CHAPITRE XXIX
Mademoiselle de Beaumesnil continua son journal de la sorte :
« Au bout de quelques jours, mademoiselle Héléna était parvenue, me dit-elle, à savoir le nom du jeune homme que nous rencontrions chaque malin à l'église.
» Il s'appelait M, Célestîn de Macreuse, Mademoiselle Héléna avait eu sur lui les renseignements les plus précis; elle m'en parla d'abord souvent, puis presque incessamment. M. de Macreuse appartenait, disait -elle, par ses relations, au -meilleur et au plus grand monde : d'une piété exemplaire, dune charité sngé-
lique, il avait fondé une œuvre d'une admirable philanthropie; et, quoique jeune encore, son nom était prononcé partout avec affection et respect.
» Madame de la Rochaiguë me faisait, de son côté, les plus grands éloges de M . de Senneterre, tandis que mon tuteur amenait souvent Toccasion de me parler avec enthousiasme de M. de Mornand.
» Je ne trouvai d'abord rien d'extraordinaire à entendre ainsi louer souvent en ma présence, des personnes qui me semblaient mériter ces louanges; seulement je remarquai que jamais les noms de MM. de Macreuse, de Senneterre ou de Mornand n'étaient prononcés par mon tuteur, sa sœur ou sa femme, que dans les entretiens que tous trois avaient parfois séparément avec moi.
» Vint enfin le jour où M. de Maillefort m'avait si méchamment... ou plutôt hélas! si véritablement expliqué la cause des prévenances, de l'adulation dont on m'entourait.
» Sans doute, mon tuteur et sa femme, avertis par mademoiselle Héléna, craignirent les conséquences de cette révélation, dont je n'avais paru que trop frappée; le soir et le lendemain de ce jour, tous trois s'ouvrirent isolément à moi de leurs projets sans doute arrêtés depuis longtemps, et chacun, selon le genre de son esprit et le caractère du prétendant qu'il protégeait (car il s'agissait alors de prétendant), me déclara que je tenais entre mes mains le bonheur de ma vie, et la certitude du plus heureux avenir, en épousant :
» M. de Macreuse, selon mademoiselle Héléna;
» M. de Senneterre, selon madame de la Rochaiguë;
M. de Mornand, selon mon tuteur.
» A ces propositions inattendues, ma surprise, mou inquiétude même ont été telles, que j'ai pu a peine répondre; mes paroles embarrassées ont été d'abord prises pour une sorte de consentement tacite... puis, par réflexion, j'ai laissé dans cette erreur les protecteurs de ces trois prétendante.
» Alors les confidences ont été complètes. — » Ma belle-sœur et mon beau-frère, me dit mademoiselle Héléna, sont d'excellentes personnes, mais bien mondaines, bien légères, bien glorieuses; tous deux seraient incapables de reconnaître la rare solidité des principes de M. de Macreuse, d'apprécier ses vertus chrétiennes, son angélique piété... il faut donc me garder le secret, ma chère Ernestine, jusqu'au jour où vous aurez fait le choix que je vous propose parce qu'il est digne d'être approuvé par tous... Alors, fière, honorée de ce choix... vous n'aurez qu'a le notifier à mon frère, votre tuteur, qui l'approuvera, je n'en doute pas, si vous le lui imposez avec fermeté... S'il refusait, contre toute probabihté. . . nous aviserions a d'autres moyens , et nous saurions bien le contraindre à assurer votre bonheur. — Ma pauvre sœur Héléna, me dit à son tour M. de La Rochaiguë, est une bonne créature... toute en Dieu... c'est vrai... mais elle ne sait rien des choses d'ici-bas... Si vous vous avisiez, ma chère pupille, de lui parler de M. de Mornand, elle ouvrirait de grands yeux, et vous dirait qu'il n'a aucun détachement des vanités de ce monde; qu'il a l'ambition du pouvoir, etc., etc. Quant à ma femme, elle est parfaite; mais sortezla de sa toilette, de ses bals, de ses caquets mondains. . . éloignez-la de ces beaux inutiles, qui ne savent que mettre leur cravate et se ganter de frais... elle est complètement désorientée, car elle n'a pas la moindre
CO LES SEPT PÉCIiÉS CAPITAUX.
conscience des clioses élevées... Pour elle, M.de-Mornand serait un homme grave, sérieux, un homme d'État enfin, et, par la manière dont vous l'avez entendue parler des séances de la chambre des pairs, ma chère pupille, vous jugez comme elle accueillerait nos projets.. Que tout ceci soit donc entre nous, ma chère pupille, et,une fois votre décision prise, comme, après tout, c'est moi qui suis votre tuteur, et que votre mariage dépend de mon seul consentement, votre volonté ne rencontrera aucune difficulté. -»■ — Tous pensez i)ien, ma chère belle, me dit enfin madame de La Rochaiguë, que tout ce que je viens de vous dire au sujet de M. le duc de Senneterre, doit être absolument tenu secret entre nous... En fait de mariage, ma belle-sœur Héléna est d une innocence plus que naïve; elle ne connaît de mariage quavec le ciel, et quant à mon mari, la politique et l'ambition lui ont tourné la cervelle... il ne rêve que chambre des pairs... et il est malheureusement aussi étranger qu'un Huron a tout ce qui est mode, élégance, plaisirs; or, l'on ne vit après tout que par et pour l'élégance, la mode et les plaisirs... surtout lorsquil s'agit de partager cette vie enchanteresse avec un jeune et charmant duc, le plus aimable et le plus généreux des hommes; gardons-nous donc le secret, ma chère belle, et, le moment venu d'c nnoncer votre résolution à votre tuteur... je m'en charge... M. de La Rochaiguë a l'habitude d être le très-humble serviteur... de mes volontés; je lai depuis longtemps accoutumé 'a cette position subalterne; il fera ce que nous voudrons. J'ai eu d'ailleurs une excellente idée, ajouta madame de La Rochaiguë, j'ai prié l'une de mes amies, que vous connaissez déjà, madame de Mirecourt, de donner un grand bal dans huit jours. Ainsi, ma chère
l.H'lli', j.eudi prochain, dans le tèLe-a-tèto public d'une coni redanse, vous pourrez juger de la sincérité des senlimcnts que M. de Senneterre éprouve pour vous.
» Le lendemain de cet entretien avec madame de Là Rocliaiguë, mon tuteur me dit en confidence :
» — Ma femme a eu Thcureuse idée de vous conduire au bal que donne madame de Mirecourt; vous verrez M. deMornand à cette fête, et, Dieu merci! les occasions ne lui manqueront pas de vous convaincre, je l'espère, de limpression soudaine, irrésistible, qu'il a éprouvée à votre vue, lorsque nous sommes allés après la séance le complimenter de ses succès.
» Enfin, deux jours après que mon tuteur et sa femme m'eurent entretenue de leurs projets de bal, mademoiselle Héléna m'a dit :
» — Ma.chère Ernestine, ma belle-sœur vous conduit au bal jeudi; j'ai cru l'occasion excellente pour que vous puissiez vous trouver en rapport avec M. de Macreuse; quoique ce pauvre jeune homme, d'ailleurs accablé de chagrins, n ait aucun de ces dons frivoles grâce auxquels on brille dans une fête, il a chargé une dame de ses amies, très-hautement placée dans le monde, la sœur de l'évéque de Ratopolis, de demander à madame de Mirecourt une invitation pour lui, M. de Macreuse; cette invitation lui a éié envoyée avec empressement; ainsi, jeudi vous l'entendrez, et vous ne pourrez, j'en suis sûre, résister à la sincérité de son langage, lorsque vous saurez, ainsi qu'il me l'a dit à moi-même, comment, depuis qu'il vous a vue à l'église... votre image adorée le suit en tous lieux... et le troul>le jusque dans ses prières.
» C'est donc au bal de jeudi prochain... ma cl.ère
maman j que je dois me trouver avec WM. de Macreuse, de Senneterre et de Mornand.
» Lors même que je n eusse pas dû à une méchanceté de M. de Maillefort, cette cruelle révélation sur le vrai motif des sentimenls d admiration et d'attachement que l'on me témoignait si généralement, mes soupçons, mes craintes auraient enfin été éveillés par le mystère, par la dissimulation, par la fausseté des personnes dont j'étais entourée, préparant, à l'insu les unes des autres, leurs projets de mariage, et se dénigrant, se trompant mutuellement, pour réussir isolément dans leurs desseins. Mais, hélas!... jugez de mon anxiété, bonne et tendre mère, maintenant que ces deux révélations, se succédant, ont acquis l'une par l'autre une nouvelle gravité!
» Pour compléter ces aveux, chère mère, je dois te dire quelles avaient été d'abord mes impressions à propos des personnes que l'on voudrait me faire épouser.
» Jusqu'à ce moment, d'ailleurs, je n'avais aucune pensée de mariage; l'époque à laquelle j'aurais à songer à cette détermination me paraissait si éloignée, cette détermination elle-même me semblait tellement grave, que si, parfois, j'y avais vaguement pensé, c'était pour me féliciter d'être encore bien loin du temps où il faudrait m'en occuper, ou plutôt, où Ion s'en occuperait sans doute pour moi.
C'était donc sans aucune arrière-pensée que j'avais été touchée de la douleur de M. de Macreuse, qui, comme moi, regrettait sa mère... puis le bien que mademoiselle Héléna me disait sans cesse de lui, la douceur de sa figure, empreinte de mélancolie, la bonté de son cœur, révélée par ses nombreuses aumônes, tout avait
l'orgueil. G3
concouru à joindre une profonde estime a la compassion que je ressentais pour lui.
» M. de Senneterre, par la franchise et la générosité de son caractère, par sa gaieté, parla gracieuse élégance de ses manières, m'avait beaucoup plu; il m'aurait surtout, ce me semble, inspiré une grande confiance, à moi pourtant si réservée!
» Quant à M. de Mornand, il m'imposait extrêmement par l'élévation de son caractère et de son talent, ainsi quepar la grande influence dont il paraissait jouir; je m'étais sentie tout interdite, mais presque fière, des quelques paroles bienveillantes qu'il m'avait adressées lors de ma rencontre avec lui dans lejardin du Luxembourg.
» Je dis que j'éprouvais tout cela, chère maman, car, à cette heure, que je suis instruite des projets de mariage que Von prête à ces trois personnes, à cette heure que la révélation de M. de Maillefort me fait douter de tout et de tous... de chacun et de moi-même... je ne puis plus lire dans mon propre cœur.
» Et assiégée de soupçons, je me demande pourquoi ces trois prétendants à ma main ne seraient pas aussi guidés par le honteux mobile auquel obéissent peutêtre toutes les personnes dont je suis entourée?
» Et, à cette pensée, tout ce qui me plaisait, tout ce que j'admirais en eux, m'inquiète et m'alarme.
)) Si ces apparences, touchantes et pieuses chez M. de Macreuse, charmantes et loyales chez M. de Senneterre, imposantes et généreuses chez M. de Mornand, cachaient des âmes basses et vénales?
» 0 ma mère! si tu savais ce qu'il y a d'horrible dans ces doutes, qui complètent l'œuvre de défiance commencée par la révélation de M. de Maillefort!
C/l LES SEPT PÉCHÉS CAPITAUX.
» Ma mère... ma mère, cela est affreux! car enfin je ne dois pas toujours vivre avec mon tuteur et sa famille, et du jour où j'aurai la conviction qu ils m'ont trompée, adulée, dans un intérêt misérable, je n'aurai pour eux qu'un froid dédain...
» Mais me dire... que parce que je suis immensément riche, je ne serai jamais épousée que pour mon argent,,,
» Mais penser que je suis ainsi fatalement vouée à subir les douloureuses conséquences d'une pareille union, c'est-a-dire... tôt ou tard l'indifférence, le mépris, Tabandon... la haine peut-être... car tels doivent être dans la suite les sentiments d'un homme assez vil pour rechercher une femme par un intérêt cupide...
» Oh! je te le répète, ma mère, cette pensée est horrible... elle m'obsède, elle m'épouvante, et j'ai voulu essayer de lui échapper à tout prix...
» Oui,mémeauprixd'une action dangereuse, funeste peut-être.
» Voici, chère maman, comment j'ai été amenée à la résolution dont je te parle.
» Pour sortir de ces cruelles incertitudes qui me fout douter des autres et de moi-même, il faut que je sache enfin ce que je suis, ce que je parais, ce que je vaux, abstraction faite de ma fortune.,.
« Fixée sur ce point, je saurai reconnaître le vrai du faux, les adulations vénales de l'intérêt sincère que je mérite peut-être par moi-même et en dehors de cette fortune maudite...
» Mais pour savoirce queje suis, ce que je vaux réellement.. . a qui m'adresser? qui aura la franchiser d'isoler dans son appréciation la jeune fille de ['héritière^
)y Et, d'ailleurs, un jugement partiel, si sévère ou si
bienveillant qu'il soit, sufiirait-il à me convaincre, à me rassurer?
» Non... non... je le sens, il me faut donc le jugement, Tappréciation .de plusieurs personnes forcément désintéressées.
» Mais, ces juges, où les trouver?
» A force de penser à cela, chère maman, voici ce que j'ai imaginé :
» Madame Laine m'a parié, il y a liuit jours, de petites réunions que donnait chaque dimanche une de ses amies. J'ai cherché et trouvé ce soir le moyen de me faire présenter demain à l'une de ces réunions par m.a gouvernante, comme sa parente, une jeune orpheline, sans fortune et vivant de son travail, ainsi que toutes les pL^rsonncs dont se compose cette société. Lb... je ne serai connue de personne, le jugement que Ton portera de moi me sera manifesté par l'accueil que je recevrai; les rares perfections dontje suis douée selon ceux qui m'entourent , ont eu jusqu'ici un effet si soudain^ si bi^ésistible, disent-ils, sur eux et sur les personnes qu'ils désignent à mon choix; je produis enfin, dans les assemblées où je vais, un effet si général... que jed(^vrai produire un effet non moins saisissant sur les personnes qui composent la modeste réunion de madame Herbaut.
» Sinon, j'aurai été abusée... on se sera cruellement joué de moi... l'on n'aura pas craint de vouloir compromettre à jamais mon avenir en tâchant de fixer mon choix sur des prétendants uniquement attirés par la cupidité...
» Alors, j'aurai a prendre une résolution dernière, pour échapper aux pièges qui me sont tendus deloules parts...
» Cette résolution... quelle sera-t-elle?
)) Je l'ignore; hélas! isolée, abandonnée comme je suis... à qui me confier désormais?
» A qui? Eh! mon Dieu! à toi, ô ma mère... à toi comme toujours; j'obéirai aux mspirations que tu m'enverras, comme tu m'as peut-être envoyé celle-ci... car, si étrange quelle paraisse... qu'elle soit peut-être, l'isolement où je suis l'excuse... Elle part, enfin, d'un sentiment juste et droit : le besoin de savoir la vérité, si décevante qu'elle soit»
» Demain donc, j'y suis résolue, je me rendrai à la réunion de madame Herbaut. »
Le lendemain, en effet, mademoiselle de Beaumesnil ayant, selon quelle en était convenue avec madame Laine,, simulé une indisposition et échappé, par un ferme refus, aux soins empressés des la Rochaiguë, sortit dès la nuit avec sa gouvernante par le petit escalier dérobé communiquant à son appartement; puis, montant en fiacre à quelque distance de l'hôtel de la Rochaiguë, mademoiselle de Beaumesnil et madame Laine se firent conduire et arrivèrent aux BatignoUes chez madame Herbaut.