faire que d'y renvoyer. — On trouvera également la photographie d'une tribune d'orgue du XV' siècle, à Lamballe, dans la Vie et les arts liturgiques, année 191S, page 431, au cours d'un très intéressant travail de M. de Farcy, sur diverses orgues anciennes. d'Angers, La Ferté-Bernard, Lamballe, et d'autres reproductions d'orgue, du xvi>;. Enfin, la Petite Maîtrise, juin 19 lô, contient la photographie du buffet de Saint- Savin (Hautes-Pyrénées), du même temps.
fixée à la fin du xiv^ siècle ou au début du xv^ — tuyaux disposés en plates-faces séparées par des tourelles (planche V, II, n° i) elle devait subir néanmoins, au xvi% de notables modifications dans l'aspect de certaines de ses parties.
Vers la fin du xv* siècle ou au début du xvi^, à part quelques buffets aussi bien du Nord, que du Midi, ou de l'Est (Hombleux, Perpignan, Strasbourg) qui affectent la forme d'une façade en « redans » (même planche, 2), le type classique d'une ou deux plates-faces, en mitre ou en rampants, séparées et encadrées de deux ou trois tourelles, plates aussi, reste le plus répandu (id., 3, 4) tant pour les « grands-corps », que pour les positifs des grandes orgues d'église. Cependant, on commence bientôt à surmonter les tourelles de couronnements ajourés, de fleurons, plus ou moins en forme de couronnes ou petits dômes ornés. L'ancien grand orgue d'Angers, terniiné en iSiy.réunissait très curieusement le type à tourelles couronnées, tant pour le positif que pour le grand orgue, avec la superposition des rangs de tuyaux en usage dans les façades à redans.
Puis, tantôt seule la tourelle du milieu (Chartres, i5oi ; Metz, 2^ orgue, i535), tantôt d'autres (Saint-Bertrand-de-Comminges, vers I 540), commencent à être établies en saillie triangulaire (même planche, 5) ou semihexagonale, et l'effet en est des plus heureux.
Jusqu'à cette époque, les tuyaux en façade sont en général disposés sur une même hauteur de pied, les bouches étant sensiblement de même niveau ; l'extrémité supérieure des tuyaux dessine l'oblique en escalier que leurs grandeurs relatives appellent. C'est l'héritage de l'antiquité et de l'orgue classique du moyen âge (même illustration, 6).
A partir du milieu du xvi^ siècle, où triomphe définitivement l'ornementation « Renaissance », une modification profonde changera cet aspect. Désormais, au lieu que l'ordonnance de laboiserie soit disposée d'après les hauteurs des tuyaux, des « clairs-voirs » élégamment disposés, rachetant seuls la différence, s'il y a lieu, entre l'extrémité supérieure des tuyaux et la corniche, le contraire se produit: les tuyaux, dans l'orgue Renaissance, seront subordonnés à la frise horizontale plus ou moins imitée de l'antique ; leurs pieds seront plus ou moins prolongés, et les bouches dessinent, en sens inverse de l'ancien orgue, les v ou les rampants, disposition qui deviendra routinière chez les facteurs Jusqu'à nos jours (même planche, 7). Les tuyaux de façade, au lieu d'être le principe de l'ordonnance du buffet et de ses harmonieuses proportions, n'apparaissent plus que comme une sorte de décoration du monument qu'est le buffet. L'orgue reconstruit à l'époque de Henri II pour la Sainte-Chapelle semble marquer définitivement le style nouveau du buffet d'orgue * .
A mon avis, le type précédent, plus logique, était aussi le plus élé-
i.On en trouvera une belle reproduction dans l'ouvi^ige de Michel Brenet, les Musiciens de la Sainte-Chapelle,
Planche Vil.
I. PORTATIFS ET POSITIFS, XlIe-XIVe SIECLES (En haut, clavier primitif de régale. — Les soufflets sont de différents modèles.)
IL - SCHEMAS DE 1 AÇADES DE GRANDS CORPS ET DE POSrril'S FIXES.
XlVe-XVl« SIÈCLES.
gant. Pourquoi nos facteurs et architectes modernes ne s'en inspirentils pas plus ?
On pourra de même remarquer, par la planche ci-jointe qui représente en premier registre, des portatifs et des positifs du xii* siècle au XIV*, combien leur disposition et le choix de Tornementation, intéressants et curieux, ont été presque constamment négligés, en notre siècle, par les dessinateurs de façades d'orgue, lorsqu'ils ont cru faire du « roman » ou du « gothique ». Si l'on a à construire un orgue pour une église de style moyen âge, c'est dans les documents reproduits ou résumés dans cette planche que l'on en trouvera les vrais éléments ^.
De bonne heure, les organistes et les facteurs se servirent de notations conventionnelles pour indiquer les degrés de l'instrument. Celle dont ils usaient du ix* au xi^ siècle était alphabétique, de A a. G, avec reprise d'octave, mais, tandis que l'a de la notation alphabétique vocale commençait au son correspondant à notre la grave de la voix d'homme, VA de l'orgue représentait le tuyau le plus grave de Torgue, correspondant à Vut de la même voix. Ainsi, l'étendue habituelle du clavier, à'ut' à î{t*, était à cette époque représentée par un double « alphabet », mais où rien n'indiquait la différence des octaves.
ut ré mi fa sol la si ^ si ut, etc.
Des maîtres y indiquèrent aussi, par Temploi de points et de traits, les différences de durée entre les sons -.
Malheureusement, en dehors des passages des anciens traités d'organum qui usent de ces notations ou s'y réfèrent, aucun exemple pratique n'en a survécu.
Au XH* siècle, ces particularités avaient disparu, et la musique « organale » s'écrivait comme la musique vocale, jusqu'au jour où de nouvelles innovations, celles de Pérotin, amenèrent, à Notre-Dame de Paris vraisemblablement, la création des notations mesurées, dont le premier type fut justement appelé « organique » ^ à cause de son objet. Et c'est avec cette notation, encore à son premier stade, que fut écrit le « grand livre d'orgue » de la cathédrale de Paris, Magnus liber org-ani, dont les volumineuses copies authentiques se trouvent en diverses bibliothèques de l'étranger ^
1. Voir, pour la manière dont les schémas du registre II ont été réalisés par les décorateurs du xv* siècle et du xvi», l'orgue d'Amiens précédemment reproduit, et les autres buffets cités.
2. Sane punctos ac virgulas ad distinctionem ponimus sonoriim breviiim ac longorum. (Enchiriadis). Ce texte, où certains musicologues ont cherché à fonder une interprétation du chant grégorien, vise uniquement les pièces d'organum. Voir plus loin la suite de ce texte.
3. Elle est ainsi nommée dans le traité d'Amerus, étudié par Aubry etNiémann.