CHAPITRE XXVIII
Malgré l'impression si profonde et si nouvelle que Gérald avait conservée de son entrevue avec Hermiuie, il s'était rencontré avec Ernestine de Beaumesnil; car, selon les projets de La Rochaiguë, la plus riche héritière de France avait été, soit indirectement, soit directement, mise en rapport avec ses trois prétendants.
Un mois environ s'était passé depuis ces différentes présentations et depuis la première entrevue de Gérald et d'Herminie, entrevue dont on saura plus tard les suites.
Onze heures du soir venaient de sonner.
Mademoiselle de Beaumesnil, retirée seule dans son appartement, semblait réfléchir profondément : sa
physionomie n'avait rien perdu de sa douceur candide; mais parfois un sourire amer... presque douloureux... contractait ses lèvres, et son regard annonçait alors quelque chose de résolu, qui contrastait avec Tingénuité de ses traits.
Soudain mademoiselle de Beaumesnil se leva, se diïigea vers la cheminée, et posa la main sur le cordon de la sonnette... puis elle s'arrêta un moment indécise et comme hésitant devant une grave détermination. Paraissant enfin prendre un parti décisif, elle sonna.
Presque aussitôt parut madame Laine , sa gouvernante, l'air obséquieux et empressé.
— Mademoiselle a besoin de quelque chose ? — Ma chère Laine... asseyez-vous là. — Mademoiselle est trop bonne... — Asseyez-vous là, je vous en prie, et causons... — C'est pour obéir à mademoiselle, dit la gouvernante, très-surprise de la familiarité de sa jeune maîtresse, qui l'avait toujours traitée jusqu'alors avec une extrême réserve. — Ma chère Laine, lui dit mademoiselle deBeaumesnil d'un ton affectueux, vous m'avez souvent répété que je pouvais compter sur votre attachement?— Oh! oui, mademoiselle. — Sur votre dévouement?... — Il est à la vie, à la mort... mademoiselle. — Sur votre discrétion? — Je ne demande qu'une chose à mademoiselle, répondit la gouvernante de plus en plus charmée de ce début , que mademoistlle me mette à l'épreuve... elle méjugera. — Eh bien! je vais vous mettre à l'épreuve... — Quel bonheur!... une marque de confiance de la part de mademoiselle! — Oui... une marque d'extrême confiance... et j'espère que vous la mériterez... — Je jure à mademoiselle... que... — C'est bien, je vous crois, dit Ernestine en interrompant les protestations de sa gouvernante, mais,
dik'S-moi, il y a aujourd'hui huit jours... vous m'avez demandé... de vous accorder votre soirée du lendemain... pour aller à une petite réunion que donne chaque dimanche une de vos amies, nommée... comment s'appelle-t-elle? J'ai oublié son nom: — Elle s'appelle madame Herbaut, mademoiselle. Celte amie... a deux filles, et chaque dimanche elle réunit quelques personnes de leur âge... Je croyais lavoir dit à mademoiselle , en lui demandant la permission d'assister à cette réunion. — Et quelles sont ces jeunes personnes? — Mais, mademoiselle, répondit la gouvernante, ne voyant pas où mademoiselle de Beaumesnil voulait en venir, les jeunes filles qui fréquentent la maison de madame Herbaut, sont, en général, des demoiselles de magasin, ou bien encore des jeunes personnes qui donnent des leçons de musique ou de dessin... 11 y a aussi des teneuses de livres de commerce... Qu^nt aux hommes... ce sont des commis, des artistes, des clercs dn notaire... mais tous braves et honnêtes jeunes gens, car madame Herbaut est très-sévère sur le choix do sa société en hommes et en femmes; cela se conçoit : elle a des filles a marier... Et entre nous, mademoiselle, c'est pour arriver a les établir qu'elle donne ces petites réunions... — Ma chère Laine, dit Ernesline, comme s'il se fût agi de la chose la plus simple du monde, je veux assister à l'une des réunions de madame Herbaut... — Mademoiselle... s'écria la gouvernante qui croyait avoir mal entendu, que dit mademoiselle? — Je dis que je veux assister à l'une des réunions de madame Herbaut... demain soir, par exemple. — Ah! mon Dieu, reprit la gouvernante avec stupeur, c'est sérieusement que mademoiselle dit cela? — Vrès-sérieusemenf... Comment? vous, mademoi-
selle, vous! chez de si petits bourgeois... mais c'est impossible, mademoiselle n'y songe pas. — Impossible?.,, pourquoi? — Mais, mademoiselle, M. le baron et madame la baronne n'y consentiront jamais! — Aussi , je ne compte pas leur faire cette demande . . .
La gouvernante ne comprenait pas encore et reprit .
— Comment! mademoiselle irait chez madame Herbaut sans en parler à M. le baron? — Certainement, — Mais alors, comment ferez-vous, mademoiselle? — Ma chère Laine, vous m'avez encore tout a l'heure dit que je pouvais compter sur vous. — Et je vous le répète, mademoiselle. — Eh bien! il faut que demain soir vous me présentiez à la réunion de madame Herbaut. — Moi... mademoiselle... en vérité, je ne sais si je veille. — Vous ne rêvez pas; ainsi, demain soir, vous me présenterez chez madame Herbaut comme lune de vos parentes... une orpheline... — L'une de mes parentes... Ah! mon Dieu! je n'oserai jamais... et... — Laissez-moi achever... Vous me présenterez, dis-je, comme une de vos parentes nouvellement arrivée de province... et qui exerce la profession de... de brodeuse... par exemple... Mais souvenez-vous bien que si vous commettiez la moindre indiscrétion ou la moindre maladresse... que si Ion pouvait enfin se douter... que je ne suis pas... ce que je veux paraître, une orpheline qui vit de son travail, vous ne resteriez pas une minute à mon service... tandis que si, au contraire, vous suivez bien mes instructions... vous pouvez tout attendre de moi. — En vérité, mademoiselle, je tombe de mon haut... je n'en reviens pas... Mais pourquoi... mademoiselle veut-elle que je la présente comme ma parente... comme une orpheline... chez madame Her-
baut? Pourquoi ne pas... — Ma chèro, Loiné, assez do questions... puis-jo compter sur vous, oui ou non? — Oh! mademoiselle, a la vie, à la mort... mais... — Pas tlo mais... et un dernier mot : vous notes pas sans savoir, ajouta la jeune fille avec un sourire d'une amertume étrange, que je suis la plus riche héritière de France? — Certainement, mademoiselle; tout le monde le sait et le dit; il n'y a pas de fortune aussi grande que celle de mademoiselle... — Eh bien! si vous faites ce que je vous demande, si vous êtes surtout d'une discrétion a toute épreuve... à toute épreuve, entendezvous bien... j'insiste la-dessus, car il faut absolument que chez madame Ilerbaut l'on me croie ce que je tiens h paraître : une pauvre orpheline vivant de son travail... En un mot, si, grâce à votre intelligence et à votre extrême discrétion, tout se passe comme je le désire, vous verrez de quelle façon la plus riche héritière de France acquitte les dettes de reconnaissance, — Ah! fit la gouvernante, avec un geste de désintéressement superbe, ce que dit mademoiselle est bien pénible pour moi. . . mademoiselle peut-elle croire que je mets un prix à mon dévouement? — Non; mais je tiens, moi, à mettre un prix a ma reconnaissance. — ]\Ion Dieu, mademoiselle, vous le savez bien : demain vous seriez pauvre comme moi, que je vous serais aussi dévouée. — Je n'en doute pas le moins du monde; mais, en attendant que je sois pauvre, faites ce que je vous demande... Conduisez-moi demain chez madame Herbaut. — Permettez, mademoiselle, raisonnons un peu, et vous allez voir toutes les impossibilités de votre projet. — Quelles sont ces impossibilités?... — D'abord... comment faire pour disposer de (oute votre soirée de demain, mademoiselle? M. leba-
ron, madame la baronne, mademoiselle Héléna ne vous quittent pas. — Rien de plus simple... Je dirai demain matin que j'ai passé une mauvaise nuit... et que je me sens souffrante... Je resterai toute la journée dans ma chambre... sur les six heures du soir. . vous irez dire que je repose et que j'ai absolument défendu que Ion entre chez moi... Mon tuteur et sa famille respectent si profondément mes moindres volontés... ajouta mademoiselle de Beaumesnil avec un mélange de tristesse et de dédain, que Ton n'oserait pas interrompre mon sommeil. — Oh! pour cela, mademoiselle a raison... personne n oserait la contredire ou la contrarier en rien... Mademoiselle dirait a JM. le baron de marcher sur la tête, el a madame la baronne ou a mademoiselle Héléna de se masquer en plein carême, qu'ils le feraient sans broncher. — Oh ! oui , ce sont assurément d'excellents parents, remplis de tendresse et de dignité, reprit Ernestine avec une expression singulière, eh bien! vous voyez que me voila libre de toute ma soirée de demain... — C'est quelque chose, mademoiselle; mais, pour sortir d'ici? — Pour sortir d'ici? — Oui, mademoiselle, pour sortir de l'hôtel sans être rencontrée de personne dans l'escalier, sans être vue du concierge? — Cela vous regarde, cherchez un moyen. — Écoutez donc, mademoiselle, c'est bien facile a dire : un moyen... un moyen... — J'avais en effet prévu cet obstacle... mais je me suis dit... ma chère Laine... est très-intelligente, elle viendra a mon secours. — Dieu sait si je le voudrais, mademoiselle, pourtant... je no vois pas... — Cherchez bien... je ne suisjamais'montée chez moi que par le grand escalier... N'y a-t-il pas des escaliers... de service... qui conduisent à c(t appartement? — Sans doute, mademoiselle, il y a deux es-
caliers de service; mais vous risqueriez d'y être rencontrée par les gens de la maison... a moins, dit la gouvernante en réfléchissant , à moins que mademoiselle ne choisisse le moment où les gens seront à dîner... sur les huit heures... par exemple. — A merveille... votre idée est excellente! — Que mademoiselle ne se réjouisse pas trop tôt. — Pourquoi cela? — Il faudra toujours que mademoiselle passe devant la loge du concierge... un vrai cerbère... — C'est vrai... trouvez un autre moyen. — Mon Dieu, mademoiselle, je cherche, mais... c'est si difficile!... — Oui... mais pas impossible, il me semble... — Ah! mon Dieu' dit soudain la gouvernante après avoir réfléchi, quelle idée!... — Voyons vite... cette idée!... — Pardon, mademoiselle, je ne réponds encore de rien... mais il serait peut-être possible... Je sors, et je reviens dans l'instant, mademoiselle.
La gouvernante sortit précipitamment L'orpheline resta seule.
— Je ne m'étais pas trompée, dit-elle avec une expression de dégoût et de tristesse, cette femme a une âme vénale et basse... comme tant d'autres... mais du moins, cette vénalité... cette bassesse même me répondent de sa soumission et surtout de sa discrétion.
Au bout de quelques minutes, la gouvernante rentra le visage rayonnant.
— Victoire, mademoiselie'! — Exphquez-vous? — Mademoiselle sait que son cabinet de toilette donne dans ma chambre. — Ensuite?... — A côté de ma chambre il y a une grande pièce où sont les armoires pour les robes de mademoiselle. — Eh bien? — Cette pièce a une porte qui s'ouvre sur un petit escalier, autre que ceux de service... et auquel je n'avais jusqu'ici
fait aucune attention. — Et cet escalier .. où va-t-il aboutir? — Il aboutit à une petite porte condamnée qui, autant que j'en ai pu juger, doit s'ouvrir au bas du corps de logis qui est en retour sur la rue. .. — Ainsi, dit vivement mademoiselle de Beaumesnil, cette porte donnerait sur la rue? — Oui, mademoiselle, et ce n'est pas étonnant; dans presque tous les grands hôtels de ce quartier, il y a de ces petites portes dérobées conduisant près des chambres à coucher, parce qu'autrefois... les femmes de la cour.., — Les femmes de la cour?
Demanda si naïvement Ernestine à sa gouvernante, que celle-ci baissa les yeux devant l'innocent regard de a jeune fille; et craignant d'aller trop loin et de compromettre sa récente familiarité avec Ernestine, madame Laine reprit :
— Je ne veux pas ennuyer mademoiselle de caquets d'antichambre. — Et vous avez raison... Mais si cette porte qui donne sur la rue est condamnée, comment l'ouvrir? — Il m'a semblé quelle était verrouillée et fermée en dedans... Mais que mademoiselle soit tranquille, j'ai toute la nuit devant moi... et, demain matin, j'espère pouvoir en rendre bon compte à mademoiselle. — A demain donc, ma chère Laine... Si vous avez besoin de prévenir a l'avance votre amie madame Herbaut, que vous devez le soir lui présenter une do vos parentes... n'y manquez pas. — Je le ferai, quoique ce ne soit pas indispensable. Mademoiselle, présentée par moi , sera accueillie comme moi-même ; entre petites gens on ne fait pas tant de façons... — Allons, c'est entendu. . . Mais, je vous le répète une dernière fois... j'attends de vous la plus entière discrétion... Votre fortune a venir est 'a ce prix... — Made-
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nioiselle pourra ni'abandoniier, me renier comme une malheureuse, si je manque ii ma parole... — J'aimerai bien mieux avoir à vous récompenser... Occupezvous donc de cette porte, et... à demain. — Mon Dieu! mademoiselle, que tout cela est donc extraordinaire ! — Que voulez-vous dire? -- Je parle du -désir qu a mademoiselle d être présentée chez madame Herbaut. Je n'aurais jamais cru que mademoiselle pût avoir une idée pareille... Du reste, je suis bien tranquille, ajouta la gouvernante d'un air grave et compassé, je connais mademoiselle, elle ne voudrait pas engager une pauvre femme comme moi dans une démarche fâcheuse... compromettante... et, sans oser me permettre d'adresser une question à mademoiselle... ne pourrais-je pas... par cela même que je ne dois parler de ceci a personne au monde, ne pourrais-je pas savoir pourquoi mademoiselle... — Bonsoir, ma chère Lamé, dit mademoiselle de Beaumesnil, en se levant et en interrompant sa gouvernante, demain matin vous me tiendrez au courant de vos recherches de cette nuit.
Trop heureuse d'avoir enfin un secret entre sa jeune maîtresse et elle, secret qui, à ses yeux, était le gage d'une confiance qui assurait sa fortune, la gouvernante se retira discrètement,
Aprèsquelques moments de réflexion, l'orpheline ouvrit son nécessaire, et écrivit ce qui suit sur l'album où elle tenait une sorte de journal de sa vie; journal que, par un pieux souvenir, elle adressait a la mémoire de sa mère.