‹ L'orgueilChapitre 4 sur 9 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

« La résolution que je viens de prendre, chère maman, écrivait Ernestine de Beaumesnil sur son journal, est peut-être dangereuse... j'ai tort... je le crains; mais à qui, mon Dieu! demander conseil?

» A toi, tendre mère, je lésais... aussi est-ce en finvoquant que j'ai pris cette étrange détermination.

))Oui, car il faut qu'à tout prix j'éclaircisse des doutes qui depuis quelque temps me mettent au supplice.

» Tout à l'heure, chère maman, je te dirai quels sont mes projets, et pourquoi je m'y suis décidée.

» Depuis plusieurs jours, bien des choses se sont révélées à moi; choses si nouvelles, si tristes, qu'elles ont Jeté mon esprit dans un trouble extrême.

» C'est à peine si je puis à cette heure mettre un peu d'ordre dans mes idées, afin de te faire lire au plus profond de mon cœur, bonne et tendre mère.

» Pendant les premiers temps de mon arrivée dans cette maison, je n'ai eu qu'a nie louer... de mon tuteur et de sa famille; je ne leur reprochais qu'un excès de prévenances et de flatteries.

» Ces prévenances, ces flatteries n'ont pas cessé; elles ont au contraire augmenté, si cela est possible...

» Mon esprit, mon caractère, et jusqu'à mes paroles les plus insignifiantes, tout est loué, tout est exalté outre mesure. Quant à ma figure, à ma taille, à ma tournure, à mes moindres mouvements .. tout est non moins gracieux, charmant, divin; enfin il n'est pas au monde une créature plus accomplie... que moi.

» La pieuse mademoiselle Iléléna, qui ne ment jamais, m'assure que j'ai l'air dune madone.

» Madame de la Kochaiguë me dit, avec sa brutale franchise, que je réunis tant de rares distinctions en attraits, en élégance, qu'un jour je deviendrai malgré

moi LA FEMME LA PLUS A LA MODE DE PARIS.

» Enfin, selon mon tuteur, homme grave et réfléchi, la grâce de mon visage, la dignité de mon maintien, me donnent une ressemblance frappante avec la belle DUCHESSE DE LO.NGUEviLLE, si célèbrc SOUS la Fronde.

» Et comme, un jour, je m'étonnais dans ma naïveté, de ressembler à tant de personnes à la fois, sais-tu, ma chère maman, ce que l'on ma répondu?

» — Cela est très-simple... vous réunissez, mademoiselle, les charmes les plus divers; aussi chacun trouve-t-il en vous l'attrait qu'il préfère,.,

» Et ces flatteries me poursuivent partout, m'atteignent partout.

» Le coiff'eur vient-il accommoder mes cheveux? de sa vie il n'a vu plus admirable chevelure...

» On me conduit chez la modiste... — A quoi bon choisir une forme de chapeau plutôt qu'une autre? dit cette ftmme; avec une figure comme celle de mademoiselle, tout paraît charmant et du meilleur goût.

» La couturière affirme, de son côté, que telle est lincroyiible élégance de ma taille, que, vêtue d'un sac... je ferais le désespoir des femmes les plus citées par leurs perfections naturelles.

» 11 n'est pas jusqu'au cordonnier, obligé, dit-il, de faire faire des formes particulières, n'ayant jamais eu à chausser un aussi petit pied que le mien.

» Le gantier, par exemple, est plus franc, il prétend que j'ai tout simplement une main de naine»

» Tu le vois, chère maman, il s'en faut de peu que je tombe dans le phénomène... dans la curiosité.

)) Oh! ma mère... ma mère... ce n'était pas ainsi que tu louais ta fille, Torsque, prenant ma tète entre tes deux mains, tu me disais en me baisant au front:

» Ma pauvre Ernestine, tu n'es ni belle ni jolie... mais la candeur... et la bonté de ton âme se lisent si visiblement sur ton doux visage... que, pour toi... je ne regrette pas la beauté.

)) Et a ces louanges, les seules que tu m'aies jamais données, ma mère, je croyais! J'en étais heureuse... car je me sentais le cœur simple et bon.

» Mais hélas... ce cœur que tu aimais ainsi chère maman... est-il resté digne de toi? je ne sais...

» Jamais je navals connu la défiance, le doute, la moquerie amère... et depuis quelques jours ces tristes et mauvais sentiments se sont tout à coup développés en moi avec une rapidité dont je suis aussi surprise qu'alarmée...

» Ce n'est pas tout...

» Il faut qu'il y ait quelque chose de dangereusement pénétrant dans la flatterie; car à toi... je dois tout dire... Bien que taxant quelquefois d'exagération les louanges que l'on me prodiguait, je m'étais demandé comment il se faisait pourtant que tant do personnes de conditions différentes, n'ayant aucun rapport entre elles, se trouvassent si unanimes pour me louer en tout et sur tout?

» Il y a plus... L'autre jour, madame de La Rochaiguë m'a conduite à un concert. . . je me suis aperçue que tout le monde me regardait... quelques personnes, même, passaient et repassaient devant moi avec affecation, cependant j'étais bien simplement mise... à

légliso, mônio... lorsque j'en sors... jo no suis pas sans voir que Ton me remarque.

)) Et mon tuteur et sa familfe me disent :

» — Eh bien!... Vous avions-nous trompée?

» Voyez quel effet vous produisez partout et sur lotU le monde!

» A cela, a cette évidence, que pouvais-je répondre, chère maman? Rien... Aussi...

» Ces louanges, ces flatteries commençaient, je l'avoue, à me paraître douces... Je m'en étonnaismoins, et si parfois je les taxais d'exagération, je me répondais aussitôt"

» Mais pourquoi l'effet que je produis, comme dit mon tuteur, est-il si unanime !

» Hélas! la cause de celte unanimité on devait mo l'apprendre.

» Voici ce qui m'est arrivé,:

» Plusieurs fois, j'ai vu chez mon tuteur une personne dont je n'avais osé te parler jusqu'ici: c'est monsieur le marquis de Maillefort: il est difforme, il a l'air sardonique, et il ne dit à tout le monde que des méchancetés ou des douceurs ironiques, pires que des méchancetés.

)) Presque toujours, cédant à lantipatliie qu'il m'tnspirait. j'avais trouvé le moyen de quitter le salon, trèspeu de temps après l'arrivée de ce méchant homme; ces marques de mon éloignement pour lui étaient encouragées, favorisées par les personnes dont je suis entourée, car elles redoutent monsieur de Maillefort, quoiqu'elles l'accueillent avec une affabilité forcée. » H a trois jours on l'annonce.

» Je ne trouvais seule avec mademoiselle Héléna. Ouitterle salon a linstatit même, eût été de ma part une

^t LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

ijnpolilesse trop grande; je restai donc, comptant me retirer au bout de quelques moments.

» Tel fut alors le court entretien de monsieur de Maillefort et de mademoiselle Héléna; je me le rappelle comme si je IVntendais... Hé!as! je n'en ai pas perdu un seul mot! *

» — Eh! bonjour donc, ma chère demoiselle Héléna, lui dit le marquis de son air sardonique, je suis toujours ravi de voir mademoiselle de Beaumesnil auprès de vous... elle a tant a gagner dans vos pieux entretiens... elle a tant à profiter de vos excellents conseils, ainsi que de ceux de votre digne frère et de votre non moins digne belle-sœur!

» — Mais nous l espérons bien, monsieur le marquis, nous remplissons en cela un devoir sacré envers mademoiselle de Beaumesnil. — Certainement, a répondu monsieur de Maillefort d'un ton de plus en plus sardonique, à ce devoir sacré. . . vous et les vôtres, vous ne faillissez point; ne répétez-vous point sans cesse, et sur tous les tons, à mademoiselle de Beaumesnil: Vous êtes la plus riclie héritière de France... donc vous ôtes, en cette qualité, la personne du monde la plus admirablement accomplie... donc la plus universellement douée... — Mais, monsieur, sécria mademoiselle Héléna en interrompant monsieur de Maillefort, ce que vousditeslà... — Mais, miidemoiselle, reprit le'marquis, j'en appelleà mademoiselle de Beaumesnil elle-même... quelle dise si, de toutes parts, ne retentit pas autour d'elle un éternel concert de louanges, magnifiquement organisé d'ailleurs par ce cher baron, par sa femme et par vous, mademoiselle Héléna; charmant concert dans lequel vous faites tous trois votre partie avec un talent enchanteur... avec une abnégation touchante, avec un

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désinlôrossenicnl sublime! Tous les rôles vous sont bons... aujourd'hui simples chefs de chœur, vous donnez le Ion à la foule des admirateurs de madenioisellj de Beaumesnil... demain, brillants solos, vous improvisez des hymnes à sa louange, où se révèlent toute retendue de vos ressources, toute la flexibilité de votn^ iirt... et surtout l'adorable sincérité de vos nobles cœurs... — Ainsi, monsieur, dit mademoiselle Héléna en devenant rouge de colère sans doute, ainsi notre chère pupille n'a aucune des qualités, aucun des charmes qui lui sont si unanimement reconnus? — Parce qu'elle est la plus riche héritière de France, répondit M. de Maillefort en s'inclinant ironiquement devant moi, et en cette qualité, mademoiselle de Beaumesnil a droit .. aux flatteries les plus outrageuses... et les plus outrageantes... parce quelles sont mensongères et uniquement dictées par la bassesse ou parla cupidité.

» Je me levai et je sortis, pouvant à peine contenir mes larmes...

» Ces paroles, je ne les ai pas oubliées, ô ma mère!

» Toujours je les entends. . .

» Oh! la méchanceté de M. de Maillefort a été pour moi une révélation; mes yeux se sont ouverts... j'ai tout compris...

» Ces louanges de toutes sortes, ces prévenances, ces protestations d'attachement dont on m'accable; Veffet que j'ai produit dans quelques réunions et jusqu'aux flatteries de mes fournisseurs, tout cela s'adresse à la plus riche héritière de France. .

» Ah! ma mère, ce n'était donc pas sans raison, que je t'écrivais l'impression douloureuse, étrange, que j'ai

losseutie, lorsque, le lendemain de mon arrivée dans cette maison, Ton m'a si pompeusement annoncé que jetais maîtresse d'une fortune énorme.

)) Urne semble, te di?ais-je, que je suis dans la position d'une personne qui possède un trésor. . et qui craint à chaque instant d'être volée.

» Cette impression, alors confuse, inexplicable, je la comprends maintenant.

» C "était le vague pressentiment de cette crainte, de cette défiance inquiète, ombrageuse, amère, dont je suis poursuivie sans relâche... depuis que cette pensée accablante est sans cesse présente à mon esprit :

» — Cest uniquement à ma fortune que s' adressent toutes les marques d'affection que l'on me témoigne, toutes les louanges que l' onm' accorde.,.

» Oh! je te le répète, ma mère, la méchanceté de M. de Maillefort a du moins eu, contre son gré, un bon résultat; sans doute cette révélation m'a fait et me fera cruellement souffrir... mais, au moins, elle m'éclaire, elle explique, elle autorise Tespèced'éloignement incompréhensible et toujours croissant que m'inspiraient m.on tuteur et sa famille.

» Cette révélation me donne enfin la clé de l'obséquiosilé, des basses prévenances dont je suis partout et toujours entourée.

V Et cependant, chère et tendre mère, c'est maintenant que mes aveux deviennent pénibles.., même envers toi...

» Oui... je te lai dit... soit que l'atmosphère d'adulation et de fausseté où je vis maintenant m'ait déjà corrompue... soit peut-être que je recule devant ce qu'il y a d horrible dans celte pensée :

l'orgueil. ûS

» Toutes les louanges, toutes les preuves d'affection que l'on me donne ne sont adressées qu'à ma fortune.

» Je ne puis croire k tant de bassesse, à tant de fausseté chez les autres, et faut-il te le dire : je ne puis croire non plus que je vaille si peu... et que je sois incapable d'inspirer la moindre affection sincère et désintéressée...

» Ou plutôt vois-tu, chère mère, je ne sais plus que penser... ni des autres, ni de moi-même... Ce continuel état de doute est insupportable : en vain j'ai cherché les moyens d'en sortir, de savoir la vérité. Mais à qui la demander? De qui puis-je attendre une réponse sincèrê?Et encore, maintenant pourrai-jejamais croire à la sincérité?

» Ce n'est pas tout : de nouveaux événements sont venus rendre plus cruelle encore cette situation déjh si pénible pour moi...

» Tu vas en juger.

» Les amères et ironiques paroles de M. de Maillefort, h propos des perfections que je devais réunir en ma qualité ûhéritière, ont sans doute été répétées à mon tuteur et à sa femme par mademoiselle Héléna, ou bien, quelque autre événement que j'ignore, a forcé les personnes dont je suis entourée à hâter et a me dévoiler des projets, auxquels j'étais jusqu'alors restée absolument étrangère, et qui portent à leur comble mes incertitudes el ma défiance. »

Mademoiselle de Beaumesnil, a cet endroit de son journal, fut interrompue par deux coups frappés discrètement a la porte de sa chambre à coucher.

Surprise, presque effrayée, ayant oublié au milieu de ses tristes préoccupations le'sujet de son dernier en-

liU LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.

tretien avec sa gouvernante, l'orpheline demanda d'une voix tremblante :

— Qui est là? — Moi! mademoiselle, répondit madame Laine a travers la porte. — Entrez, dit Ernestine se rappelant tout alors.

Et s'adressant à sa gouvernante :

— Qu'y a-t-ildonc? — Bonne nouvelle... excellente nouvelle, mademoiselle... Vous voyez, j'ai les mains en sang... mais c'est égal! — Ah! mon Dieu!... c'est vrai, s'écria mademoiselle de Beaumesnil avec effroi, que vous est-il donc arrivé?... Tenez, prenez ce mouchoir... étanchez ce sang... — Oh ! ce n'est rien, mademoiselle, répondit la gouvernante avec héro'isme, pour votre service je braverais la mort!...

Cette exagération attiédit la compassion de mademoiselle de Beaumesnil, qui répondit :

— Je crois à votre courageux dévouement, mais, de grâce, enveloppez votre main. — C'est pour obéir à mademoiselle, peu m'importe cette blessure... car enfin la porte est ouverte... Mademoiselle, je suis parvenue à dévisser les pitons d'un cadenas... à soulever une barre de fer... J'ai entrouvert la porte, et, comme je m'en doutais, elle donne dans la rue...

— Soyez sûre, ma chère Laine, que je saurai reconnaître... — Ah! je conjure mademoiselle de ne pas me parler de sa reconnaissance; ne suis-je pas payée par le plaisir que j'ai à la servir?... seulement que mademoiselle m'excuse d'être ainsi revenue, malgré ses ordres... mais j'étais si contente d'avoir réussi!...— Je vous sais, au contraire, beaucoup de gré de cet empressement... Ainsi, nous pouvons en toute certitude convenir de nos projets pour demain... — Oh! maintenant, mademoiselle, c'est chose faite. — Eh bien

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tlonc, vous me préparerez une robe (1(> mousseline blanche, très-simple, et, la nuit venue, nous nous j'endrons chez madame Ilerbaut, Et , encore une fois... la plus grande discrétion. — Que mademoiselle soit tranquille... elle na rien de plus k m ordonner? — Non, je n'ai qu à vous remercier de votre zèle. — Je souhaite une bonne nuit à mademoiselle. — Bonsoir, ma chère Laine.

La gouvernante sortit.

Mademoiselle de Beaumesnil continua d'écrire son journal.

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