Un jeu d'anche ou tî'ompette^de
Nous sommes loin du puissant pédalier allemand ou du riche pédalier espagnol .'^( Voir plus haut page 72, notes 2 et 3.)
Telle était donc la composition des orgues importantes, nouvellement construites, avec les perfectionnements apportés au xvi^ siècle et au commencement du xvn^ à la facture de l'instrument. Par la liste de ses sonorités, on voit que les oreilles musicales étaient, — comme avec les vieux positifs du xiv^ siècle, — plutôt sensibles à l'ensemble résultant des harmoniques sonnés par les divers tuyaux, qu'à la prédominance d'un diapason déterminé. Par exemple, pour la proportion de jeux aigus et de mutation qu'offre la précédente liste, un orgue moderne aurait plusieurs jeux sonores de fonds et d'anche de 8 pieds et de 16 pieds. Le pédalier serait également beaucoup plus développé.
I. Cette disposition resta en usage en France jusqu'au coursdu xix« siècle ; ce fut Boë'y qui, en iS36 , installa chez nous les pédaliers dits « à l'allemande », dont le pre Dier fut appliqué à l'ancien orgue de la Sainte-Chapelle transporté à Saint-Germain-l'Auxerro i^.àaris.
La prédominance des jeux de pédale et des fonds de 8 était alors une particularité des factures espagnole et allemande ; elle ne s'introduisit chez nous que peu à peu, où le goût pour les sonorités aiguës continuait à s'imposera Mais la pression de vent des diverses variétés de l'orgue ancien était faible, comparée aux instruments modernes, — où elle est, d'ailleurs, fréquemment trop forte -. — On peutenjuger par les orgues qui subsistent encore, soit de construction ancienne, soit construites suivant les anciennes formules. Les prestants, par exemple, ont une sonorité exquise, comme celle d'une forte flûte d'orchestre, les fournitures et cymbales sont beaucoup plus douces aussi, et les grands jeux d'anche n'ont point cette puissance des modernes : il faut s'en souvenir pour la réalisation pratique des pièces d'orgue anciennes, en évitant dans leur registration tout jeu de sonorité trop violente, qui donnerait un caractère pour ainsi dire agressif à des ensembles qui doivent rester sonores sans exagération. Aussi gagnera-t-on souvent à ne pas employer indifféremment nos montres et prestants, dont les diverses variétés actuelles de flûte et de gambe peuvent fréquemment suffire à tenir la place dans l'interprétation des pièces anciennes.
Ainsi, les progrès mêmes de la facture des orgues, de la fin du xv^ siècle aux premières années du xvii% concurremment, par conséquent, avec l'apogée de l'a cappella et de la polyphonie vocale sans accompagnement, montrent que celle-ci n'était nullement exclusive des autres formes, comme on l'a gratuitement supposé. Partout, l'orgue est cité, au même titre que les voix. En Belgique et en France, sans doute, qui étaient la patrie du quatuor vocal, on préférait souvent entendre celui-ci à découvert : nous savons formellement que les grandes chapelles, telle celle du roi, exécutaient ainsi l'office divin ■•. Mais à l'étranger, en Espagne avec Morales et Victoria, à Munich avec Lassus, l'orgue et les autres instruments accompagnaient les polyphonies vocales religieuses et, en France même, il en a été parfois de même, ainsi en cette fameuse entrevue du Camp du Drap d'Or, où, en i520, les chapelles royales de France et d'Angleterre rivalisèrent, accompagnées par leurs organistes et même par les sacqueboutesde la musique militaire.
I. Quelques dates sur cette introduction tardive dans notre facture. C'est en 1692 seulement que Boyvin fait ajouter un bourdon de 16 p, à la pédale de l'orgue de la cathédrale de Rouen, — En 1775, Dom Bédos, dans son devis d'un grand 32 pieds, ne comprend qu'au récit une flûte de 8. et aux autres claviers un seul « second S p. ouvert » et une flûte de 4 p. — A la cathédrale d'Amiens, lorsqu'on refit le grand orgue en i833, le pédalier de cet instrument cependant important n'avait pas encore de fonds de 16 p. et seulement une bombarde de iG qui datait vraisemblablement de
3. Cet inconvénient, ce revers de la médaille des progrès modernes, est surtout sensible avec les prestants et pleins-jeux, où nos facteurs actuels ont trop habituellement la tendance à forcer la sonorité.
3. Dans la musique profane, il en était autrement. La Bataille, de Jannequin. n'était vraisemblement exécutée qu'avec des instruments ; plus tard, les psaumes de Marot sont, à la cour même, soutenus ainsi.
Mais, chez nous, si, à l'époque du grand art vocal, raccompagnement par l'orgue, habituel au moyen âge, disparaît ordinairement, ce n'est pas que l'instrument soit privé du moyen de s'exprimer : j'allais dire : au contraire. L'opposition, en effet, des deux moyens d'expression est d'autant plus vive que ceux-ci paraissent plus indépendants. Aussi, l'orgue a-t-il, au xvi* siècle, continué de se faire entendre en perfectionnant ou en développant les procédés qu'il utilisait antérieurement non seulement en tant qu'instrument d'église, mais aussi comme distraction musicale.
Les titres delà collection d'orgue en six volumes, publiée par Altaingnant à Paris en i 53o et i 63 1 , sont très instructifs à ce point de vue ^ Les trois premiers livres sont de la musique d'église ; les trois autres constituent un répertoire profane, ce dernier formé principalement de « transcriptions» de chansons. Toutes cespiècessontnotées dansla « tabulature » des instrumentsà clavier, analogue à celle du luth, et cela montre que l'on n'hésitait pas à jouerindifféremment tellepièce sur l'un ou l'autre des instruments ^.
Les trois premiers de ces volumes contiennent :
l. Magnificat sur les huit tons avec Te Deu\m]laudamus et deux Préludes... — IL Le plain-chant de Ciinctipotens et Kyrie fons avec leurs Et in terra. Patrem. Sanctus et Agnus Dei... — IlL Treze Motetz musicaulx avec ung Prélude.
Nous avons donc là l'indication précise du répertoire d'un organiste français, au premier tiers du xvi^ siècle : préludes courts, dans les divers tons, et postludes ; versets en contrepoints fleuris sur les thèmes du plain-chant où l'orgue avait l'habitude d'alterner avec lechœur; transcriptions variées et ornées de motets, et de chansons sérieuses dont quelques-unes sont devenues des chants religieux, ainsi le // me suffit de tous mes maux plus tard superbement magnifié par Bach, ou encore des « noëls » qu'on avait déjà l'habitude de sonner sur les orgues de l'église 3. Ces transcriptions représentent les « pièces d'orgue » alors usitées, en plus des versets. Tel des Préludes est aussi majestueux que le seront, près d'un siècle plus tard, les pièces de Titelouze, tandis que le Deo gratias de la messe des solennels donne déjà l'impression exceptionnelle dans ce répertoire, d'un « récit» accompagné, en contrepoint fleuri et élégant sur le thème placé au ténor :
1. La description en a été donnée par Ritter, dans sa Geschichte des Orgelspiels, I, p. by et s., avec transcriptions de quelques pièces, II, nos 35 à 40. Nous nous y référons. L'unique exemplaire connu de cet inestimable trésor de la musique d'orgue française se trouve à la bibliothèque de Munich.
2. Voir l'étude précédente sur l'orgue au moyen âge, § III, ausujet des tabulatures,