‹ L'orgue en FranceChapitre 6 sur 49 · Voir texte précédemment cité · texte numérisé non relu

Voir texte précédemment cité

5. Le travail capital sur la question est celui de Clément Loret. qui traita successivement le sujet dans son Cours d'orgue, t. III, notice historique, Paris, 1878, et dans la Revue archéologique, année 1890. C'est à Loret que revient la découverte et l'explication du véritable principe de l'hydraule, mis définitivement au point par Wilhelm Schmidt.

Voir aussi la description donnée par M. Victor Loret, dan' le tome l""' de l'Encyclopédie de la Musique de l.avignac, pp. 3o à ^4.

nos devanciers, penser ici à Octave Auguste : les érudits modernes ont donné d'excellentes raisons pour placer Vitruve à l'époque des Antonins < ; l'étude qu'il fait de l'orgue, déjà bien perfectionné et loin de l'invention primitive, conlirme les données des archéologues et des historiens, et se trouve tout à fait d'accord avec les citations des auteurs de la seconde moitié du ii'' siècle de notre ère, ou du iii^, ainsi qu'avec les monuments figurés qui subsistent de cette époque. Nous considérerons donc le « devis » d'hydraule donné par Vitruve comme document de cette période.

Soufflerie de l'orgue hydraulique. — La soufHerie, telle qu'elle fut à l'origine, et sortie tout entière de l'esprit imaginatif de Ctésibios, est basée sur un principe des plus curieux, où la pression de l'eau joue le rôle de régulateur de l'air comprimé. C'était, pour les gens de ces tempslà, un vrai mystère, qui excitait les interrogations des curieux, ou l'admiration des esprits plus ouverts ; ce fut, depuis que les hydraules ont disparu, le problème présenté à l'imagination de ceux qui voulurent en reconstituer le fonctionnement •'. De nos jours seulement, grâce aux travaux de Cl. Loret et à la publication critique des textes antiques, la lumière s'est faite sur ce point, cependant bien simple.

L'air est puisé par un corps de pompe, qui le refoule dans le socle creux de l'instrument, où il arrive par une tuyauterie appropriée, sous une sorte de cloche à plongeur, en forme d'entonnoir renversé *. L'eau qui remplit le socle est maintenue en équilibre par l'arrivée incessante de l'air, qu'elle comprime à son tour par sa pression. Un autre tuyau, du sommet de la cloche, conduit l'air comprimé entre les deux tables qui forment ce qu'on a nommé depuis le « sommier », la chambre à air où prennent naissance les tuyaux parlants. Ainsi, dit Tertullien dans un beau mouvement oratoire : « l'air qui peine sous le tourment de l'eau, est distribué par fragment, unique en substance, divers par ses (cuvres. «(Voir fig. i.)

De cette disposition vient le nom à'organon hydraulicon, c'est-à-dire « instrument hydraulique », le seul que lui ait donné son inventeur.

L'orgue décrit par Héro n'avait qu'un corps de pompe ; l'instrument

i. Voir, entré autres, la thèse, fortement documentée, de J.-L. Ussirlg. Betragt-^ hinger over Vitruvii de Architectura, Copenhague, i8y6.

2. Dans son De Architectura, X, ch. xiii (publié par V. Rose dans l'éd. Teubner,

3. Tous les travaux sans exception, faits sur ce sujet depuis le moyen âge )usqu a 1878, fourmillent de méprises ou de fantaisies ; Loret fut le premier à élucider cette question.

Pour la description qui suit, voir la planche d'illustratiou donnant, figure i,la disposition schématique de l'orgue primitif, telle qu'elle figure dans les meilleurs manuscrits de l'œuvre de Hérp ; figure 2, l'ouverture ou l'obturation des tuyaux parlants et le mécanisme de la touche d'après les mêmes sources ; figure 3, le perfectionnement du même mécanisme, décrit par Vitruve ; figure 4, le manubrium ouvrant l'accès de l'air aux rangs de tuyaux (v. p. suivante).

4. Comparé très heureusement à une cloche à plongeur par Charles Maclean ; voir son très complet travail The Principle of the Hydraulic Organ, dans les Sammelbande de l'I. M. G., \'I, pages iS3-23G.

de Vitruve, plus important, en avait deux, par où les souffleurs pompaient alternativement. (Voir planche III, page 20.)

S^aSHKlI^

Planche ii

La simple soupape de métal de la pompe de Ctésibios, montée sur deux clavettes, fut également perfectionnée : au 11* siècle, un obturateur en forme de cymbale, pouvant hermétiquement fermer l'orifice à l'intérieur du corps (du « boisseau » — modius — comme on disait) est suspendu par une chaînette commandée par un « dauphin » de bronze fixé à une petite tige ; l'obturateur ouvre ou « cale » le cylindre, selon le sens de la pression deTair. (Voir même figure.)

ID

La disposition des pompes à air devait d'ailleurs varier selon la force de l'orgue.

La plupart des représentations antiques de l'instrument ont (lorsqu'elles sont visibles) deux pompes, l'une à droite, l'autre à gauche. Une miniature, du vi^ siècle seulement, mais que son origine très probablement alexandrine rend intéressante ^ représente deux hydraules accouplées, chacune avec son organiste: concertent-ils ou se renforcentils ?Là, les pompes sont toutes deux placées, pour un orgue, sur le même côté, l'une près de l'autre ; il y a donc quatre souffleurs, deux à droite, deux à gauche.

On peut croire que, malgré son ingéniosité et la régularité de pression qu'elle assurait, la soufflerie « hydraulique » ne contentait pas tous les amateurs d'orgue : peut-être n'assurait-elle pas une force suffisante lorsque les instruments furent devenus plus importants. De là, l'application du soufflet à l'orgue, dont j'ai parlé plus haut, et qui, peu à peu, se substitua à la pompe à air et au compresseur hydraulique.

Clavier et transmissions. — On peut voir, sur la figure schématique i de la planche II, l'indication sommaire de ce qu'on a, depuis, nommé « touche )) ; ces touches sont d'ailleurs assez espacées, et correspondent juste à l'axe de chaque tuyau parlant, sans être encore juxtaposées en clavier. D'après les dessins ou les indications des monuments, elles devaient être, d'axe en axe, distantes de trois pouces (environ 5 centimètres et demi). Chose curieuse, c'est encore exactement la mesure que l'on retrouve dans certaines orgues du haut moyen âge qui nous sont connues.

Ces touches ne sont, originairement, que les extrémités d'une articulation coudée à trois membres — àYxcovicxo; TptxoaXoç, — en métal, communiquant avec une glissière de bois percée d'un trou, qui, selon la position de l'articulation, tantôt intercepte l'arrivée de l'air et bouche l'orifice du tuyau parlant, tantôt fait communiquer l'un et l'autre. Un ressort, tout primitif, formé d'une spatule de corne attachée au mouvement par une cordelette, assure « automatiquement », dit Héro, le retour en avant de la glissière, en obturant à nouveau le tuyau (planche II, figure 2, d'après les manuscrits).

Plus tard, le système est un peu différent et perfectionné. Chez Vitruve, une palette de bois, pinna — la touche, — est jointe à la glissière soigneusement huilée, par une lame de fer flexible (c/zora^/«m), qui joue à la fois le rôle de transmetteur, quand la touche est abaissée, et,

I. C'est celle reproduite dans le fameux psautier de l'école de Reims, copié et orné entre les années 820-840, et connu sous le nom de psautier d'Utrecht, pour le psaume cl, qui servit de modèle à nombre d'autres qui la déformèrent plus ou moins, du vue siècle au xue. Dans sa reproduction la plus récente, celle du psautier d'Eadwine, à Cambridge, les miniaturistes, ne sachant plus ce que signifiaient les pompes des hydraules, les ont remplacées par des soutllets : cette dernière miniature, trop souvent citée, est assez grossière, et loin de valoir l'original. Une étude sur l'orgue du psautier d'Utrecht a paru dans Tlie M^nthly, année 1898, n"' d'avril à novembre.

quand les doigts la quittent, celui de ressort, qui ramène la glissière en place. (PI. IL fig. 3.)

Les auteurs des descriptions antiques emploient d'ailleurs à diverses reprises, comme je Tai déjà fait remarquer, les termes d' « aussitôt », « immédiatement», pour désigner la manière dont la machinerie de l'orgue obéissait au toucher. '

Tuyaux parlants. — L' « instrument h3^draulique » de Ctésibios faisait parler un certain nombre de tuyaux, évidemment restreint : le schéma de Héro n'en indique que sept ^, et l'ingénieur spécifie leur espèce, nommant chacun d'eux un aulos. Athénée n'emploie pas d'autre terme pour les désigner, et, si Philon compare à une syringe l'ensemble de ces tu3'aux, c'est encore le mot aulos qui revient dans les composés grecs ou latinisés, hydraulos, hydrauUs, hydraulus, qui prévalurent sur le vocable original organon hydî^aulicon. D'ailleurs la syringe elle-même était formée d'une série à'aulos. D'où l'autre nom qui fut aussi donné à l'instrument, ô'organon auletikou.

Les tuyaux parlants des premières orgues étaient donc analogues à l'instrument à vent du même nom, aulos en grec, tibia en latin. Or, si nos littérateurs ont accoutumé de rendre ce mot par « tiùte », c'est de leur part une méprise, et j'aime mieux ces vieux auteurs français du xv*' siècle ou du xvi^ qui disaient plus simplement : une « tibie ». L'aulos,ou la tibia, n'était pas une flûte, mais un instrument de métal, bronze ou airain, à anche, très sonore, dont la languette de roseau en faisait l'intermédiaire entre le chalumeau pastoral et le hautbois égyptien : il se rapprochait ainsi assez de la clarinette moderne, et on le construisait en divers registres, aigus, moyens ou graves, susceptibles de jouer à l'octave les uns des autres. Cet instrument était donc assez désigné pour le groupement d'ensemble imaginé par l'ingénieux alexandrin : Héro lui-même nomme ses tuyaux parlants, des auloi « puissants », aiAoùç àvjapAvovç ; ce sont des tuyaux à la fois à bouche et à anche, directement emboutis sur la « boîte à languettes » fixée audessus du sommier.

Il est probable qu'à l'anche de roseau on substitua rapidement des languettes de métal, susceptibles de résister à la pression de l'air comprimé, sans se désaccorder ni s'émousser.

Jeux. — L'orgue primitif n'était donc pas formé d'un jeu de tlùte, mais d'un jeu d'anches analogues aux chalumeaux. L'instrument alexandrin, très rudimentaire, ne possédait qu'une seule rangée de tuyaux ; l'orgue gréco-romain, dès l'instant où nous le connaissons avec quelque précision, arrive à en avoir plusieurs.

Mais, ces rangées de tuyaux, qu'étaient-elles au regard des timbres et des sonorités? Des répliques d'un même jeu? Des rangées de « fournitures » sonnant des octaves, des quartes et quintes superposées, amplifiant plus ou moins la richesse harmonique du tuyau principal ? Il est

1. C'éiaii d'ailleurs le nombre habituel de tuyaux que comportait l'antique syringe.

difficile de le dire exactement, d'autant plus que les monuments nous offrent uniformément le dessin de tuyaux à bouche, de hauteurs différentes, mais de proportions semblables, assez analogues à nos montres et prestants, et cependant de taille plus fine, comme les gambes.

Le texte de Tertullien suggère une explication, qui a été donnée par d'autres auteurs à propos d'un traité anonyme sur la musique * ; que signifie, en effet, dans ce passage : tôt commercia modorum, « tant d'échanges de modes » rapproché surtout de tôt acies tibiariim, « tant de rangées de tuyaux » ? On sait, en effet, que, dans la musique antique, chaque mode avait non seulement son échelle, mais sa transposition pratique réglée par un canon quasi immuable, analogue à celle dont usent encore les organistes modernes, d'après la a teneur » — la « mèse » des anciens — de chaque ton, dans la transposition des chants liturgiques. Or, comme il est indubitable que les claviers primitifs n'étaient pas chromatiques, on doit en conclure qu'un jeu donné ne pouvait que suivre l'échelle d'un mode unique, dans sa transposition courante. Une rangée aurait donné l'échelle dorienne, une autre la lydienne, etc.

Ceci n'est toutefois qu'une hypothèse ; il faut d'ailleurs remarquer que le texte anonyme dont je parle fait mention non pas de modes, mais de « tons » ; c'est-à-dire de sons, de touches, nouvellement alors ajoutées à un orgue, les « tropes » chromatiques au nombre de trois.

On peut encore remarquer que, sur une remarquable réduction en terre cuite, ex-voto sans doute, provenant de Carthage -, et constituée avec un soin très grand, des trois ou peut-être quatre rangées de tuyaux, celle qui est en u montre » est la plus grande. Par rapport aux dimensions générales de l'instrument et de l'instrumentiste, il est facile de se rendre compte du diapason de ce jeu. Ce « principal » offre une série de dix-neuf tuyaux, dont le plus long devait avoir en réalité environ quatre pieds ; un tel jeu correspond ainsi à un ensemble de tuyaux commençant dans les notes graves de notre clef de fa. Ce serait donc un jeu d'une sonorité semblable à celle de nos « huit pieds » actuels.

Il est impossible, sur le même monument, de se rendre compte de la hauteur des tuyaux de la ou des rangées intermédiaires ; mais la dernière semble avoir les deux tiers de la hauteur de la première, soit un jeu d'environ deux pieds deux tiers au tuyau le plus grave. Cette rangée sonne donc la quinte de la première : c'est un « gros nasard ». On se rappelle que les restes du minuscule instrument de Pompéi offrent les mêmes proportions, en une octave plus aiguë.

On avait depuis longtemps déjà remarqué que, si les instruments classiques de l'orchestre antique étaient à anche, on pouvait à l'occa-

Page 1