L'OEUVRE D'HOMÈRE ET D'ESCHYLE
Prométhée est le père de Deucalion, qui passe pour l'ancêtre du genre humain. Ainsi le fils de Thémis-Géa, l'enfant de la Terre, symbolise les premières générations humaines, qui ont précédé l'existence de Zeus et les premières déformations de la mjrthologie.
Prométhée est l'ami des hommes, cp»Aàv9p<oiro<;, car il apporte le feu aux hommes, et il leur permet de reproduire sur la terre le phénomène essentiel où se prépare et s'achève la vie des cieux. Dépassons-nous la donnée des textes en déclarant que la tragédie d'Eschyle est la glorification du héros qui permet aux hommes de prolonger sur la terre la vie céleste (41)? L'idée fondamentale de la tragédie est identique à celle qui, d'après Bergaigne, explique le développement des hymnes védiques, et Prométhée pourrait chanter cette invocation du Rig-Véda : « Voici le pramantha : le générateur est prêt. Produisons Agni par la friction, selon la coutume antique » (42).
Cette interprétation paraîtra moins téméraire, si l'on rapproche la prière de Prométhée, le chant des Océanides et l'épisode d'Io. Au début de la pièce, Prométhée, cloué dans l'angoisse, laisse entendre un chant enivré qui présage la libération future. Il salue l'éther, les vents aux ailes rapides,
les sources des fleuves, les flots innombrables et les sourires de la mer, et la Terre, sa mère, et le Soleil, le grand œil qui voit tout. Cette énumération lyrique a*est qu'un appel aux grandes forces de la nature (43).
Devant les souffrances de Prométhée, les Océanides font retentir sur la nature entière la complainte de leur douleur. L'univers prend le deuil ; un gémissement s'élève des fleuves et des plaines, de la montagne et de la mer. Pendant l'agonie du premier fils de la terre, les lamentations de « la sainte Asie », de l'Arabie, des peuples ancêtres, éclatent comme un hommage. Jamais la poésie d'Eschyle n'a fait entendre un accent plus solennel : « Partout, au loin, un long gémissement sur cette terre; partout la plainte des peuples sur ta grandeur d^autrefois, sur ton antique dignité, sur tes honneurs perdus. Car tous les hommes qui, près d'ici, vivent sur le sol de la sainte Asie, au lamentable spectacle de ton supplice, soufl^rent avec toi, bien que mortels. Et de même, sur les rivages de Colchos, les vierges qui y font leur demeure, combattantes intrépides; et, dans la Scythie, cette foule de peuples, assis aux confins du monde autour des eaux stagnantes du Méotis. — Puis, en Arabie, toute cette floraison de guerriers, qui, der-