CHAPITRE XXX
Après le départ de sa gouvernante, mademoiselle de Beaumesnil continua d'écrire son journal ainsi qu'il suit :
« Pour bien comprendre ces nouveaux événements, il faut revenir sur le passé... chère maman...
» Le lendemain de mon arrivée chez mon tuteur, je suis allée à l'église avec mademoiselle Héléna; je me recueillais dans ma prière en songeant à toi, ma mère, lorsque mademoiselle Héléna m'a fait remarquer un jeune homme qui priait avec ferveur au même aufel que nous.
» Ce jeune homme, je Vai su plus tard, se nomme M. Célestin de Macreuse.
» L'attention de mademoiselle Héléna avait été attirée sur lui, me dit-elle, parce que, au lieu de s'agenouiller, comme tout le monde, sur une chaise, il était à genoux sur les dalles de l'église; c'était aussi pour sa
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mère qu'il priait... car nous l'avons ensuite entendu demander au prêtre qui vint faire la quête de notre côté, une nouvelle neuvaine de messes a la même chapelle pour le repos de Tâme de sa mère.
» En sortant de l'église, et au moment où nous allions prendre de Teau bénite, M. de Macreuse nous en a offert en nous saluant, car il nous précédait au bénitier; plusieurs pauvres ont ensuite entouré ce jeune homme; il leur a distribué une abondante aumône en leur disant d une voix émue : « — Le peu que je vous donne, je vous l'offre au nom de ma pauvre mère qui n'est plus. Priez pour elle. »
» A l'instant où -M. de Macreuse disparaissait dans la foule, j'ai aperçu M. de Maillefort : entrait-il dans leglise? en sortait-il? Je ne sais; mademoiselle Héléna, l'apercevant en même temps que moi, a paru surprise, presque inquiète de sa présence. En revenant à la maison, elle ma plusieurs fois parlé de M. de Macreuse, dont la piété paraissait si sincère, la charité si grande; elle ne connaissait pas ce monsieur, me dit-elle, mais il lui inspirait beaucoup d'intérêt, parce qu'il semblait posséder des qualités presque introuvables chez les jeunes gens de notre temps.
» Le lendemain, nous sommes retournées a l'église; nous avons de nouveau rencontré M. de Macreuse : il fait ses dévotions à la même chapelle que nous ; cette fois il semblait si absorbé dans sa prière, que, l'office terminé, il est resté a genoux sur la pierre, qu'il touchait presque du front, tant il semblait accablé, anéanti par la douleur; puis, s affaissant bientôt sur lui-même, il est tombé k la renverse... évanoui, et on l'a transporté dans la sacristie...
» — Malheureux jeune homme, m'a dit mademoi-
Sflle lléléna, combien il regrette sa mère! quel bon et noble cœur il doit avoir!
» Jai partagé Tattendrissemeiit de mademoiselle Héléna, car mieux que personne je pouvais compatir aux souffrances de M. de Macreuse, dont la figure douce et triste révélait un profond chagrin.
» Au moment où la sacristie s'ouvrait aux bedeaux qui emportaient M. de Macreuse, M. de Maillefort, qui se trouvait sur son passage, se mit à rire d'un air ironique.
» Mademoiselle Héléna pcirut de plus en plus surprise et inquiète de rencontrer une seconde fois M. de Maillefort k leglise.
» — Ce Satan, me dil-c-Ue, ne peut venir dans la maison de Dieu que pour quelque maléfice...
» Dans laprès-dinée de ce jour, madame de La Rcchaiguë ma décidée, malgré ma répugnance, à venir faire une promenade avec elle et une de ses amies ; nous avons été prendre madame la duchesse de Senneterre, que je ne connaissais pas, et nous sommes allées aux Champs-Elysées ; il y avait beaucoup de monde; notre voiture s était mise au pas, madame de La Rochaiguë a dit à madame de Senneterre :
» — Ma chère duchesse, est-ce que ce n'est pas M. votre fils cjue je vois là-bas, à cheval? — En effet, c'est Gérald, a répondu madame de Senneterre en lorgnant de ce côté. — J'espère bien qu'il nous verra, a ajouté madame de Mirecourt, et qu'il viendra nous saluer. — Oh! a repris madame de La Rochaiguë, M. de Senneterre n'y manciuera pas... puisque heureusement madame la duchesse est avec nous... Je dis heureusement, je me trompe, a ajouté madame de la Rochaiguë, car la présence de madame la duchesse nous
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empèclie de dire tout le bien que nous pensons de Î^I. Gérald. — Oh! quant à cela, a répondu madame de Senneterre en souriant, je n'ai aucune modestie maternelle : jamais je n entends dire assez de bien de mon fils. — Vous devez pourtant, madame, a répondu madame de Mirecourt , être bien satisfaite à ce sujet, si avide que vous soyez. . . — Mais à propos de M. de Senneterre , a dit madame de Mirecourt à madame de La Kochaiguë, savez-vous pourquoi M. de Senneterre s est, à dix-huit ans, engagé comme simple soldat? — Non, a répondu madame de La ilochaiguë, je sais, en effet, que M. de Senneterre, parti comme soldat, malgré sa naissance, a gagné ses grades et la croix sur le champ de bataille, au prix de nombreuses blessures, mais j'ignore pourquoi il s'est engagé, — Madame la duchesse, a ajouté matlame de Mirecourt en sadressant à madame de Senneterre, n'est-il pas vrai que M. votre fils a voulu partir soldat, parce qu'il trouvait lâche d'acheter un homme pour l'envoyer a la guerre se faire tuer à sa place? — Il est vrai , répondit madame de Senneterre, telle est la raison que mon fils nous a donnée, et il a accompli son dessein, malgré mes larmes et les prières de son père. — C'est superbe, a dit madame de La Rochaiguë. 11 n'y a au monde que M. de Senneterre capable de montrer une résolution si chevaleresque... — Et par ce seul fait on peut juger de la générosité de son caractère , ajouta madame de Mirecourt. — Oh!... je puis dire avec un juste orgueil qu'il n'est pas de meilleur fils que Gérald, dit madame de Senneterre. — Et qui dit : bon fils... dit tout, reprit madame de La Rochaiguë.
» J'écoutais en silence cette conversation, par-tageant la sympathie qu'inspirait aux personnes dont
l'orgueil. U9
j'éluiï^ accompagnée, la géncivuse conduite de M. de Sennetorre s engageant comme soldat plutôt que d'envoyer quelqu'un se faire tuer pour lui.
» A ce moment, plusieurs jeunes gens passaient au pas de leurs chevaux, en sens inverse do nous; je vis lun d'eux s'arrêter, retourner son cheval et venir se placer à côté de notre calèche, qui allait aussi au pas.
» Ce jeune homme était M. de Senneterre; il salua sa mère. Madame de la Rochaiguë me le présenta; il me dit quelques paroles gracieuses, puis il fit, en causant, plusieurs tours de promenade auprès de nous; il ne passait pour ainsi dire pas une voiture élégante sans que l(>s personnes qui l'occu{)aient n'échangeassent quelque signe amical avec M. de Senneterre, qui me parut inspirer une bienveillance générale.
» Pendant l'entretien qu'il eut avec nous, il fut trèsgai, légèrement moqueur, mais sans méchanceté; il ne railla que des ridicules évidents pour tous, et qui passèrent devant nos yeux.
» Peu de temps avant que M. de Senneterre nous (juittât, nous fûmes croisés par une magnifique voiture à quatre chevaux, marchant au pas comme nous, et dans laquelle se trouvait un homme devant qui un grand noml.^re de personnes se découvraient avec déférence; cet homnîe salua profondément M. de Senneterre, qui, au lieu de lui rendre son salut, le toisa du plus dédaigneux regard...
» — Ah! mon Dieu, monsieur de Senneterre, lui dit madame de la Rochaïgue, tout ébahie, mais c'est M. du Tilleul qui vient de passer. — Eh bien! madame? — Il vous a salué. — C'est vrai, j'ai eu ce désagrément-la, répondit M. de Senneterre en souriant. — Et vous ne lui avez pas rendu son salut? — Je ne salue plus M. du
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Tilleul, madame. — Mais tout le monde le salue... — On a tort. —Pourquoi cela, monsieur de Senneterre'? — Comment? pourquoi?... et son aventure avec madame de...
» Puis, s interrompant, sans doute gêné par ma présence, M. de Senneterre reprit, en sadressant a madame de la Rochaiguë :
» — Connaissez-vous sa conduite avec certaine marquise? — Sans doute... — Eh bien! madame, un homme qui agit avec celte cruelle lâcheté, est un misérable... et je ne salue pas un misérable... — Pourtant, dans le monde, on continue de laccueillir à merveille, dit madame de Mirecourt. — Oui... parce qu'il a la meilleure maison de Paris, reprit M. de Senneterre, et quon veut aller a ses fêtes... Aussi l'on y va, ce qui est une indignité de plus. — Allons, monsieur Gérald , dit madame de Mirerourt, vous êtes... trop rigoriste. — Moi, reprit M. de Senneterre en riant, moi, rigoriste... quelle affreuse calomnie!... je veux vous prouver le contraire... tenez... regardez ce brougham vert qui vient là... et... — Gérald, sécria madame de Senneterre en me désignant du regard à son fils, car j'avais machinalement tourné la tôte du côté de la voiture signalée par M. de Senneterre, et occupée par une très-jeune et très-jolie femme qui me parut le suivre des yeux...
» A l'interpellation de sa mère et au regard quelle jeta sur moi, M. de Senneterre se mordit les lèvres, et répondit en souriant :
» — Vous avez raison, ma mère, les anges seraient trop malheureux s'ils apprenaient qu'il y a des démons...
» Sans doute cette sorte d'excuse m'était indirecte-
ment adressée par M. deSenneterre, car deux de ces <lanies me regardèrent en souriant a leur tour, et je me sentis très-embarrassée.
» L'heure étant venue de quitter la promenade, madame de Senneterre dit a son fils :
» — A tout à 1 heure... vous dînez avec moi, n estce pas, Gérald? — Non. ma mère... et je vous demande pardon de ne pas vous avoir prévenue que je disposais de ma soirée. — C'est très-malheureux pour vous, reprit madame de Senneterre en souriant, car j'ai, moi, disposé de vous ce soir... — A merveille, ma mère, répondit affectueusement M. de Senneterre, j'écrirai un mot pour me dégager... et je serai à vos ordres...
» Et, après nous avoir saluées, M. de Senneterre partit au galop de son cheval, qu'il montait avec une aisance et une grâce parfaites. J'ai fait cette remarque et elle m'a attristée, car la tournure de M. de Senneterre m'a rappelé la rare élégance de mon pauvre père.
» Autant qu'il m'a paru, dans cette entrevue, et quoiqu'il m'eût très-peu adressé la parole, M. de Senneterre doit avoir un caractère franc, généreux, résolu, et une tendre déférence pour sa mère. C'était d'ailleurs ce que pensaient ces dames, car, jusqu'au moment où nous les avons quittées, elles n'ont pas cessé de faire l'éloge de M. de Senneterre.
» Le lendemain et le jour suivant, nous avons revu M. de Macreuse à l'église : sa douleur paraissait non moins profonde , mais plus calme , ou plutôt plus morne. Deux ou trois fois le hasard voulut qu'il jetât les yeux sur nous,et je ne sa is pourquoi mon cœur se serra en comparant ses traits dune douceur si mélancohque,
son extérieur humble et timide à l'aisance cavalière de M. le duc de Senneterre.
»Le surlendemain de notre promenade aux Champs- Elysées , j'accompagnai mon tuteur au jardin du Luxembourg, ainsi que je le lui avais promis.
» Nous visitions les serres et les belles collections de rosiers, lorsque nous avons été abordés par un ami de M. de la Rochaiguë; il me la présenté sous le nom de M. le baron de Ravil ou du Ravil, je crois.
» Ce monsieur nous a accompagnés pendant quelques instants; puis, tirant sa montre, il a dit à M, de la Rochaiguë :
» — Pardon de vous quitter si tôt, monsieur le baron; mais je tiens à ne pas manquer la fameuse séance... — Quelle séance? a demandé mon tuteur. — Comment! monsieur le baron, vous ignorez que M. de Slornand parle aujourd'hui. — Il serait possible?... — Certainement; tout Paris est à la chambre des pairs, car lorsque M. de Mornand y parle., cest un événement. — Je le crois bien, un si admirable talent! a repris mon tuteur, un homme qui ne peut pas manquer d'être ministre un jour ou l'autre... Ah! quel malheur
de n'avoir pas été prévenu Je suis sûr, ma chère
pupille, c^ue cette séance vous eût intéressée... malgré les folies que vous a contées madame de la Rochaiguë. C est pour le coup qu elle m'eût accusé de guet-a pens, si j avais pu vous faire assister à la séance d'aujourd'hui.—Mais si mademoiselle en avait le moindre désir, a dit M. de Ravil a mon tuteur, je suis à votre disposition, monsieur le baron... Justement, lorsque je vous ai rencontrés, j'attendais une de mes parentes et son mari; ils ne viendront probablement pas; je m'étais procuré des billets de la tribune diplomatique, (i
s'ils pouvaient vous être ugréables., — Ma foi! qu'en dites-vous, ma chère pupille?— Je ferai, monsieur, ce qui! vous plaira... et, dailleurs, il me semble, ajoutai-je, par égard pour mon tuteur, qu'une séance de la chambre des pairs doit être, en effet, fort intéressante.— Eh bien! j'accejjte votre offre, mon cher monsieur de Ravil, reprit vivement IM. de la Rochaiguë, et vous aurez la rare et bonne fortune, ma chère pupille, ajouta-t-il, de tomber justement un jour où doit parler M. de Mornand. C'est une faveur du sort.
» Nous hâtâmes le pas pour gagner le palais du Luxembourg.
» Au moment où nous sortions des quinconces, j'ai vu de loin M. de Maillefort, qui semblait nous suivre.. Cela m'a surprise et inquiétée...
j) — Comment ce méchant homme se rencontre-til toujours sur nos pas? me suis-jc dit; qui donc pou- ^ ait ainsi linstruire de nos projets?
» La tribune diplomatique où nous avons pris place, était déjà remplie de femmes très-élégantes; je me suis assise sur l'une des dernières banquettes, entre mon tuteur et M. de Ravil.
» Celui-ci ayant entendu quelqu'un dire à côté de nous qu'un célèbre orateur (il ne s'agissait pas de M. de Wornand) devait aussi parler dans cette séance, M. de Ravil a répondu qu'il n'y avait pas d'autre orateur célèbre que M. de Mornand, et que cette foule n'était" venue que pour l'entendre. Presque aussitôt celui-ci est monté à la tribune, et l'on a fait un grand silence.
» J'étais incapable déjuger, et en grande partie, de comprendre le discours de M. de Mornand; il s'agissait de sujets auxquels je suis tout à fait étrangère ; mais j'ai été frappée de la fin de ce discours dans lequel il
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a parlé avec une chaleureuse compassion du triste sort des familles de pêcheurs, attendant' sur le rivage un père, un fils, un époux, au moment où la tempête s elève
» Le hasard voulut que M. de Mornand, en prononçant ces touchantes paroles, se tournât du côté de notre tribune; sa figure imposante me parut émue d'une profonde commisération pour le sort des infortunés dont il paraissait prendre la défense.
» — Il est admirable, dit à demi- voix M. de Ravil en essuyant ses yeux, car il semblait vivement ému. — IM. de Mornand est sublime!! s'écria mon tuteur : il suffit de son discours pour faire améliorer le sort de mille familles de pêcheurs,
» D'assez nombreux applaudissements accueillirent la fin du discours de M. de Mornand; il allait quitter la tribune lorsqu'un autre pair de France, d'une figure maligne et caustique, dit de sa place d'un air railleur :
» Je demande a la chambre la permission de poser une simple question à M. le comte de Mornand avant qu'il ne descende de cette tribune. . . et que sa généreuse et soudaine compassion... pour les pêcheurs de morue ne soit conséquemment évaporée...
» — Si vous m'en croyez, monsieur le baron, dit aussitôt M. de Ravil à mon tuteur, nous quitterons tout de suite la tribune, de peur de la foule; M. de Mornand a parlé, tout le monde va vouloir s'en aller, car il n'y a plus rien d'intéressant.
» M. de la Rochaiguë m'off'rit son bras, et, au moment où nous quittions la salle, nous avons entendu des éclats de rire universels.
» — Je vois ce que c'est, dit M. de Ravil, M. de Mornand écrase sous ses sarcasmes l'imprudent qui
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avait eu Taudace de vouloir lui poser une question, car, lorsqu'il le veut, ce diable de M. de Mornand a de l'esprit comme uu démon.
» Mon tuteur m'ayant proposé de reprendre notre promenade et d'aller jusqu à l'Observât oire,|j'y ai consenti.
» M. de Ravil nous accompagnait.
» __ Monsieur le baron, dit-il à mon tuteur, avezvous remarqué madame de Bretigny, qui est sortie presque en môme temps que nous ? -— La femme du ministre? non, je ne l'avais pas remarquée... répondit mon tuteur. — Je le regrette pour vous, monsieur, car vous eussiez vu Tune des meilleures personnes que l'on puisse rencontrer; on n'a pas d'idée de l'admirable parti qu'elle sait tirer de sa position de femme de ministre, de tout le bien quelle fait, des injustices qu'elle répare, des secours qu'elle obtient... C'est une véritable providence... — Cela ne m'étonne pas, reprit mon tuteur, dans une condition pareille à celle de madame de Bretigny, on peut faire tant de bien... car...
» Et, s'interrompant, mon tuteur dit vivement à M. de Ravil :
» — Ah! mon Dieu! Est-ce que ce n'est pas lui, làbas dans cette allée retirée? Tenez... il se promène en regardant les fleurs. — Qui cela, monsieur le baron? — M. de Mornand... voyez donc. — Si... fait... répondit M. de Ravil, c'est lui... c'est bien lui; il vient oublier son triomphe de tout à l'heure, se délasser de ses grands travaux politiques en s'amusant a regarder des fleurs... Cela ne m'étonne pas, car, avec son talent, son génie politique, c'est l'homme le meilleur... le plus simple qu'il y ait au monde... et ses goûts le prouvent bien. Après son admirable succès... que recherche-t-
il? la solitude... et des fleurs. — Monsieur de RaviL vous connaissez M. de Mornand? lui demanda mon tuteur. — Très-peu... je le rencontre dans le monde. ■ — Mais enfin, vous le connaissez assez pour Tabor.der?... n est-ce pas? — Certainement. — Eh bien! allez donc le féliciter sur le succès qu'il vient d'obtenir; nous vous suivrons, et nous verrons de près ce grand homme. Que dites-vous de notre complot, ma chère pupille?... — Je vous accompagnerai, monsieur ; l'on aime toujours a voir des hommes qui semblent aussi distingués que M. de Mornand.
» Changeant alors la direction de notre marche , et guidés par M. de Ravil, nous sommes bientôt arrivés dans l'allée où se trouvait M. de Mornand; aux compliments que lui adressa M. de Ravil, et, par occasion, mon tuteur, M. de Mornand répondit avec autant de modestie que de simplicité, m'adressa deux ou trois fois la parole avec une extrême bienveillance, et, après un court entretien, nous laissâmes M. de Mornand à sa promenade solitaire.
» — Et quand on pense, dit M. de Ravil, qu'avant six mois peut-être cet homme aux formes si simples gouvernera la France! — Dites donc de formes excellentes, mon cher monsieur.de Ravil, reprit mon tuteur, M. de Mornand a tout à fait des manières de grand seigneur; il est a la fois affable... et imposant. Dame... ce n'est pas un de. ces freluquets imbéciles... comme on en voit tant... qui ne songent qu a leur cravate et aleurs chevaux! — Et ces freluquets là-seront généralement peu appelés a gouverner la France, reprit M. de Ravil, je dis gouverner, parce que M. de Mornand n'accepterait pas un ministère en sous-ordre ; il sera chef du cabinet qu'il formera... — Eh! mon Dieu,
dit M. do la Rochaiguë, il n y a pas encore six semaines que l on parlait de lui dans les journaux comme président dun nouveau ministère. — Dieu le veuille, monsieur le baron! Dieu le veuille pour le bonheur de la France... pour la paix de l'Europe.. . pour le repos du monde... ajouta d'un ton profondément pénétré M. do Ravil, qui nous quitta bientôt.
En rentrant avec mon tuteur, je pensais que c'était une bien belle et bien haute position que celle dun homme qui pouvait, comme M. de xMornand, avoir une si grande influence sur le bonheur de la France, sur la paix de lEurope et sur le repos du monde.
» Voilà , ma chère maman , dans quelles circonstances j'ai rencontré, pour la première fois, MM. de Macreuse, de Senneterre et de Mornand.
» Telles ont été les suites de ces rencontres, »